chapitre II - Le divin Cagliostro. Ses guérisons.

                                                            

                                          Chapitre II

 

Le divin Cagliostro. Ses Guérisons. 

(Faut-il parler ici de la méthode d’accouchement ?)

 

 

le-alchimie-di-cagliostro large« Que vous chéririez ce digne Mortel, si vous l'eussiez vu, comme moi, courir de pauvre en pauvre, panser avec ardeur leurs blessures dégoûtantes, adoucir leurs maux, les consoler par l'espérance, leur dispenser ses remèdes, les combler de bienfaits ; enfin les accabler de ses dons, sans autre but que celui de secourir l'humanité souffrante et de jouir de l'inestimable douceur d'être sur terre l'image de la Divinité bienfaisante! » - Jean Benjamin La Borde sur Cagliostro

« Un jour, disait Cagliostro[1], j’eus la grâce d’être reçu devant l’Eternel et dès lors je reçus une mission unique : consoler, guérir, faire reculer la maladie et la mort elle-même, diriger les hommes vers l’Unique Lumière : celle que le Christ était venu apporter à la Terre et comme Lui, laisser aux épines du chemin des lambeaux de ma chaire. Je suis libre et Maître de la Vie ! » ; « Un jour après combien de voyages et d’années le Ciel exauça mes efforts : il se souvint de son serviteur et, revêtu d’habits nuptiaux, j’eus la grâce d’être admis, comme Moïse, devant l’Eternel. Dès lors je reçus, avec un nom nouveau, une mission unique. Libre et maître de la vie, je ne songeai plus qu’à l’employer pour l’œuvre de Dieu. Je savais qu’il confirmerait mes actes et mes paroles, comme je confirmerais son nom et son royaume sur la terre. Il y a des êtres qui n’ont plus d’anges gardiens ; je fus de ceux-là. »

Cette mission, il l’accomplit de manière magistrale. Ses contemporains témoignent que pendant les trois années passées à Strasbourg, il a traité plus de quinze milles malades. Au cours de ses voyages, partout où il est allé, il a réalisé des guérisons qui tiennent du miracle. A Strasbourg, la maison qu’il occupait Rue du Vieux Marché aux Vins[2], se montre rapidement trop petite pour la foule qui l’assiège. En octobre 1781, un mois seulement après son arrivée à Strasbourg, il est obligé de déménager dans une maison plus grande située à l’intersection de la Rue des Ecrivains et de la Rue des Veaux[3].                 

                                               maison de la vierge     

                              La maison où vécu Cagliostro à Strasbourg 

Ne s’offrant que peu, ou même pas du tout d’heures de sommeil, mangeant en hâte, entre deux visites aux malades, il emploie tout son temps pour s’occuper de ceux qui font appel à lui. Le soir, après neuf ou dix heures, une fois rentré chez lui, il dédie son temps à ses disciples et amis, qu’il appelle paternellement « ses enfants ».

 


[1] Dans son discours devant le Parlement français à la fin du procès du collier.

[2] Maison voisine de l’église « qui appartenait à la servante du chanoine de Saint Pierre le Vieux », d’après Marc Haven.

[3] Maison appelée « de la lanterne » l’époque de Cagliostro et plus tard « de la Vierge », à cause d’une statue de la Vierge portant une lanterne, qui ornait le coin.


 

 Un contemporain témoigne qu’à Strasbourg « il se prive de toutes sorties, il ne va jamais au théâtre, de peur qu’un de ses malheureux, venu en son absence, soit forcé de s’en aller sans l’avoir trouvé. Sa voiture roule en ville et aux environs, du matin – six heures en hiver, cinq heures en été – jusqu’à neuf ou dix heures du soir. Son escalier et son vestibule sont remplis de malades.» [1]

Une lettre écrite par son secrétaire, Rey de Morande, montre que son style de vie ne change pas à Bordeaux: «Toutes les après dîner, depuis 3 heures jusqu’à 7 ou 8, sont employés à aller visiter les malades qui ne peuvent pas se faire transporter dans son hôtel et le reste de la journée depuis 7 ou 8 heures jusqu’à 10 ou 11 est réservé à ses amis.[2] » Dans son Mémoire pendant l’affaire du collier, Cagliostro raconte qu’à Bordeaux il a été obligé «d’avoir recours au Juratspour des soldats, à l’effet d’entretenir l’ordre dans sa maison. » Ce fait est confirmé par la lettre d’un contemporain : « les autorités ont dû établir un service d’ordre aux alentours de l’Hôtel de l’Empereur, proche de Saint Seurin où demeure le Comte. »[3]

 

J B WILLWEMOZIl n’en sera pas de même pour son séjour à Lyon et à Paris, où il annonce dès son arrivée qu’il ne s’occupe plus de médecine. A Lyon, il dit à Jean-Baptiste Willermoz, lors de leur rencontre « qu’il avait renoncé à la médecine qui lui faisait des ennemis partout. » Pourtant, à Lyon, il fait une exception : il guérit Desormes, dit l’américain, malade qui lui est amené par son médecin traitant, le docteur La Bruyère. A Paris, il adopte la même attitude : « Mon premier soin », écrit Cagliostro[4], « fut de déclarer à toutes les personnes de ma connaissance, que mon intention était de vivre tranquille et que je ne voulais plus m'occuper de la médecine. J'ai tenu ma parole, et me suis refusé obstinément à toutes les sollicitations qui m'ont été faites à cet égard. »

 

                                    

                         Bienne suisse

                                                          Bienne

 

Ce sera encore différent deux ans plus tard. A Bienne, on le retrouve assiégé par des malades qui arrivent de toute la Suisse et de l’étranger, comme on lit dans les lettres de Wieldermett[5] : « le concours des malades se soutient et augmente ; il arrive des étrangers qui prennent des arrangements pour y rester. » C’était la joie des hôteliers

