chapitre I - L'homme Cagliostro

 

  Cagliostro, l’Apôtre du Christ

 

 

 

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        SIBIL

 

 


 

 

« On a écrit sur moi beaucoup de sottises et de mensonges, car personne ne sait la vérité.

Mais il faut que je meure, et alors ce que j’ai fait sera connu par les notes que je laisserai »

 

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                                                                    Chapitre I

 

                                                                  L’homme Cagliostro

 

« Qui je suis, je l’ignore, mais je sais ceci : que je guéris les malades, que j’éclaire ceux qui doutent, que je donne de l’argent aux malheureux.»

- Cagliostro

 

 

 

cagliostro-243x300 Qui a été Cagliostro ? C’est une question que les historiens n’ont pas cessée de se poser, mais qui reste toujours sans réponse. Les explications les plus fantaisistes ont été imaginées sur son origine et sa vie, celles-ci ont fait qu’il reste pour la majorité du public un des plus grands aventuriers et charlatans de l’Histoire. A l’autre extrême, il y a les occultistes qui font de lui un des plus grands magiciens du monde. Et cette vision lui a nui peut-être plus que la première. Trowbridge l’avait très bien compris: « on a écrit sur Cagliostro plein de livres, mais la grande majorité a peu ou même aucune valeur. Les plus séduisants sont souvent ceux sur lesqueles on ne peut pas se baser. Les théosophes, les spiritistes, les occultistes ont été le plus inclinés à devenir ses partisans. Ils ont souvent des opinions extravagantes, voire ridicules. » [1]

Il sera donc plus correct de présenter Cagliostro, tel qu’il était dans sa vie quotidienne, tel qu’il est resté dans la mémoire de ses contemporains, sans essayer de faire de lui : ni le plus bas de ce que l’humanité peut connaître, ni le plus haut. Présentons-le dans toutes ses contradictions, qui viennent tant de sa complexe personnalité, que de la diversité humaine de ses contemporains.

 


[1] Trowbridge - Cagliostro, the splendour and misery of a master of magic – London, Chapman and Hall, 1910.

 


 

Vanetti« Il n’y a pas deux êtres qui pensent de même à son sujet », écrivait Clementino Vanetti qui l’a observé en 1787 à Roveretto.

 « Le Comte n’est plus cette année ce qu’il a été l’année passée et il ne sera plus l’année prochaine ce qu’il est actuellement», disait Cagliostro[2], car il parlait de lui-même à la troisième personne. Son comportement était difficile, sinon impossible à anticiper, variant d’une personne à l’autre et même, devant la même personne d’un moment à l’autre. Il prenait toujours la liberté de se montrer comme il voulait sans se soucier trop des attentes, des obligations, en bravant les convenances de son époque, pour détruire toute image que l’on pouvait se forger de lui ; et surtout la bonne image qu’on pouvait s’en faire.

 

Avec des gens qui tiennent à l’étiquette ? Il se montre grossier, impoli. On s’obstine à le questionner sur son origine, à une époque où les titres de noblesse sont essentiels ? Il cache obstinément le secret de sa naissance, et cela permet à ses ennemis de créer les fables les plus fantaisistes sur ce sujet. On se préoccupe trop des vêtements, de la coiffure ? Il s’habille très simplement, se montrant même négligeant, mais dans le même temps, il étale les plus resplendissants diamants, en contrariant les élégants de l’époque. Le voilà le Cagliostro du XVIII siècle, impossible à encadrer dans une catégorie. Comme Protée[3]  , il change de forme dès qu’on essaye de le saisir. « Je deviens celui que je désire, disait Cagliostro. « Participant consciemment à l’Être absolu, je règle mon action selon le milieu qui m’entoure. Mon nom est celui de ma fonction et je le choisis, ainsi que ma fonction, parce que je suis libre. »[4]

 


 [2] Straub à Jacob Sarasin, lettre no 5, 9 octobre 1782

[3] Protée : le premier né dans la théogonie grecque (du grecque protogonos = le primordial ou l’aîné). Il a le don de la prophétie. Comme il ne ment jamais, pour s’échapper aux questions incessantes des autres, il change de forme à volonté. D’ici l’adjectif proté, qui signifie changeant, versatile, adaptable, mais aussi multilatéral (Leonardo da Vinci était caractérisé comme un esprit proté). Il est lié à l’eau, à l’océan, à l’humide primaire, support de la vie. Homère en parle dans l’Odyssée comme habitant l’île de Pharos (où se trouvait le célèbre phare d’Alexandrie) et souvent il est appelé Protée d’Egypte ou roi d’Egypte. C’est le même qui apparaît en rêve à la mère d’Apollonius de Tyane pour lui annoncer la naissance d’un fils. A sa question : « A qui donnerai-je naissance?», il lui répond : «A moi». «Et qui es tu?» Demande-t elle : « Je suis Protée, le vieillard de la mer».

[4] Discours devant le parlement français à la fin de l’affaire du collier, mai 1786


 

Physionomie

« Nous nous forgeons un idéal et nous nous fâchons ensuite vivement si le beau et le bien sont autres que nous les avons conçus. Marist (l’auteur n’a pas trouvé l’existence de ce personnage, il s’agit peut-être d’un surnom) le physionomiste ne reconnaîtrait pas le Christ s’il se promenait avec lui. »

- Sarasin sur Cagliostro[5]

  

Lavater

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui pouvait mieux faire le portrait de quelqu’un qu’un physionomiste ! Et il y a eu un des plus célèbres autour de Cagliostro - Lavater[6]. Ses connaissances lui ont permis de distinguer des signes uniques dans les traits de visage de Cagliostro. Il en a été interpellé, mais il est resté bloqué dans son propre système, qui ne pouvait pas lui expliquer le comportement contradictoire et déroutant de Cagliostro.                                                         


  [(5] Lettre de Jacob Sarasin à Lavater, 1793.

[6] Johann Caspar Lavater (1741-1801), théologien et écrivain Suisse, auteur de «Fragments de la Physiognomonie» et «L’art de système les hommes par la physionomie». Suite à des observations réalisées pendant plusieurs années, il est le premier en Occident à élaborer un système de signes morphologiques, permettant de connaître le caractère d’un individu à partir des traits du visage. C’est Cagliostro qui a demandé la traduction en français de ses ouvrages.