Un an plus tard, à Roveretto, Clementino Vanetti, qui prendra des notes journalières sur son séjour, le surprend assiégé toujours par des malades qui arrivent de toute l’Italie et de l’étranger pour le consulter. « Le bruit se répandait dans le peuple, écrit Vanetti [6], que c’était un prophète, qu’il ne recevait d’argent de personne, ni de cadeaux en nature et qu’il ne faisait aucune différence entre le pauvre et le riche, ne faisant que conquérir les cœurs et se les attacher pour aider à son oeuvre de miséricorde. Et tous couraient à lui, emportant des ordonnances et de petites sommes pour acheter des médicaments. Chaque jour une grande foule assiégeait la porte de Festus[7], cherchant à voir Cagliostro. Et des villes, des châteaux, de toute la région, on lui amenait des malades en voiture, en chaises, en brancards, à tel point que la place était remplie et que la foule en se pressant s’écrasait devant la maison. Et il continuait jour et nuit à soigner les malades, répondant à tous avec humanité et leur promettant la guérison de leurs maladies avant quinze jours. »

 

« Ne me reconnais-tu pas, moi qui suis Dieu par dessus les Dieux ? » - guérison d’un possédé

« Et il arriva que comme on lui amenait des malades même d’un hôpital, il ne voulut pas les recevoir, disant : je sais que, quelle que soit la prescription que je leur fasse, ils ne l’exécuteront pas et rejetteront mes paroles, car ceux qui ont pouvoir sur eux ne les laissent pas libres. » - Clementino Vanetti sur Cagliostro

 

« Il éventait les athées et leur seule présence, sans qu’ils parlent, provoquait en lui des frémissements spontanés. » Lettre de Mirabeau.

 

L’activité médicale de Cagliostro est plus connue à partir de son séjour à Strasbourg (septembre 1780 – juin 1783). Mais elle a commencé bien avant.

 

CorberonLe Chevalier de Corberon[8], parle dans son Journal des guérissons que Cagliostro a réalisé à Saint Pétersbourg : « Je crois que Cagliostro n’est point un charlatan, qu’il guérit non pas tout le monde mais beaucoup, par ses connaissances chimiques et physiques. Il a guérit l’assesseur Ivan Isleniew d’un cancer ouvert de la région cervicale, la baronne de Stroganof qui a eu des accès de folie provenant des nerfs, le sénateur Iwan Perfiliewitch Yelaguine, directeur des Théâtres impériaux, il a aidé Mme Boutourline avoir des couches promptes et heureuses etc.»

 

 

 

 


[1] Lettre de Burkli, 14-17 janvier 1782, cité par H. Funck en « Cagliostro à Strasbourg ».

[2] Lettre de Rey de Morande à Jakob Sarasin, 27 décembre 1783.

[3] Lettre de J. J. de Meuron à Jakob Sarasin, 12 décembre 1783.

[4]Mémoire pour le comte de Cagliostro, 18 février 1786.

[5] Le banneret Sigismond Wieldermett, frère d’Alexandre Wieldermett, le maire de Bienne. Lettre à Jacob Sarasin, Bienne, 23 juillet 1787, n° 23.

[6] Clementino Vanetti, Liber memorialis de Caleostro cum esset Roboreti ou L’évangile de Cagliostro, traduit et publié pour la première fois par Marc Haven en 1910.

[7] Propriétaire de la maison habité par Cagliostro à Roveretto.

[8] Marie-Daniel Bourée, chevalier, puis baron de Corberon (1748-1810). Entré dans la carrière diplomatique en 1773, il a été nommé secrétaire de légation en Russie en 1775, puis à partir de 1777 chargé d’affaires. Il a laissé des mémoires publiés en 1901 sous le titre « Un diplomate français à la cour de Catherine II, 1775-1781. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d’affaires de France en Russie», Paris, Plon. Sur Cagliostro note du 2 juillet 1781, tome II, page 396.


 

ecaterina

                                                                                                   

 

 

    

             

      
 

 

 

 

 L’impératrice Catherine II

 

Prince potemkin

                                                Le prince Potemkine
                                              

                                                                 

C’est toujours à Saint Pétersbourg qu’en présence du prince Potemkine, favori de l’impératrice Catherine II, il fait disparaître sur place la forte fièvre d’un malade qui délirait, tout simplement en prononçant : « à l’instant même, nous ordonnons à la fièvre de tomber». [1]

Mais ce n’est pas tout. Il y guérit un possédé, d’après le récit fait par Clementino Vanetti qui note ce que Cagliostro avait déclaré sur son passage en Russie.50bis Ce n’est pas le seul cas. A Roveretto « il y avait dans la ville une jeune fille lunatique qui hurlait, l’écume aux lèvres et les dents serrées, et se jetait sur ceux qui l’approchaient dans sa colère et dans sa fureur. On voulait l’amener à lui, mais on ne le pouvait. Donc lui-même vint la voir pour chasser l’esprit de sa maladie et jamais, jusque là, il n’avait agi ainsi avec aucun autre malade. »

« Dans la ville de Pierre dit le Grand, un des ministres de la reine des Russes avait un frère qui avait perdu la raison et se croyait plus grand que Dieu. Et personne ne pouvait résister à la violence de sa fureur, et il criait à haute voix, menaçant toute la terre et blasphémant le nom du Seigneur. On le gardait à vue. Et ce ministre me suppliait de le guérir. Quand j’entrai près de lui, il se mit aussitôt en fureur, et me regardant avec férocité, et se tordant les bras, car il était attaché avec des chaînes, il semblait vouloir se jeter sur moi. Et il hurlait : Qu’on précipite dans le plus profond abîme celui qui ose ainsi paraître en présence du grand Dieu, de celui qui domine tous les Dieux et les chasse loin de sa face.

Mais moi, chassant toute émotion, je m’approchai avec confiance et je lui dis : Te tairas-tu, esprit menteur ? Est ce que tu ne me reconnais pas, moi qui suis Dieu par-dessus tous les Dieux, qui m’appelle Mars, et vois ce bras en qui est toute la force pour agir du sommet des cieux aux profondeurs de la terre ? Je venais à toi pour te prendre en pitié et te faire du bien : et voilà comme tu me reçois, sans considérer que j’ai le pouvoir de réparer, mais aussi celui de réduire à néant.

Et aussitôt je lui donnai un tel soufflet qu’il tomba par terre à la renverse. Lorsque ses gardiens l’eurent relevé et qu’il fut un peu adouci, j’ordonnai qu’on m’apportât un repas et je me mis à dîner, lui interdisant de manger avec moi. Et lorsque je vis qu’il s’était humilié, je lui dis : Ton salut est dans l’humilité, être dépourvu de toute force devant moi, approche-toi et mange.

Et après qu’il eut un peu mangé, nous montâmes tous deux en voiture et nous allâmes hors de la ville sur le bord de la Neva, où les gardiens avaient préparé par mon ordre une barque et ils étaient assis sur la berge. Quand nous fûmes montés, on rama, et la barque commença à avancer.

Alors, voulant le jeter dans le fleuve pour que la brusque terreur amenât sa guérison (il y avait des gens postés pour venir a son secours) je le saisis tout à coup, mais lui, m’entourant brusquement à son tour de ses bras, nous tombâmes tous deux dans l’eau, lui s’efforçant de m’entraîner au fond, et moi, placé au-dessus de lui, je l’écrasai de mon poids, et après une lutte qui ne fut pas courte, j’arrivai adroitement à me dégager et je sortis de l’eau en nageant ; lui, retiré par les gardiens, fut placé dans une chaise à porteur.

Et quand nous fûmes de retour et changés, il me dit : En vérité, j’ai reconnu que tu es Mars et qu’il n’y a pas de force égale à la tienne, et je te serai soumis en toutes choses. Je lui répondis et lui dis : Ni toi tu n’es un rival pour l’Eternel, ni moi je ne suis Mars, mais je suis un homme comme toi. Tu as le démon de l’orgueil, et cela te rend fou : moi, je suis venu t’arracher à cet esprit du mal, et si tu veux m’être soumis en toutes choses, tu agiras comme le commun des mortels. Et dès ce jour il commença a se laisser soigner, et ainsi revint à lui, celui dont la raison se perdait en idées délirantes. »

 
                                        3158963054 0354fbe30a o    

                                                                              buste de cagliostro sculpté par Houdon

 

Une audience de Cagliostro

« Il y a des vérités qui ressemblent à des fables, et le nombre des mortels qui peuvent croire aux grandes vertus n’est malheureusement pas le plus considérable ; je n’oserais donc me reposer sur mon seul témoignage pour persuader le public ; j’emprunterai alors la voix du pauvre qu’il guérit et qu’il alimente, du riche dont il rejette les dons, sous quelque déguisement qu’ils puissent lui être présentés, des grands dont il dédaigne les recherches, et les fastueuses propositions. » - Le Chevalier de Langlais sur Cagliostro

 

A Strasbourg, Cagliostro recevait ses malades non seulement individuellement, mais aussi dans des séances collectives, qu’il appelait « audiences ». Les jours et les heures de ces audiences étaient annoncées par des affiches, d’après le témoignage d’un contemporain[2]: « Cagliostro a fait imprimer des affiches par lesquelles il instruit le public de ses jours d’audiences.»

Le suisse Johannes Burkli décrit dans ses lettres les audiences de Cagliostro. On le voit passer au milieu des personnes réunies dans sa salle, parlant à tous ou s’arrêtant auprès d’un des malades pour lui adresser quelques mots sur des aspects que celui-ci croyait connus par lui seul.

Mais une description plus détaillée et très touchante est sans doute celle offerte par Jean Benjamin La Borde : «Ce qui m’a encore plus intéressé dans cette ville gallico-germanique, ce sont les audiences du comte de Cagliostro. Aimé, chéri, respecté des Commandants de la Place et des principaux de la ville; adoré des pauvres et du petit peuple ; haï, calomnié, persécuté par certaines gens; ne cherchant ni argent ni présents de ceux qu'il guérit ; passant sa vie a voir des malades, surtout des  pauvres, les aidant de remèdes qu'il leur distribue gratis et de sa bourse pour avoir du bouillon; mangeant fort peu, et presque toujours des pâtes d'Italie ; ne se couchant jamais et ne dormant qu'environ deux ou trois heures assis sur un fauteuil ; enfin toujours prêt à voler au secours des malheureux à quelque heure que ce soit et n'ayant d’autre plaisir que celui de soulager ses semblables, cet homme incroyable tient un état d’autant plus étonnant qu'il paie tout d'avance, et qu'on ne sait d'où il tire ses revenus, ni qui lui fournit de l'argent. Vous sentez bien, Madame qu'on fait force plaisanteries à ses dépens : c'est au moins l'Antéchrist ; il a cinq ou six cents ans; il possède la pierre philosophale, la médicine universelle : enfin c'est une de ces intelligences que le Créateur envoie quelquefois sur la terre revêtue d'une enveloppe mortelle. Si cela est, c'est une intelligence bien estimable. J'ai vu peu d'âmes aussi sensibles que la sienne, de cœurs si tendres, si bons et si compatissants. Personne n'a plus d'esprit et de connaissances que lui ; il sait presque toutes les langues de l’Europe et de l'Asie, et son éloquence étonne et entraîne même dans celle qu'il parle le moins bien. Je ne vous dis rien de ses cures merveilleuses ; il faudrait des volumes et tous les journaux vous en parleront. Vous saurez seulement que de plus de quinze milles malades qu’il a traités, ses ennemis les plus forcenés ne lui reprochent que trois morts, auxquels encore il n'a pas plus de part que moi. »

Dans la lettre du 17 Juin 1781 Benjamin La Borde poursuit : « Pardonnez-moi Madame, si je m'arrête encore quelques moments sur cet homme inconcevable. Je sors de son audience. Oh ! Que vous chéririez ce digne Mortel, si vous l'eussiez vu, comme moi, courir de pauvre en pauvre, panser avec ardeur leurs blessures dégoûtantes, adoucir leurs maux, les consoler par l'espérance, leur dispenser ses remèdes, les combler de bienfaits ; enfin les accabler de ses dons, sans autre but que celui de secourir l'humanité souffrante et de jouir de l'inestimable douceur d'être sur terre l'image de la Divinité bienfaisante!