 

 « Cagliostro est une nature tout d’une pièce, écrit Lavater[7], originale, pleine de sève, mais trop souvent rebutante par sa trivialité. Ne le prenez pas pour un philosophe ! C’est plutôt un alchimiste féru d’arcanes, un astrologue infatué à la manière de Paracelse. A cela près, peu ou point de défauts. Un bloc de solidité compacte ; un monument dont la masse formidable s’impose à l’attention. L’ayant vu et entendu un quart d’heure, j’admets sans discussion tous les témoignages qui jadis m’étonnais si fort, malgré les minutieux détails dont Mme de Recke avait pris soin de les étayer. Cet homme si éloigné du charlatan vulgaire pêche néanmoins par un certain charlatanisme : il se moque de moi, quand il invoque ses obligations médicales pour éluder mes questions.[8] Autre chose encore me déroute : pour un enchanteur, il manque vraiment par trop d’attirance, de séduction physique ou sentimentale. Il n’a rien d’un enjôleur. Et néanmoins, Cagliostro dépasse le commun des hommes de cent coudées. C’est le monolithe géant à l’ombre duquel végète une humble agglomération de cabanes. Quel dommage que ces êtres incomparables manquent à tel point d’urbanité ! Les uns vous éclaboussent, les autres vous écrasent. »

 

Toutes ces contradictions n’empêchèrent pas Lavater d’écrire plus tard, en 1793, à Goethe : « Cagliostro que j’ai connu était un saint personnage, faisait des miracles. »

 

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D’autres, moins férus en physionomie que Lavater, avouaient qu’ils leur étaient impossible de tracer son portrait : « Les traits de son visage étaient réguliers, écrit la marquise de Créqui[9]qui l’a vu en 1785 à Paris, sa peau vermeille et ses dents superbes. Je ne vous parlerai pas de sa physionomie, car il en avait douze ou quinze à sa disposition. » 

 

 



 [7] Lettre de Lavater à Goethe. Voir Denyse Dalbian p 22. Mais il critiquait aussi son orgueil, sa rudesse, son caractère trop entier. Frappé par les différentes facettes de sa personnalité, il le comparait à une lanterne magique, voyant en lui un exemple venant confirmer l’hypothèse qui lui était chère et selon laquelle existent à la dois « Dieu et Satan, le Ciel et la Terre, tout en un ».

[8] Si cela peut être qualifié comme charlatanisme…

[9] Renée-Caroline-Victoire de Froullay de Tessé, Marquise de Créquy (1714-1803). Son salon était célèbre à Paris comme un lieu de rencontre de la bonne société et des intellectuels. Ses Souvenirs ont été rédigés au début du XIX siècle par Maurice Cousin de Courchamps, d’après les notes laissées par la marquise. En ce qui concerne Cagliostro, il est à remarquer qu’on trouve des détails qui ne pouvaient être connus qu’après 1795, les Souvenirs ont été beaucoup influencées par l’image de charlatan forgée par le ministre français de Breteuil et l’Inquisition. D’ailleurs, Breteuil était très proche parent de la marquise, en 1802 elle lui a laissé par testament son château de Montflaux.


 

LabordeJean Benjamin La Borde[10], qui a connu Cagliostro en 1781 à Strasbourg, parle de lui comme un « homme singulier, étonnant, admirable par sa conduite et ses vastes connaissances, petit[11], gros, d’une figure qui annonce l’esprit et exprime le génie.»

« Cagliostro avait une physionomie très agréable, dit Vanetti qui l’a observé à Roveretto. « Il était de taille moyenne, la tête forte et très gras. Et bien qu’il fût gros, il marchait avec agilité, voltigeant de ci de là dans une chambre sans vouloir demeurer en place. Son teint était frais, ses cheveux noirs, les yeux profonds et brillants de vie. » 11bis

 Le pasteur Schmid le rencontre en 1787 à Paris, lors d’un dîner chez Sarasin, voilà ce qu’il en dit : «Son regard te domine, t’écrase et t’échappe. Il est le type idéal du mage, mais il fait trop de plaisanteries et bouffonneries, il manque de gravité ».

Beugnot, qui l’a rencontré aussi lors d’un dîner en 1785 à Paris, le décrit ainsi : «Cagliostro était d'une taille médiocre, assez gros, avait le teint olive, le cou fort court, le visage rond, orné de deux gros yeux à fleur de tête, et d'un nez ouvert et retroussé. »

« Après avoir franchi le couloir et la petite cour intérieure, écrit Blessig qui l’a visité à Strasbourg, on monte les quelques marches d’un escalier et pénètre dans une grande chambre demi-salon et à demi vestibule où on trouve adossé à la cheminé un homme de taille moyenne, vif, les cheveux noirs rejetés en arrière. »

Le baron de Gleichen[12], qui l’a connu en 1781, à Strasbourg, fait de lui un portrait similaire : «Cagliostro était petit, mais il avait une fort belle tête ; elle aurait pu servir de modèle pour représenter la figure d’un poète inspiré. Il est vrai que son ton, ses gestes et ses manières étaient celles d’un charlatan plein de jactance, de prétentions et d’impertinence. Au demeurant, sa conversation ordinaire était agréable et instructive, ses procédés nobles et charitables et ses traitements curatifs jamais malheureux et quelquefois admirables. »

 

JLa marquise de Rochejaquelin[13] le rencontre quand elle avait 14 ans, pendant un voyage qu’elle fait en Suisse avec ses parents, elle conserve de Cagliostro le souvenir suivant : « Comme nous arrivions à Brientz, il y avait un monde énorme à la promenade ; on nous dit que beaucoup de personnes se rendaient dans cette petite ville pour consulter Cagliostro. Il y demeurait depuis quelque temps, et tous les habitants avaient pour lui un enthousiasme et une confiance sans borne ; les malades s'y rendaient en foule. Mon père ne l'avait jamais vu, il eut la curiosité de connaître cet homme qui venait de faire tant de bruit ; trois ou quatre de nos compagnons de voyage voulurent l'accompagner ; il fut décidé qu'ils iraient huit heures du matin, et que notre caravane attendrait leur retour pour se remettre en marche. Je fis des instances si vives à mon père, qu'il consentit à m'emmener. 

 


 [10] Jean Benjamin Laborde (1743-1794).Compositeur et auteur français. Fils d’un riche financier, il étudie la musique avec Rameau. Il devient en 1762 premier valet de chambre et confident de Louis XV. Par suite, il est nommé fermier général et gouverneur du château de Louvre. Il a composé une trentaine d’opéras et a mis en musique des chansons de Voltaire, dont il était ami. Passionné par la géographie, il dessine des cartes pour le dauphin, le futur Louis XVI. Dans un de ces ouvrages il propose une solution pour élargir la communication entre le Pacifique et l’Atlantique, projet qui semble être l’ancêtre de l’actuel canal de Panama. Franc-maçon zélé, il fait partie de plusieurs loges. Il devient membre du Suprême Conseil de l’Ordre égyptien de Cagliostro à Paris, en tant que Grand Inspecteur. Il meurt guillotiné en juillet 1794, après avoir hâté son procès, donc sa condamnation à mort, cinq jours avant la fin de la Terreur.

[11] « Cinq pieds un pouce » (1,55 m) - note le policier Bernard dans le Courrier de l’Europe.

11bis Scmidt, reise journal eins sachsisden geisliden. (Voir marc, allemand).