Représentez-vous, Madame, une salle immense, remplie de ces malheureuses créatures presque toutes privées de tout secours et tendant vers le Ciel leurs mains défaillantes, qu'elles avaient peine à soulever pour implorer la charité du Comte.

Il les écoute l'un après l'autre, n'oublie pas une de leurs paroles, sort pour quelques moments, rentre bientôt chargé d'une foule de remèdes qu'il dispense à chacun de ces infortunés, en leur répétant qu'ils seront bientôt guéris s'ils veulent exécuter fidèlement ses ordonnances. Mais les remèdes seuls seraient insuffisants; il leur fait du bouillon pour acquérir la force de les supporter; peu d'entre eux ont les moyens de s'en procurer; la bourse du sensible comte est partagée entre eux; il semble qu'elle soit inépuisable. Plus heureux de donner qu'eux de recevoir, sa joie se manifeste par sa sensibilité. Ces malheureux, pénétrés de reconnaissance, d'amour, de respect se prosternent a ses pieds, embrassent ses genoux, l'appellent leur Sauveur, leur père, leur Dieu... Le bon homme s'attendrit, les larmes coulent de ses yeux; il voudrait les cacher; mais il n'en a pas la force, il pleure; et l'assemblée fond en larmes... larmes délicieuses qui sont la jouissance du cœur et dont les charmes ne peuvent se concevoir, quand on n'a pas été assez heureux pour en verser de semblables. Voila une bien faible esquisse du spectacle enchanteur dont je viens de jouir, et qui se renouvelle trois fois chaque semaine. 

Je ne saurais vous peindre le plaisir que j’ai eu à le voir tous les jours que j’ai passés ici, ni la peine que j’ai éprouvée en le quittant. Il avait conçu quelque amitié pour moi ; en nous séparant nous avons pleuré, lui par bonhomie et moi par regret ; je me disais "est-ce que je ne le reverrai jamais ?»[3]

 


 [1] Le principe de Cagliostro n’était pas d’enlever immédiatement la fièvre, car disait-il « la fièvre protége le malade », mais lorsque celle-ci était trop haute et mettait en danger la vie du malade, il était salutaire de la faire tomber.

50bis Note pas documentée sur cette déclaration de Cagliostro.

[2] Lettre de Saltzman à Willermoz, juin 1781.

[3] Dans « Lettres sur la Suisse adressées à Madame de M…par un voyageur français en 1781 ». Un exemplaire, relié en maroquin rouge aux armes de Marie-Antoinette, figurait dans la bibliothèque royale. L’auteur parle de Cagliostro dans trois lettres datées du 15, 17 et 18 Juin 1781. Lors de l’Affaire du collier, en 1786, Cagliostro utilise pour sa défense un fragment de cette lettre. Mirabeau confond cet ouvrage avec les « Voyages en Suisse » écrites par William Coxe et s’acharne à tort contre Cagliostro dans une lettre publique, où il l’accuse d’avoir trompé le public.


 

                                                                        IMG 20140221 115541

                                                                                                 Lettre de Rey de Morande

                                           (avec l'autorisation des archives Sarasin)

A Bordeaux, Cagliostro reprit ses audiences, un peu près dans le même rythme : « Il a consacré deux très grandes salles, écrit son secrétaire Rey de Morande[1], pour y donner ses nombreuses audiences qui ne font que s’accroître. Il y en a trois par semaine, celles des lundi et mercredi destinées uniquement à la première et seconde classe de citoyens et la troisième, qui est celle du samedi, pour les pauvres, les artisans et les gens de la campagne. » 

 

Ses cures merveilleuses…il faudrait des volumes

« Des guérisons subites de maladies jugées mortelles et incurables, opérées en Suisse et à Strasbourg portèrent le nom de Cagliostro de bouche en bouche. » - L’abbé Georgel sur Cagliostro

 

Pendant les trois années passées à Strasbourg, Cagliostro s’est occupé de plus de quinze milles malades. L’Histoire a gardé surtout les traces des guérisons des nobles ou des personnes publiques ; la plus grande partie restera inconnue. Mais les quelques témoignages qui restent sont assez parlants.

Tous ses contemporains, même ses adversaires, sont obligés d’avouer ses résultats et sa charité. Le baron de Gleichen le dit ouvertement dans ses Souvenirs: « Il n’a jamais pris un sol de ses malades. Je l’ai vu courir, au milieu d’une averse avec un très bel habit, au secours d’un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie et j’ai vérifié trois cures merveilleuses qu’il a faites à Strasbourg, dans les trois genres où l’art des français excelle. Un bas officier, déclaré incurable d’une mauvaise maladie et qui avait été un cadavre hideux m’a été montré par son capitaine ; il était gros et gras et parfaitement rétabli par Cagliostro. Le secrétaire de M de Lassalle, commandant à Strasbourg, se mourant de la gangrène à la jambe et abandonné de tous les chirurgiens, a été guéri par Cagliostro. Une femme en travail ayant été condamnée par les accoucheurs à une mort certaine, sans promettre qu’ils sauveraient l’enfant, on fit appeler Cagliostro qui assura qu’il la délivrait avec le succès le plus complet, et il tint parole. »

En fait, une de ses premières guérisons connues à Strasbourg, a été celle de Monnier (Meunier ou Mounier d’après autres), un des secrétaires du marquis de la Salle.[2]

Le suisse Johannes Burkli donne[3] les détails: « Ce malheureux jeune homme succombait à la gangrène et les médecins s’attendaient à le voir expirer dans les quarante huit heures. On eut recours à Cagliostro. Quelques gouttes d’une liqueur inconnue qu’il administra au moribond provoquèrent une transpiration abondante. Il lui fit boire le lait d’une chèvre dont le fourrage avait subi une préparation spéciale, et la tête se dégagea la première, puis l’aspect de la jambe enflée et paralysée devint un peu moins cadavérique, les plaies se cicatrisèrent et finalement à la stupeur générale M. le Monnier en fut quitte pour un ou deux orteils qu’il fallut bien sacrifier à la gangrène. »

Cette première guérison fait une telle sensation qu’on la cite dans les vers qui accompagnent le portrait de Cagliostro :

 

« Mounier te doit ses jours, bienfaiteur des humains

 Prodige de bonté, de vertus, de science,

 Et donne au siècle heureux de tes contemporains

 Cet hommage public de sa reconnaissance. »

 

Ce miracle n’est que le début d’une longue série où on trouvera surtout des cas désespérés, abandonnés par les médecins officiels.