[12] Charles-Henri, baron de Gleichen (1733-1870).Il commence très jeune une carrière diplomatique à la cour du margrave de Bayreuth, dont il devient ministre à Paris, grâce à la protection du secrétaire d’état de Louis XV, le duc de Choiseul. Il est membre de la loge maçonnique des Philalètes, les amis réunis et des Elus Cohen de Louis Claude de Saint Martin. Souvenirs, Paris, 1868, page 135.

[13] Mémoires de Marie-Louise Victoire de Donnisan, marquise de la Rochejaquelin, publiées d’après son manuscrit autographe par son petit fils, Bourlouton, Paris, 1889.


 

Nous arrivons chez Cagliostro, mon père demande qu'on lui annonce des Français, le domestique répond qu'il n'en reçoit jamais aucun. «Dites-lui, reprend mon père, que je suis très proche parent de Mme de Brivazac ». Celle-ci avait reçu pendant plusieurs mois, à Bordeaux, Cagliostro et sa femme ; il lui avait tourné la tête, elle le croyait le plus habile et le plus vertueux des hommes (c'était avant l'affaire du collier).

Le domestique sortit et revint très vite nous dire de monter. A peine sommes-nous entrés dans un salon assez petit, Cagliostro arrive, escorté de deux hommes, dont l'un était le ministre protestant ; ils paraissaient remplis d'admiration et de joie. Cagliostro nous reçut avec politesse. Il était assez petit, gros, noir, avec une belle figure. Je fus très étonnée de ce que, entièrement habillé et comme tout le monde, il n'avait point de cravate, le col de sa chemise était renversé, garni de mousseline, comme aux enfants de ce temps-là.  On commençait à peine les révérences et les compliments, que sa femme entra et s'empara de moi, à mon grand regret, car je ne pus rien entendre de ce que disait son mari. Mme Cagliostro n'était pas très jeune, mais sa figure assez jolie, était douce et aimable ; elle était fort petite, un peu grasse, très blanche. Elle était très bien coiffée, avait un chapeau à plumes, des boucles d'oreilles, une robe de mousseline sur un dessous rose, une quantité de garnitures ; sa toilette n'eut pas été ridicule après dîner, mais à huit heures du matin, elle l'était à l'excès[14]. Je n'avais pas encore quinze ans, elle me traita suivant mon âge, et fut du reste charmante. Elle me parla du lac de Brientz, des promenades, de musique, me força d'essayer un clavecin qui était là tout ouvert au bout de quelques minutes, j'enrageais. Comme nous nous retirions, j'entendis seulement cette singulière phrase, que je n'oublierai jamais. « Soyez sûr, monsieur le marquis, que le comte de Cagliostro tâchera toujours de se rendre utile à vos ordres ».

 

Des yeux de feu qui lisent au fond des âmes…

« Il avait surtout un regard d’une profondeur presque surnaturelle ; je ne saurais jamais rendre l’expression de ses yeux : c’était en même temps de la flamme et de la glace.» - La baronne d’Oberkirch sur Cagliostro

 

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Mais c’est surtout son regard qui marquait ceux qui le rencontraient. Le suisse Burkli parle de « son œil perçant de faucon », La Borde de «ses yeux de feu qui lisent au fond des âmes», Langmasser de «son regard fascinant ». « On n'a jamais vu des yeux comme les siens », ajoute la marquise de Créqui.

 

oberkirchC’est ce regard pénétrant qui impressionna tant la baronne d’Oberkirch à Strasbourg. Elle note dans ses Mémoires[15] sa rencontre avec Cagliostro, en 1781, chez le cardinal de Rohan[16]: « Une conversation intéressante commença alors ; j’y prenais un vrai plaisir : le cardinal était fort instruit et fort aimable. Elle fut interrompue tout à coup par un huissier qui, ouvrant les deux battants de la porte, annonça : ’ Son excellence M. le comte de Cagliostro’. Je tournai promptement la tête. J’avais entendu parler de cet aventurier depuis mon arrivée à Strasbourg, mais je ne l’avais pas encore rencontré. Je restai stupéfaite de le voir entrer ainsi chez l’évêque, de l’entendre annoncer avec cette pompe et plus stupéfaite encore de l’accueil qu’il reçut. Il n’était pas absolument beau, mais jamais physionomie plus remarquable ne s’était offerte à mon observation. Il avait surtout un regard d’une profondeur

presque surnaturelle ; je ne saurais jamais rendre l’expression de ses yeux : c’était en même temps de la flamme et de la glace ; il attirait et il repoussait ; il faisait peur et il inspirait une curiosité insurmontable.

 

On tracerait de lui deux portraits différents, ressemblants tous les deux et aussi dissemblables que possible. Il portait à sa chemise, aux chaînes de ses montres, à ses doigts des diamants d’une grosseur et d’une eau admirables :  si ce n’était pas du strass cela valait la rançon d’un roi. Il prétendait les fabriquer lui-même.

A peine le cardinal l’aperçut-il, qu’il courut au devant de lui et pendant qu’il saluait à la porte, il lui dit quelques mots que je ne cherchai pas à entendre. Tous les deux revinrent vers nous ; je m’étais levée en même temps que l’évêque ; mais je me hâtai de me rasseoir, ne voulant pas laisser croire à cet aventurier que je lui accordais quelque attention. Je fus bientôt contrainte à m’en occuper, néanmoins et j’avoue en toute humilité, aujourd’hui, que je n’eus pas à m’en repentir, ayant toujours beaucoup aimé l’extraordinaire. Son éminence trouva le moyen, au bout de cinq minutes et quelque résistance que j’y fisse, ainsi que M. d’Oberkirch, de nous mettre en conversation directe ; elle eut le tact de ne pas me nommer, sans quoi je serais partie sur-le-champ, mais elle le mêla dans nos propos et nous dans les siens ; il fallut bien se répondre. Cagliostro ne cessait de me regarder ; mon mari me fit signe de partir ; je ne vis pas ce signe, mais je sentis ce regard entrant dans mon sein comme une vrille, je ne trouve pas d’autre expression. Tout à coup il interrompit M. de Rohan, lequel, par parenthèse, s’en pâmait de joie et me dit brusquement :

- Madame, vous n’avez pas de mère, vous avez à peine connu la vôtre et vous avez une fille. Vous êtes la seule fille de votre famille et vous n’aurez pas d’autre enfant que celle que vous avez déjà.

Je regardai autour de moi, si surprise ; que je ne suis pas revenue encore d’une telle audace s’adressant à une femme de ma qualité. Je crus qu’il parlait à une autre et je ne répondis pas.

- Répondez, Madame, reprit le cardinal d’un air suppliant.

- Monseigneur, Madame d’Oberkirch ne répond qu’à ceux qu’elle a l’honneur de connaître sur pareilles matières, répliqua mon mari d’un ton presque impertinent ; je craignis qu’il manquât de respect à l’évêque. 