Beugnot[4] cite dans ses Mémoires le cas du chevalier de Montbruel qui « témoignait partout des merveilles que Cagliostro avait opérées et s’en offrait lui-même en preuve, comme guéri miraculeusement de je ne sais combien de maladies dont le nom seul porta à l’épouvante. »

 

madame dAugeard« Mme d’Augeard, jeune et très jolie femme de Paris, que je connais beaucoup, très riche par les emplois de son mari, fermier général, attaquée d’une maladie incurable a été le trouver. Elle en a reçu en présent un élixir qui a fait disparaître tous se maux et je tiens de son frère qu’elle jouit maintenant de la plus brillante santé. »[5]

Un autre témoin raconte 57bis : « On n’a pas l’idée de ce qui se dit de lui, en mal comme en bien. Les hôtels garnis sont pleins d’étrangers de Paris et du Nord qui viennent le consulter. Des gens instruits le traitent avec la plus grande considération. Sa maison ne désemplit pas. Il est considéré comme un prophète, et ne paraît pas attacher d’importance à l’imputation que quelque uns lui ont fait d’être l’Antéchrist.

J’ai assisté à une de ses consultations du vendredi. L’archevêque de Bourges y était, ainsi que beaucoup d’hommes et de femmes de distinction. Cagliostro ordonne que l’on fit entrer les pauvres. Il en passa rapidement un grand nombre …Il à quelques recettes et une habitude d’opérateur. Les officiers généraux, les gens de qualité lui servaient de secrétaires et de commissionnaires et paraissaient s’en faire gloire. Il nomme chacun par son nom tout court, sans dire les qualités ni monsieur. »

 

      WielandCM

                                                  Monsieur Wieland ?                    

 Un de plus éclatants succès est la guérison de la fille de Monsieur Wieland, trésorier de la République de Bâle. Depuis dix ans, elle ne pouvait se nourrir que de quelques cuillerées de lait et se trouvait dans un état avancé de faiblesse et consomption. Cagliostro la guérit en quelques semaines. Son père écrit à ce sujet une lettre qui sera publié dans le Journal de Paris en 1783. « Jusqu’au commencement de l’année 1782, écrit Wieland[6], elle alla toujours de mal en pis malgré les soins des médecins les plus expérimentés de notre ville. C’est vers ce temps que M. le comte de Cagliostro vint faire un séjour à Bâle, et par l’entremise d’un ami, cet homme admirable et bienfaisant vint la voir. Il lui ordonna d’abord quelques remèdes, les lui envoya de Strasbourg, immédiatement elle alla mieux et au mois d’août, se trouva assez bien pour aller à Strasbourg auprès de son bienfaiteur, là, elle guérit entièrement en quelques semaines. Jugez de notre reconnaissance, envers cet homme unique, toujours occupé à tendre une main secourable aux personnes affligées par des maladies crues incurables, qui pourtant cèdent enfin à son art sublime, et dont le grand cœur ne veut d’autre récompense que celle des âmes vraiment grandes : le plaisir ineffable d’avoir fait des heureux. »

 

Guérison du chevalier de Langlais

« Toutes les distinctions de la société s’arrêtent à sa porte ; le plus malade ou le plus pauvre, voilà celui qui le premier fixe son attention et ses soins » - Le chevalier de Langlais sur Cagliostro

 

Un autre cas devenu publique est celui du chevalier de Langlais, qui fera publier l’histoire de sa guérison dans le Journal de Paris.[7]

« Mon métier ne m’a pas permis d’étudier l’art de bien dire, je commencerai donc par demander grâce pour mon style ; mais j’ai des bienfaits à révéler, des vertus à peindre ; de pareils sujets peuvent se passer du charme des expressions et de la magie des couleurs. Je n’en éprouve pas moins un grand embarras : C’est qu’il faut que je parle sans cesse de moi, et que je ne puis guerre me présenter sans faire pitié ; voyez-moi cependant sous le poids de la maladie la plus extraordinaire et la plus effrayante : une apathie universelle au milieu des êtres qui m’étaient les plus chers, un retour périodique et fréquent de dégoût, d’insomnie et de fièvre, avec des crispations affreuses dans l’estomac, un malaise perpétuel, une irritation si violente dans le genre nerveux, que je n’étais plus le maître d’aucun de mes mouvements, enfin un dérangement si absolu dans mes facultés intellectuelles, qu’il y aurait eu presque de l’orgueil à me croire encore de la raison. Ce qui m’en restait ne servait qu’à m’éclairer sur le précipice affreux où j’étais entraîné ; j’aurai voulu cent fois perdre ce déplorable reste, quand je voyais ma femme, mon frère et mes amis s’empresser autour de moi, dérober leurs larmes, et prendre les plus humiliantes précautions contre l’abus que le mécanisme de mes organes, et mon instinct accablé m’eussent fait faire de la liberté. Quand je vous aurai dit qu’il n’est pas un sentiment dans la nature qui ne vint me promettre le sort le plus fortuné, que j’étais également heureux par ma famille, par mon état, par mes camarades, en un mot par mon caractère, et qu’un dérangement imperceptible aux yeux de la médecine et des médecins empoisonnait toutes ces jouissances, et me rendait l’existence odieuse, vous n’aurez encore qu’une faible idée de la dégradation où j’étais tombé, lorsque le ciel m’adressa au comte de Cagliostro.