Il se leva et salua d’un air hautain ; j’en fis de même. Le cardinal, embarrassé, accoutumé à trouver partout des courtisans ne sut quelle contenance tenir. Cependant il s’approcha de M. d’Oberkirch (Cagliostro me regardait toujours) et lui adressa quelques mots d’une si excessive prévenance qu’il n’y eut pas moyen de s’y montrer rebelle.

- M. de Cagliostro est un savant qu’il ne faut pas traiter comme un homme ordinaire, ajouta-t-il ; demeurez quelques instants, mon cher baron : permettez à madame d’Oberkirch de répondre, il n’y a là ni péché, ni inconvenance, je vous le promets et d’ailleurs n’ai-je pas des absolutions toutes prêtes pour les cas réservés ?

- Je n’ai pas l’honneur d’être de vos ouailles, monseigneur, interrompit M. d’Oberkirch avec un reste de mauvaise humeur.

- Je ne le sais que trop, monsieur, et j’en suis marri ; vous ferriez honneur à notre Eglise. Madame la Baronne, dites-nous si M. de Cagliostro s’est trompé, dites-nous-le, je vous en supplie.

- Il ne s’est point trompé dans ce qui concerne le passé, répliquai-je, entraînée par la vérité.

- Et je ne me trompe pas davantage en ce qui concerne l’avenir, répondit-il d’une voix si cuivrée qu’elle retentissait comme une trompette voilée de crêpe. »

 


 [14] On observe que la marquise se préoccupe surtout des aspects vestimentaires.

[15] Louis René Edouard de Rohan-Guéméné (1734-1803), le prince de Rohan, cardinal et l’archevêque de Strasbourg, Grand Aumônier de France depuis 1777.

[16] Louis René Edouard de Rohan-Guéméné (1734-1803), prince de Rohan, cardinal et archevêque de Strasbourg, Grand Aumônier de France depuis 1777.

 


 

dupa leclereApparences

On a tant parlé des vêtements extravagants de Cagliostro, on l’a imaginé souvent porter une robe de magicien, décoré de symboles cabalistiques ou des costumes de foire. Contrairement à tout cela, ses contemporains le décrivent habillé de manière simple, voire trop simple.

« Il avait beaucoup de simplicité et de naturel dans sa toilette » dit Burkli. Un de ces détracteurs, Mozinsky,[17] qui l’a connu en Pologne en 1781, écrit : « Cagliostro affectait une simplicité extraordinaire dans ses vêtements ». « Ses vêtements étaient propres, sans luxe » note aussi Vanetti, six ans plus tard. « Il est assez négligé dans le port de ses cheveux et de ses habits, mais sans rien d’inconvenant », écrit Borowsky. Bode[18] va plus loin, en appréciant qu’il affectait une négligence qui touchait souvent au cynisme», tandis que Burkli s’écrie indigné : « Recevoir ainsi de gens de qualité, sans avoir les cheveux poudrés ? »

Par contre, à Paris, en 1785, il se présente à un dîner, plus richement habillé. Beugnot qui l’y voit, est choqué par sa coiffure, qui à l’époque était quelque chose d’inédit, mais qui deviendra très à la mode après la Révolution :

 

 

« Cagliostro, par calcul aussi, avait monté tout son extérieur au rôle d'un charlatan. Sa coiffure était nouvelle en France ; il avait les cheveux partagés en plusieurs petites cadenettes et qui venait se réunir derrière la tête, et se retroussaient dans la forme de ce qu'on appelait alors un catogan. Il portait ce jour-là un habit à la française gris de fer, galonné en or, une veste écarlate brodée en large point d'Espagne, une culotte rouge, l'épée engagée dans les basques de l’habit, et un chapeau bordé, avec un plume blanche ; cette dernière parure était, au reste encore obligée pour les marchands d'orviétan, les arracheurs de dents et autres artistes médicaux qui pérorent et débitent leurs drogues en plein vent. Mais Cagliostro relevait ce costume par des manchettes de dentelle, plusieurs bagues de prix, et des boucles de souliers, à la vérité d’un vieux dessin, mais assez brillantes pour qu'on les crût de diamants fins. »  

 

On retrouvera assez souvent cette qualification de charlatan, qui n’avait pourtant pas à l’époque le sens péjoratif d’aujourd’hui. Ce mot était employé pour designer les vendeurs ambulants qui, dans les places publiques, présentaient avec emphase[19] leurs produits. C’était surtout des vendeurs de « drogues » qui n’étaient pas des apothicaires ou des médecins reconnus par la Faculté, mais qui faisait leur métier et se distinguaient des autres par des chapeaux bordés de plumes blanches. Après avoir tant critiqué sa manière de s’habiller, ses contemporains montraient leur étonnement devant d’autres habitudes de vie de Cagliostro.  

On notait surtout qu’il « mange fort peu, presque toujours de pâtes d’Italie, ne se couche jamais et ne dorme qu’environ deux ou trois heures assis sur un fauteuil.[20] » On l’accuse de faire cela pour attirer l’attention par des extravagances. Mais ces soi-disant extravagances restent les mêmes six ans plus tard, à Roveretto, où Vanetti observe le même style de vie : « Quant à lui, il prenait peu de nourriture, ne se couchait pas dans un lit, mais dormait sur un fauteuil, appuyé sur un oreiller. »

S’il dormait peu, c’est parce qu’après avoir travaillé toute la journée à ses consultations aux malades, il dédiait ses soirées à ses amis et ses disciples, et les nuits il se retirait dans son laboratoire pour préparer des remèdes tout seul, ou avec des proches, comme Sarasin, Carbonnières ou Rey de Morande.

S’il mangeait peu, il n’en était pas de même pour les gens qui entraient dans sa maison. Car, tant à Strasbourg qu’à Paris, on dit qu’il tenait table ouverte. En fait, Cagliostro avait l’habitude de parler avec ses proches pendant des repas. Et il ne mangeait pas toujours si peu.

 


[17] Auteur d’un pamphlet « Cagliostro démasqué à Varsovie ».

[18] Johann Joachim Bode, Ein paar Tropflein aus dem Brunnen der Wahrheit ausgegossen vor de, neun Thaumaturgen Cagliostro, Frankfurt, 1781.

[19] C’est justement l’étymologie du mot, de l’italien chiarlare = parler avec emphase.

[20] La Borde.