Je ne vous donnerai pas de détails : je suis trop pressé de vous apprendre que je suis rentré dans tous mes droits, dans tous mes plaisirs ; les nuages, les vapeurs dont ma tête était remplie, se sont dissipés ; mes pensées noires se sont évanouies ; ces projets si funestes sont devenus tous riants, tous agréable ; j’ai déjà fait les épreuves de presque toutes les sensations vives, sans le moindre accident. Le chagrin même, dont la plus légère atteinte m’eut jeté, il y a trois mois, dans les convulsions les plus douloureuses, ne m’affecte plus que comme un homme sensible, et je me trouve assez de force pour consoler mon libérateur de la mort d’un de mes concitoyens, qu’une fatalité inconcevable vient de lui enlever au moment où chacun s’empressai de le féliciter de sa guérison.

Ne croyez pas qu’un privilège particulier m’ait valu plus de secours ou d’attachement de la part du comte : toutes les distinctions de la société s’arrêtent à sa porte ; le plus malade ou le plus pauvre, voilà celui qui le premier fixe son attention et ses soins. Sa conduite n’est pas mystérieuse ; Strasbourg entier peut la suivre et la connaître ; mais l’étude que j’ai faite de ses principes, de son inépuisable humanité, l’excellence de son cœur, m’inspirent plus de vénérations encore que mon salut ne peut m’inspirer de reconnaissance. Il est des vérités qui ressemblent à des fables, et le nombre des mortels qui peuvent croire aux grandes vertus, n’est malheureusement pas le plus considérable ; je n’oserais donc me reposer sur mon seul témoignage pour persuader le public ; mais je me crois digne de convaincre quiconque voudrait me proposer des doutes sur le désintéressement, sur la générosité, sur la bienfaisance de cet illustre étranger.

J’emprunterai alors la voix du pauvre qu’il guérit et qu’il alimente, du riche dont il rejette les dons, sous quelque déguisement qu’ils puissent lui être présentés, des grands dont il dédaigne les recherches, et les fastueuses propositions. Du rapport unanime de ces trois classes, je puis naturellement espérer la confiance de tout ce qui ne serait pas personnellement intéressé à me la refuser. Je ne chercherai point à lever le voile que le comte se plait à laisser sur sa patrie, sur sa naissance, et sur les évènements d’une vie qu’il paraît avoir consacré toute entière au soulagement se ses semblables ; mais je me croirais un ingrat, si je ne publiais ma résurrection. »



 [1] Lettre de Rey de Morande à Jacob Sarasin, 27 décembre 1783.

[2] Le marquis de la Salle était le commandant en second de la province d’Alsace.

[3] Lettre de Johannes Burkli à … , 14-17 janvier 1782.

[4] Jacques Claude Beugnot, avocat, proche de la comtesse de la Motte qui impliquera par ses mensonges Cagliostro dans le procès du collier en 1786.

[5] Lettre de Labarthe à l’archéologue Séguier, cité par Funck Brentano, L’Affaire du collier page 91.

57bis L’auteur de ce témoignage est le marquis de Chef de Bien, les précisions se sont pas assez clairs pour que nous les insérions ici.

[6] Lettre de Wieland à Wielandt, colonel d’infanterie, publié dans le supplément au no. 27 du Journal de Paris, 27 janvier 1783.

[7] « Lettre sur Monsieur le comte de Cagliostro et particulièrement sur une guérison qu’il a opérée ; écrite de Strasbourg, le 31 mai dernier, par Monsieur le Chevalier Langlais, capitaine de dragons au régiment Lescure», n° du 1er Juillet 1781.


 

 Guérison de Gertrude Sarasin

« Cagliostro est un dieu » - Jacob Sarasin sur Cagliostro

 

 

gertrudGertrude Sarasin, la femme du commerçant et banquier bâlois, Jacob Sarasin, a été un autre succès public de Cagliostro. Depuis l’été de l’année 1779, elle ne quitte plus son lit, épuisée par la fièvre et les convulsions, ne peut ni manger, ni dormir. Les médecins se déclarent impuissants et prédisent sa proche fin. En janvier 1781, de nouvelles crises plus puissantes que jamais décident Jacob Sarasin faire appel à Cagliostro qui, à l’époque, se trouvait à Strasbourg. Comme l’état de Gertrude ne lui permet pas de voyager, ils y envoient leur ami, Lavater, accompagné par le médecin courant de Gertrude, le docteur Hotze, et le jeune Tobler. Cagliostro les reçoit le 24 janvier 1781. En présence de ces trois suisses, l’entrevue se transforme en interrogatoire, surtout que Lavater ne se positionne pas en humble besogneux, mais en savant curieux. Il pose milles questions sur la science de Cagliostro. La manière dont Cagliostro répondait aux curieux et aux orgueilleux était bien connue. Il avait même refusé de voir le cardinal de Rohan, en soupçonnant que celui-ci voulait faire sa connaissance pour ajouter encore une célébrité dans son salon: «Si Monsieur la Cardinal est malade, avait-il répondu à Rohan, qu’il vienne et je le guérirai, s’il se porte bien, il n’a pas besoin de moi, ni moi de lui ». Lavater dût se contenter d’une réponse un peu près similaire: « Si vous êtes le plus instruit de nous deux, vous n’avez pas besoin de moi ; si c’est moi qui suis le plus savant, je n’ai pas besoin de vous. »

Le lendemain, Lavater lui écrit et reprend son questionnement : « Sources de  vos connaissances ? Acquises de quelle manière ? En quoi consistent-elles ?». Et encore une fois il reçoit une réponse à la Cagliostro : «In verbis, in herbis, in lapidibus» (en paroles, en herbes, en minéraux). Mais Lavater ne se lasse pas. Il revient cette fois seul et plus humble pour lui demander d’aider Gertrude. Et Cagliostro accepte à la fin de s’occuper d’elle.