 

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                                Lord George Gordon                                                                                                                                                                                                                              

 

 

 

sophie larocheSophie la Roche[21] qui le voit à Londres, en 1786, décrit un de ces repas : « Notre menu était moitié anglais, moitié italien. Au lieu de la soupe dont on a été servi, Cagliostro a pris une quantité considérable de macaroni. Après, nous avons eu de l’agneau, du cabillaud frais, des légumes à l’étuve, du veau rôti, des pommes de terre au jus, de la salade et un entremets. Lord George Gordon avait devant lui une assiette de cresson qu’il mangeait cru avec du sel. Après le désert Cagliostro prend du moka qu’il aime beaucoup. » 21bis

Il aimait boire du vin, du café et du chocolat chaud, et surtout il fumait beaucoup la pipe. Ramond de Carbonnières[22] écrit : « M. le Comte trouva très bon le petit tabac en paquet que vous m’avez donné. Malheureusement j’avais encore un peu. Je voudrais donc qu’il en eût une douzaine de paquets. »  Plus tard, pendant sa détention à Rome, une des premières choses qu’il demanda par son avocat, fut : « d’avoir la permission d’utiliser la pipe, parce qu’il est habitué. »

Dans sa prison, à San Leo, il gardera les mêmes habitudes et bouleversa souvent ses geôliers par des jeûnes assidus. Le gouverneur de la forteresse, le Comte Sempronio Semproni informait son supérieur, le cardinal Doria, des moindres détails. Début mai 1791, il se plaignait que Cagliostro mange beaucoup, et que par ailleurs il soit trop prétentieux en ce qui concerne les repas : « Il veut qu’on lui cuisine séparément et est difficile à contenter.  Il aime les repas en grande quantité et bien assaisonnés, comme je lui ai procuré jusqu’à présent. Je reste pour le moment à huit écus par mois, ci compris son chocolat journalier, le vin, le tabac et le linge qu’il veut changer chaque jour.[23] » Mais plus tard, en octobre 1791, il s’inquiète parce Cagliostro refuse de manger et craint qu’il n’essaie de se tuer par la famine[24] :

« Depuis plus de vingt jours il jeûne rigoureusement. Au début, il ne jeûnait que le mercredi et le vendredi, mais en présent il ne mange que du pain et du vin, et fait don de son repas aux familles des soldats, même si je lui ai préparé comme il aime des macaronis de Naples, bien assaisonnés avec du beurre et du fromage. »

 

Ses ressources

« Assez riche pour pouvoir parcourir le cercle des bienfaisances que je m’étais tracé ; j’ai su conserver mon indépendance, en donnant toujours et en ne recevant jamais. » - Cagliostro

 

Comme on peut voir ci-dessus, on espionnait les moindres détails de sa vie. Le prêtre Trovazzi note dans son journal[25] qu’à Trento : «  Cagliostro change chaque jour de linge et paye pour laver ses chemises dix sous chaque. On lui apporte à manger de l’auberge de l’Europe pour environ 4 florins par jour. Il paye pour son logement 40 florins à Signor Trentini. »

On essayait surtout d’estimer ses revenus, de connaître ses sources et ses dépenses. On disait qu’à Paris il dépensait 100 000 livres[26] par an, trois fois plus qu’à Strasbourg. D’où tirait-il son argent, on se demandait. Fabriquait-il de l’or ? Ou bien, utilisait-il d’autres moyens plus terrestres ? On a imaginé toute sorte d’explications : ils circulaient des bruits qui disaient qu’il vendait les services de sa femme qui était très belle[27], ou qu’il avait assassiné le fils d’un riche prince asiatique et s’était emparé de son argent.

 

georgel« Sa manière d’être et d’exister était faite pour piquer la curiosité, écrit l’abbé Georgel, aussi était-ce là son but. On ne lui connaissait aucune espèce de ressources, aucune lettre de crédit, et néanmoins il vivait la plus grande aisance ; répandant des bienfaits sur la classe indigente, sans faire une seule démarche pour se procurer la faveur des grands. S’il était recherché par eux, il s’élevait à une hauteur qu’on avait beaucoup de peine à atteindre, et si alors il daignait s’abaisser pour les accueillir, on regardait cet accueil comme une grâce, dont on était flatté. »

Blessig le décrit de même : « C’est un homme très intelligent et très sympathique, gai, sobre, actif, se sentant quelqu’un, s’affirmant bien lui-même, et causant pour cette raison, avec les grands et avec les princes comme un homme qui peut leur faire du bien et n’attend rien d’eux. »

 


 [21]«Tagebuch einer reise durch Holland und England» (Journal de voyage en Hollande et Angleterre) traduit en anglais sous le titre «Sophie in London, 1786, being the diary of Sophie v. La Roche. Translated from the German with an introductory essay by Clare Williams, London, J. Cape, 1933».

21bis L’auteur avait pris en note cette phrase : «  Il existe encore une très jolie scène qui se passe je crois à Paris, où il passe et mange debout … »

[22] Carbonnières à Sarasin, 11 février 1785, no 18.

[23] Lettre de Sempronio Semproni au cardinal Doria, 31 mai 1791.

[24] Lettre de Sempronio Semproni au cardinal Zelada, 4 octobre 1791.

[25] Journal de Trovazzi, 9 mars 1789.

[26] Equivalent de 600 000 francs, soit la somme de 91.469 euros.

[27] On a dit d’elle qu’en Russie elle a été la maîtresse du favori de Catherine II, Potemkine, en France celle du cardinal de Rohan, etc. C’était pourtant une pratique fréquente dans la haute société de l’époque qui l’en accusait. Le prince de Montbarey reproche à sa femme, dans ses mémoires, qu’elle manquait trop « d’aptitude pour l’intrigue », à cause de son éducation dans un couvent où les moines ne lui ont pas appris « ce qu’elles mêmes ignoraient », et que cela l’empêchait d’avancer en position à la cour.


 

 Même ses détracteurs sont étonnés. Le polonais Mozynski, l’auteur d’un virulent pamphlet contre lui, l’observe : « Il agit à l’encontre de tous les intrigants, ayant presque l’air de chercher à s’aliéner les gens qui lui seraient le plus utiles ». Dans un autre pamphlet[28], l’auteur écrit : « Ce qui frappe le plus dans ses manières c’est une fierté sans pareille et un manque absolu de tout ce que nous appelons usages du monde et éducation.» En fait, les usages mondains et l’éducation voulaient que si Cagliostro fut invité par un personnage important, qui souhaitait « l’afficher » dans son salon comme une curiosité, il devait accepter.Mais Cagliostro refuse. Il refuse au début au cardinal de Rohan, il refuse au ministre Vergennes, il refuse au frère du roi : le au comte d’Artois, etc.

« J’ai porté la délicatesse jusqu'à refuser les bienfaits des Souverains, écrit Cagliostro[29]. « Les riches ont eu gratuitement mes remèdes et mes conseils. Les pauvres ont reçu de moi des remèdes et de l'argent. Je n'ai jamais contracté de dettes ; mes mœurs sont pures, austères même, j'ose le dire. Quand un homme est assez riche, assez grand pour avoir pu dédaigner, toute sa vie, les bienfaits des Souverains, et pour avoir refusé constamment des dons que le commun des hommes peut recevoir sans s'avilir, il ne flétrit pas, en un moment, la gloire d'une vie sans reproche ; il ne descend pas tout à coup de la magnificence d'un Prince à des actions déshonorantes, où l'homme ne peut être conduit que par un excès d'inconduite et de dissipation. »

Non seulement il dédaignait les faveurs des grands de l’époque, mais il avait l’habitude, lorsqu’on lui faisait un cadeau qu’il ne pouvait pas refuser sans offenser, de faire en échange un cadeau de double valeur. Il en existe de nombreux témoignages, à part ses déclarations : « Lorsque j'étais à Strasbourg, j'avais une pomme de canne très curieuse, contenant une montre à répétition, entourée de diamants ; j'en fis cadeau au Prince, il voulut m'offrir quelques autres bijoux en échange ; mais je les refusai, ayant toujours eu plus de plaisir à donner qu'à recevoir. »

Louis Spach raconte que : « Le duc de Choiseul voulant faire accepter à Cagliostro une tabatière garnie de diamants ne put y parvenir qu’en recevant par change une boite d’un plus grand prix. »

 

GrimmGrimm[30], note un autre épisode de ce genre passé à Paris : « Il en est un qui avait imaginé de lui présenter vingt-cinq louis, en le suppliant de les distribuer à ses pauvres de Strasbourg ; il ne les refusa point, mais la veille de son départ il fut la voir et en la remerciant de la confiance qu'elle lui avait témoignée, il exigea qu'elle en reçût à son tour cinquante pour en faire des aumônes aux indigents de sa paroisse, qu'il n'avait pas eu le temps de connaître. C'est un fait dont nous ne pouvons pas douter.»

Cette attitude envers les personnes qui voulaient l’obliger à tout prix, fait écrire le banneret de Bienne[31], où Cagliostro résida en 1787-1788 : « Vous et moi, nous entrevoyons bien distinctement ce qui fait le malheur du comte, soyez persuadé que sa première éducation n’était point faite pour vivre en Europe ; j’y trouve des vestiges marqués des principes orientaux, si différents des nôtres, surtout pour les personnes de haute distinction, que cela seul me convaincrait de la vérité de son extraction singulière. » 

 


 [28] Bode, Ein par tropflein. (Voir avec marc).

[29] Cagliostro, Mémoire.

[30] Mémoires historiques, littéraires et anecdotiques, tirés de la correspondance philosophique et critique adressée au Duc de Saxe Gotha, depuis 1770 jusqu’en 1790, par le baron de Grimm et par Diderot, formant un tableau piquant de la bonne société de Paris sous les règnes de Louis XV et Louis XVI, tome II, Londres, 1814, pages 263.

[31] Wieldermett à Sarasin 24 juin 1788.


 

Aimez ses ennemis, la charité dans son comportement

Mais en même temps, Cagliostro montrait une bonté[32] et une sensibilité extrêmes, surtout pour ses amis, mais pas seulement. Pendant l’affaire du collier, et partout avec ses ennemis, il montra une immense capacité de pardonner le mal qu’on lui faisait. « Ecoutez et aimez celui qui est venu parmi vous faisant le bien, qui se laissa attaquer avec patience, et se défendit avec modération. » disait-il dans son Mémoire. « Je suis persuadé que la Comtesse de la Motte m'a fait tout le mal qu’elle m’a fait, moins par haine contre moi, que dans le dessein de se justifier ; mais, quelle qu'ait été son intention, je lui pardonne, autant qu’il est en moi, les larmes amères qu’elle m'a fait répandre. Et qu'elle ne pense pas que ce soit de ma part une modération affectée. Du sein de la prison où elle m'a entraîné, j'invoquerai pour elle la clémence des Lois ; et, si, lors qu'enfin mon innocence et celle de mon épouse seront reconnues, le plus juste des Rois croit devoir quelque dédommagement à un Etranger infortuné, qui ne s'était fixé en France que sur la foi de sa parole royale, de l'hospitalité et du droit des gens; la seule satisfaction que je demande, c' est que Sa Majesté veuille bien accorder, à ma prière, la grâce et la liberté de l'infortunée Comtesse de la Motte. Cette grâce, si je l'obtiens, ne peut blesser la Justice. Quelque coupable que puisse être la Comtesse de la Motte, elle est assez punie. Ah ! L’on peut en croire ma douloureuse expérience ; il n'est point de forfaits que six mois de Bastille ne puissent expier.»

Il y a d’autres preuves de sa bonté envers ses ennemis. Rappelons que lors de son premier voyage en Angleterre il fut aux prises avec plusieurs personnes fortes malveillantes à son égard. Quand il est à Strasbourg en 1780, il apprend par son avocat O Reilly, que le Sieur Scott, un des protagonistes, risquait la peine de mort si le jugement suivait son cours. Cagliostro retire sa plainte : « Ne voulant pas être la cause de la mort d’un homme. » 32bis Il ne citera pas non plus au tribunal celui qui fut sans doute son pire ennemie, son plus terrible adversaire : Théveneau de Morande. 32 ter

 

Aimer ses amis 

C’est comme cela qu’il traitait ses ennemis. Mais ses amis ? A Strasbourg, il avait tant regretté le départ de son cher Sarasin que Straub écrit[33] : « Depuis votre départ nous allons tour à tour le matin faire compagnie au Maître.  A 11 heures nous sommes relevés par le baron qui porte ses respects très humbles, après dîner je retourne le plus tôt qu’il m’est possible fumer ma pipe avec le Maître chez Madame Konaw. Je m’en vais à mes affaires à 3 ou 4 heures en laissant le Maître entre les mains de Barbier, Planta et Luternau. J’y reviens à 6 ou 7 heures et trouve le Maître à faire sa partie de trisept avec Mme de Konaw, le baron et la comtesse. De là, au souper. Tous les jours se succèdent de même, à l’exception de l’humeur qui n’est pas toujours égal. Je vais toujours tout doucement et mon amour et attachement pour le cher Maître va toujours en croissant. Je ne connais pas d’homme qui l’égale. Le Duc nous fournit des occasions pour amuser le Maître, il nous est d’une grande ressource. »

On ne peut pas oublier sa réaction, le soir de sa libération de la Bastille, à la fin de l’affaire du collier : « Je quittai enfin l’affreux séjour de la Bastille vers les onze heures et demie du soir, après neuf mois et neuf jours de captivité ; un Fiacre me conduit dans ma maison. Il y avait tout au plus deux heures que ma femme avait eu la nouvelle de ma liberté. La nuit était obscure, le quartier que j’habite peu fréquenté. J’étais charmé de pouvoir arriver tranquillement et sans causer aucune sensation. Quelle fut ma surprise de m’entendre saluer par les acclamations de huit à dix mille personnes. On avait forcé ma porte. La cour, les escaliers, les appartements, tout étaient plein. Je suis porté jusque dans les bras de ma femme. Mon cœur ne peut suffire à tous les sentiments qui s’en disputent l’empire ; mes genoux se dérobent sous moi, je tombe sur le parquet sans connaissance. Ma femme jette un cri perçant et s’évanouit. Nos amis tremblants s’empressent autour de nous, incertains si le plus beau moment de notre vie n’en sera pas le dernier. L’inquiétude se communique de proche en proche. Le bruit des tambours ne se fait plus entendre, un morne silence a remplacé la joie bruyante. Après un long évanouissement je renais. Un torrent de larmes s’échappe de mes yeux et je puis enfin, sans mourir, presser contre mon sein…je m’arrête. O vous êtres privilégies à qui le Ciel fit le présent rare et funeste d'une âme ardente et d'un cœur sensible, vous qui connûtes les délices d'un premier amour, vous seuls pouvez m'entendre, vous seuls pouvez apprécier ce qu'est après dix mois de supplice, le premier instant du bonheur. [34] »


[32] A Londres, à Strasbourg, à Paris, il avait payé maintes fois les dettes de personnes qui étaient dans la misère et en prison.