Le 29 mars 1781, Jacob accompagne sa femme à Strasbourg. Ils rencontrent Cagliostro le 1er avril.  Après une consultation qui dure plus d’une heure, Gertrude entre sous sa protection et commence le traitement. Les premiers résultats ne tardent pas à apparaître. Le 23 avril, ses affaires l’appelant à Bâle, Jacob laisse sa femme et sa fille Suzette, chez le comte, mais il revient  le 2 mai, pour passer quelques jours auprès d’elles. Le 27 avril 1781 il écrit à Lavater: «Cagliostro est un dieu». De manière miraculeuse, les crises de Gertrude sont de moins en moins fréquentes, pour enfin disparaître totalement. Elle mange à nouveau et son sommeil devient enfin réparateur. Elle retrouve son équilibre et peut enfin se lever de son lit. Une fois rétablie, Gertrude retourne chez elle, à Bale. Cagliostro lui rendra visite au mois d’octobre 1781. Le 28 octobre 1781, il sera de retour à Strasbourg avec toute la maison de Jacob Sarasin (enfants, serviteurs etc.). Ils logeront chez lui, dans la plus grande intimité, « soupant en famille tous les jours, habitant avec eux comme les premiers Chrétiens». [1]

Cette guérison sera le début d’une grande amitié, les Sarasin resteront les plus fidèles disciples et amis de Cagliostro jusqu'à la fin de leur vie. En décembre 1781, lorsque les médecins officiels commencent à agresser Cagliostro, Jacob raconte les détails de ce miracle dans une lettre adressée à Straub[2]. Ce document sera publié dans le Journal de Paris.[3]

IMG 20140221 140850           

IMG 20140221 140927

 

« Vous voulez Monsieur, que je vous fasse un détail exact des maux compliqués, dont la main bienfaisante de M. le Comte de Cagliostro a si merveilleusement délivré ma femme ? C’est, dites-vous, pour le communiquer à une personne de haute distinction qui désire en être instruite.

Je me prête de bien bon cœur à cette demande, d’autant plus que j’ai le plus vif désir de rendre, pour le bien de l’humanité, cette cure publique et je ne doute pas un instant que cette même personne qui souhaite de se satisfaire à ce sujet, ne veuille aussi prêter la main, afin que ce que je vais vous détailler, soit inséré tel quel dans une feuille publique.

J’écris en homme inexpert dans la langue française et avec la franchise et la simplicité d’un Suisse ; ainsi l’on voudra bien pardonner à mon style, s’il n’est ni élégant, ni fleuri, d’autant plus qu’il s’agit que de faits et que par conséquent la vérité et la précision doivent être les seuls qualités requises dans cette narration.

Il y a huit ans que ma femme fut attaquée d’une fièvre bilieuses, qui a été la source et le commencement de tous ses maux, car depuis cette époque elle eut l’estomac dérangé ; une jaunisse qu’elle eut dans la suite prouva qu’elle avait toujours la bile dans le sang ; on fit nombre de remèdes pour cette incommodité, sans pouvoir jamais entièrement la déraciner ; peu a peu il se forma une douleur fixe dans le côté droit ; elle perdit le sommeil, les forces et la chaleur naturelle ; eut une amertume continuelle dans la bouche et des pertes d’appétit périodiques.

C’est dans cet état, qui allait toujours de mal en pis, qu’elle se mit, il y a trois ans entre les mains des médecins.

C’était à des personnes très experts dans l’art et qui de plus mirent tout l’intérêt de l’amitié dans leurs soins, qu’elle se confia ; mais malgré cela et malgré les consultations qu’on prit de toute part chez l’étranger, ses diverses incommodités ne firent qu’empirer de jour en jour et dégénérèrent en maladie très sérieuse.

La douleur au côté devint très violent ; les insomnies furent complètes de manière à ne laisser plus même une heure d’assoupissement, la pelisse et même le fac de pied devinrent nécessaires, même dans les plus grandes chaleurs ; une exténuation totale empêcha la malade de faire cent pas sans succomber au poids de son corps ; des pertes d’appétit périodique ne lui laissait rien avaler de solide, ni de liquide pendant plusieurs jours ; une soif terrible qui pendant quinze jours l’obligea à boire jusqu’à vingt huit bouteilles d’eau dans la journée, fit diversion à ces maux et il s’ensuivit une faiblesse qui l’empêcha de se lever de son lit pendant près de deux mois.

A peine relevée de cet état de langueur des convulsions très violentes, dont son fils fut attaqué, firent tant d’effet sur elle, qu’elle eut elle même des accès très violents et si forts que huit personnes purent à peine la retenir dans son lit.

Ces maux de nerfs qui l’ont tourmenté pendant dix huit mois avec toute la violence possible et qui ont pris toutes les formes et toutes les nuances imaginables alternaient habituellement avec ses autres maladies, de sorte qu’elle se trouvait régulièrement une fois par mois dans le cas de lutter avec la mort.

Tantôt c’était des accès de convulsions qui l’agitaient tellement qu’on croyait à tous moment la voir expirer ; d’autres fois une perte d’appétit de huit ou dix jours, pendant lequel elle ne pouvait avaler qu’avec peine trois cuillers d’eau dans les vingt quatre heures faisait trembler continuellement pour sa vie.

Dans tous ces moments de souffrance et d’angoisse l’Art ne pouvait rien sur elle et bien souvent on en pouvait pas même lui administrer des palliatifs ; il fallait tranquillement laisser le soin aux crises de la nature d’opérer un rétablissement éphémère qui laissait toujours durer la source du mal et une foule d’incommodités qui reproduisaient les mêmes maux toujours en augmentant.

C’est dans ce cruel état et fatiguée d’une vie si souffrante que ma femme, à qui toute la Science de ses médecins et des consultations ne pouvait plus rien proposer qui n’eut déjà fait un effet contraire, vint à Strasbourg implorer les secours généreux de M. le Comte de Cagliostro ; il voulu bien céder à ses instances et entreprendre une cure qui devait lui coûter tant de soins et tant de peines.