32bis Voir Marc Haven, p 40 dans « Le Maître Inconnu Cagliostro », et la page 30 de la Lettre au peuple anglais.

32 ter Voir la lettre au peuple anglais.

[33] Straub à Sarasin, 26 octobre 1782, no 7.

[34] Mémoire pour le comte de Cagliostro contre M de Chesnon le fils, commissaire au Châtelet de Paris et le Sieur de Launay, gouverneur de la Bastille.

 


 

A Strasbourg, il fond en larmes quand les malades reconnaissants tombent à genoux devant lui pour le remercier. Au départ de Bienne, en 1788, sa sensibilité impressionne tellement Wieldermett qu’il écrit : « Le comte quitta Rockhalt à six heures du soir et vint passer la soirée et souper chez moi. Nous pûmes soutenir assez bien la gaieté jusque vers onze heures. De ce moment le comte et la comtesse et nous tous, sentîmes la peine qu’on a de se quitter après avoir été en grande relation. La scène fut sensible au moment d’entrer en carrosse, environ à minuit et demi ; je n’ai jamais cru le comte susceptible de tant de sensibilité. Il ne pouvait presque pas s’arracher de mes bras et, tant que nous étions à la portée, il ne cessait de nous dire: ‘Mes amis ne m’oubliez pas ; vous êtes dans mon cœur et je suis à vous partout’.  Abandonné aux seules impulsions de son cœur on voit un homme d’une bonté et d’une sensibilité extrêmes dans la personne du comte. C’est sa partie qui m’a plus attaché à lui. Je me souviendrais toujours de lui comme d’un homme unique dans ce siècle par ses talents, par son cœur, par ses faibles et par ses succès, comme par ses malheurs. » [35]

 

Et ses origines ?

« Personne ne sait d’où il est, ce qu’il est, où il va.»

- Jean Benjamin la Borde sur Cagliostro

 

 

detalii pag 30- 00D’autres sujets qui enflammaient les esprits étaient sa nationalité, son âge, sa naissance. On essayait de les deviner à partir de son accent, qui était étranger. Il ne parlait ni l’italien, ni le français, mais un mélange de ces deux langues, pigmenté d’expressions latines, et d’autres dans une langue inconnue qu’on croyait être l’arabe. En France, on le disait napolitain ou piémontais, mais les italiens trouvaient qu’il parlait aussi mauvais l’italien que le français.

Quant à l’arabe, il disait avoir passé son enfance en Arabie.

« J’ignore le lieu qui m'a vu naître et les parents qui m'ont donné le jour. Différentes circonstances de ma vie m'ont fait concevoir des doutes, des soupçons que le Lecteur pourra partager ; mais, je le répète, toutes mes recherches n'ont abouti, à cet égard, qu'à me donner sur ma naissance des idées grandes à la vérité, mais vagues et incertaines.

J'ai passé ma première enfance dans la Ville de Médine en Arabie. J'y ai été élevé sous le nom d'Acharat, nom que j'ai conservé dans mes voyages d'Afrique et d’Asie. J’étais logé dans le palais du Muphti  Salahaym. Je me rappelle parfaitement que j'avais autour de moi quatre personnes : un Gouverneur, âgé de 55 à 6o ans, nommé Althotas, trois domestiques, un blanc qui me servait de valet de chambre, et deux noirs, dont l'un était jour et nuit avec moi.

Mon Gouverneur m'a toujours dit que j’étais resté orphelin à l’âge de trois mois, et que mes parents étaient nobles et chrétiens ; mais il a gardé le silence le plus absolu sur leur nom et sur le lieu de ma naissance. Quelques mots dits au hasard m'ont fait soupçonner que j'étais né à Malte ; mais c’est un fait qu’il m’a toujours été impossible de vérifier.»

« Il possédait des manuscrits arabes parmi ses papiers, écrit Bode.  « Mais il ne savait sans doute pas en lire la première ligne, ajoute-il, se basant sur le fait qu’un jour à Strasbourg, Cagliostro avait refusé de répondre au professeur Norbert qui lui parlait en arabe ». Vanetti note pourtant qu’à Roveretto « il se retirait de la foule et écrivait en Arabe et en Français ».

 

 

                                                           la Valette Malte

                                                                                                              La valette, Malte  


 [35] Wieldermett à Sarasin 24 juillet 1788.


 
Son discours, ses écrits, sa conversation

lettre de cagliostro a séraphina scrisaore 17 ianIl écrivait rarement, et d’habitude en italien, langue que lui-même déclare connaître comme sa langue maternelle, mais sans la maîtriser. « Arrivé dans cette Capitale du monde chrétien, écrit-il dans son Mémoire, je résolus de garder l'incognito le plus parfait. Un matin, comme j'étais renfermé chez moi occupé à me perfectionner dans la langue Italienne, mon valet de chambre m'annonça la visite du Secrétaire du Cardinal Orsini.» Pourtant les deux lettres écrites de sa main sont en italien, mais il est vrai qu’elles étaient adressées à sa femme qui était de Rome. « A Strasbourg, note Burkli, il n’écrivait jamais ses ordonnances pour les malades, mais demandait à ses amis. En les frappant sur l’épaule il disait ‘Mon ami de Flachsland’ ou ‘Mon ami de la Salle’ ou ‘Mon ami de Rohan, écrivez ce que je vais vous dicter’. A la fin il signait leurs écrits en ajoutait parfois des explications.»

Son discours était quelques fois qualifié de galimatias. Malgré cela on a gardé des documents rédigés d’après ses notes, ses mémoires pendant l’Affaire du collier, la Lettre au peuple anglais qui montrent un style vivant et piquant, génial et plein d’humour.

« On prétend que Cagliostro a composé lui-même ce mémoire en italien, écrit ….[36] « Son avocat M. Thilorier n’a fait que traduire. Cela est très vraisemblable. M de Cagliostro a assez d’esprit et comme disent ses amis assez de candeur pour avoir tracé l’histoire de sa vie avec autant de nativité et d’intérêt, sans avoir besoin des secours d’un avocat. »

D’ailleurs, la plus grande partie de ses contemporains trouve que « sa conversation est de tout agrément [37]». Une autre[38] note : « sa conversation ordinaire est admirable et instructive. » 

« Je m’étonnai de ses réponses et je trouvai en lui non seulement un médecin entendu, mais un philosophe observateur, un vrai connaisseur d’hommes, un physionomiste», ajoute Blessig.

« Lorsqu’il parlait d’une voix sympathique, écrit Burkli, avec des gestes très expressifs, les yeux levés au ciel, il était semblable aux inspirés, ivres de l’esprit d’en haut.»

Lavater notait que : « sa voix était physiquement si forte qu’il semblait naturel que les esprits dussent lui obéir. »

« Personne n’a plus d’esprit et de connaissances que lui, écrit La Borde. « Il sait presque toutes les langes d l’Europe et de l’Asie, et son éloquence étonne et entraîne même dans celle qu’il parle le moins bien. »

Cela n’empêchait qu’on disait de lui : « son art est de ne rien dire à la raison, l’imagination des auditeurs interprète. » Mais la marquise deCréqui semble avoir compris un peu les raisons pour lesquels Cagliostro se comportait ainsi, et fait les réflexions suivantes : « Il affectait de parler le plus mauvais français du monde 38 bis et surtout quand il avait affaire à des gens qu'il ne connaissait pas.  Il était fort sensible à toutes les choses de grâce et de bon goût, soit à l'extérieur des personnes ou dans leur parole. Il apercevait, il appréciait les nuances les plus subtiles de l'élégance et de la distinction dans les procédés sociaux, dans les manières, le langage, le style et c'était avec une finesse étonnante. J'ai vu des écrits de Cagliostro que la plus spirituelle et la plus délicate personne du monde ne désavouerait certainement pas. Quand on avait le coup d’œil et l'oreille justes, on démêlait aisément que son extérieur bizarre et ses façons étranges étaient de la forfanterie, de la dérision malicieuse, un calcul établi sur l'étonnement du vulgaire ; et j'ai toujours pensé qu'il s'affublait et baragouinait de la sorte à l'effet d'en imposer aux imbéciles en affichant la plus grande originalité. »


[36] L’auteur n’a pas précisé le nom de la personne citée, uniquement ce qui suit : Ma Correspondance 24 février 1786  

[37]  L’auteur n’a pas retrouvé la source de cette citation.

[38] Gleichen

38bis Dans la lettre au peuple anglais Cagliostro dit qu’il parle : « lingua francia »


 

Beugnot wBeugnot a rencontré Cagliostro durant un dîner, où il a beaucoup insisté à être invité, justement pour le voir et l’entendre parler. Ici il peut remarquer que Cagliostro aimait pigmenter des sujets graves et sérieux avec des petites blagues et de plaisanteries qui détendaient l’atmosphère. 

« Nous étions neuf ou dix personnes à la table. J’étais en face de Cagliostro. Je ne le regardais qu'à la dérobée et ne savais encore qu'en penser : cette figure, cette coiffure, l'ensemble de l'homme m'imposaient malgré moi. Je l'attendais au discours. Il parlait je ne sais quel baragouin mi partie italien et français, et faisait force citations, qui passaient pour de l'arabe, mais qu'il ne se donnait pas la peine de traduire. Il parlait seul et eut le temps de parcourir vingt sujets, parce qu'il n'y donnait que l'entendu et le développement qui lui convenait. Il ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris, et on s'inclinait à la ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait un sujet il semblait transporté et le prenait de haut du geste et de la voix ; mais tout à coup il en descendait pour faire à la maîtresse de la maison des compliments fort tendres et des gentillesses comiques. Le même manège durant pendant tout le souper, je n'en recueillis autre chose sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres, du grande arcane, de Memphis, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d’animaux immenses, d'une ville dans l'intérieur de l’Afrique dix fois plus grande que Paris, où il avait des correspondants, de l’ignorance où nous étions de toutes ces belles choses, qu’il savait sur le bout du doigt, et qu'il avait entremêlé le discours de fadeurs comiques à Mme Lamotte qu’il appelait sa biche, sa gazelle, son cygne, sa colombe empruntant ainsi ses appellations à ce qu'il y a de plus aimable dans le règne animal. Au sortir du souper il daigna de m'adresser des questions coup sur coup. Je répondais à toutes par l'aveu le plus respectueux de mon ignorance, et je sus depuis, de Mme de Lamotte qu'il avait conçu l'idée la plus avantageuse de ma personne et de mon savoir. »

 

… il est né cependant avant les siècles…

Quant à son origine, c’était un sujet sur lequel Cagliostro préférait garder le silence. Bien qu’il donnât à ses proches assez d’occasions pour se permettre des questions. On disait qu’il avait quelques milliers d’années, qu’un jour à Strasbourg il avait vu un crucifix et s’était arrêté dans la rue en criant : que jamais un artiste avait réussit une ressemblance si parfaite avec le Christ.

Plus tard à Roveretto, Vanetti racontait une scène similaire : « Et il y avait un haut fonctionnaire, attaché au service des finances, qui avait rencontré Cagliostro à l’étranger et que Cagliostro connaissait bien. Il le voyait tous les jours, travaillait avec lui, en était fier, et se réjouissait d’être dans son intimité. On le prenait à l’écart et on l’interrogeait en secret, lui disant : Tu peux nous dire la vérité, car tu es de ses intimes. Il leur dit : Interrogez, que voulez vous savoir ? Et ils lui dirent : Dis nous s’il est vrai que Cagliostro a soupé avec le Christ notre Seigneur aux noces de Cana, et s’il a bu l’eau changée en vin, comme beaucoup l’ont raconté ? Il leur répondit et leur dit : Non, mais il est né cependant avant les siècles ; cela est vrai, mais ne le dites à personne. »

Burkli rapporte qu’à Strasbourg, lorsqu’on l’interrogeait sur ce sujet, sur les différents noms qu’il a porté il y a beaucoup de siècles «  il coupait court la conversation ou répondait d’une manière évasive, mais racontait un fait de cette époque qui confirmait celui qui avait mis la question dans son opinion. »

Mais la réponse qu’il donnait le plus souvent était celle-ci : « J’ignore le lieu qui m'a vu naître et les parents qui m'ont donné le jour.  Les mystères de mon origine et les rapports qui m’unissent à ce père inconnu, sont et restent mes secrets ; que ceux qui seront appelés à les deviner, à les entrevoir comme je l’ai fait, me comprennent et m’approuvent.  Qu’importe de savoir si je suis le fils d'un monarque, ou le fils d'un pauvre, et pourquoi je voyage sans vouloir me faire connaître ? Qu’importe de savoir comment je fais pour me procurer de l'argent ? Aussitôt que je respecte la Religion et les Lois, que je paye tout le monde, que je ne fais que du bien et jamais de mal, la question que vous me faites devient inutile et ne convient point. Mais sachez que j'ai toujours eu du plaisir de ne point satisfaire là-dessus la curiosité du Public, malgré tout ce qu'on a dit de moi. »