Elle arriva ici à la fin d’avril et eut d’abord une perte d’appétit de cinq jours et un accès de maux de nerfs très violent. M. le Comte parvint d’avoir à la soulager de façon qu’au lieu que chez elle, ces accès se répétaient toujours pendant plusieurs jours, il n’en revint pas d’autre pour le moment ; et toutes les fois que pas la suite ses passions hystériques reparaissaient ce ne fut jamais qu’un seul accès.

Il en fut de même pour les pertes d’appétit qui par les soins et les ordonnances de M. le Comte ne durèrent dans la suite jamais au delà de vingt quatre heures.

Après s’être ainsi rendu Maître de la maladie et l’avoir pendant plusieurs mois fait diminuer en qualité et en quantité, M le Comte, par la supériorité de son savoir et ses soins assidus et infatigables parvint à rendre à cette personne si souffrante une santé, dont elle n’avait plus l’idée et qu’elle n’osait plus espérer. Il commença d’abord par tranquilliser ses nerfs. De façon que les épreuves le plus rudes ne furent plus capables de les ébranler.

Ensuite il travailla avec le même succès sur le reste, ou pour mieux dire, sur le fond de la maladie, de façon que cette même personne, qui jusqu’ici n’avait, pour ainsi dire, point de sommeil, qui même, dans ses meilleurs intervalles, mangeait avec un dégoût extrême, qui n’avait plus la faculté de marcher que peu de pas, qui souffrait d’un froid très sensible dans le plus fortes chaleurs dort maintenant ses sept à huit heures d’un sommeil non interrompu, attend avec impatience son dîner et souper, marche des heures entiers sans se fatiguer et a quitté les habits chauds et la pelisse au commencement des premiers fraîcheurs de l’automne ; en un mot , elle jouit de sa meilleur santé et ne se souvient plus de ses maux que pour rendre grâces à Dieu à son bienfaiteur de s‘en trouver délivrée.

Vous faire le détail, Monsieur de tous les soins et de toutes les attentions de M. le Comte de Cagliostro ce serait une chose superflue ; vous étés témoin oculaire, comme moi, de toutes les peines que cet illustre ami de l’humanité se donne pour le soulagement des souffrants et vous savez, comme moi que l’encens dont tant d’homme sont avides, n’a pas d’appas pour lui. Faire le bien pour le bien est son principe et son cœur cherche sa récompense dans ses propres vertus.

Exprimer ma reconnaissance serait une chose trop difficile ; les paroles me manquent pour définir les sentiments de mon cœur ; d’ailleurs il faudrait vous parler encore de ce que notre cher Comte a fait pour rétablir mon fils[4] et de ce que je lui dois personnellement pour ma prompte guérison d’une fièvre ardent, que m’avaient procuré les longues souffrances d’une épouse que j’aime plus que ma propre existence.

Je laisse aux âmes sensibles le plaisir de suppléer ici aux lacunes de ma plume ; la votre, Monsieur, est du nombre ; vous l’avez prouvé par toutes les attentions que vous avez eus à aider M. le Comte pour le rétablissement de notre bien être. Recevez en, nos remerciements et les assurances de notre amitié autant qu’elle pourra avoir de prix pour vous. Donnez vous, s’il vous plait, la votre et persuadez vous de l’estime sincère avec laquelle j’ai l’honneur d’être…»

 

Felix Battier, le père de Gertrude écrit à son beau–fils le 2 octobre 1781: « M. le comte de Cagliostro, cet être bienfaisant, aura toujours dans nos cœurs cette vénération intime, que ses peines, soins, applications sans exemple et son caractère élevé lui réservent…Sacrifier de cette manière tous ses moments à un travail aussi pénible, tandis qu’il excelle dans d’autres talents qui seraient bien plus agréables à exercer et à cultiver, c’est représenter dans le monde un degré de perfection de l’humanité dont (au moins de nos jours) nous ne saurions citer l’exemple. »

A peine guérie, Gertrude est enceinte. La naissance d’un garçon, le 14 avril 1782, sera un nouveau miracle pour tous ceux qui connaissait son état de santé avant sa rencontre avec Cagliostro. Le nouveau-né recevra le nom d’Alexandre en honneur de son parrain.

 

-  (voir lettre du père de Gertrude) à trouver. 

 


[1] Lettre de Johannes Burkli, 1er avril 1782.

[2] Directeur de la Manufacture Royale des Armes blanches en Alsace.

[3] «Lettre de M. Sarasin, négociant de Bâle à M. Straub, directeur de la Manufacture Royale des Armes blanches en Alsace, Strasbourg le 10 novembre 1781», Journal de Paris, no. Du 31 décembre 1781.

[4] Félix Sarasin souffrait « d’une maladie goûteuse des nerfs qu’aucun médecin n’avait pu soulager », Journal de Jacob Sarasin.


 

 Guérir par la prière

« Lorsque le soldat qui avait été malade, couché, pendant cinq mois, était venu se jeter à ses genoux, guéri et reconnaissant, il lui avait dit : Pourquoi me remercier ? Va à l’église, quand le prêtre dit la messe, et confesse là que Dieu t’a guéri de ta maladie. » Clementino Vanetti sur Cagliostro

 

On s’est toujours demandé quel était le secret des succès médicaux de Cagliostro et on a imaginé toute sorte de recettes compliqués, exotiques, sulfureuses même. Certes Cagliostro avait des connaissances chimiques indubitables, même ses ennemis sont obligés de l’avouer: « Cependant le corps de la pharmacie a avoué que M. le Comte est grand botaniste et particulièrement très grand chimiste», écrit Boyer[1],un de ses disciples de Bordeaux.

 

     MG 5946

         (avec l'autorisation des archives Sarasin)  

 

Il faisait appel aux services des apothicaires pour préparer ses remèdes, il les préparait lui-même ou impliquait ses disciples. Dans les archives de Jacob Sarasin, il reste deux carnets de recettes de Cagliostro. L’apothicaire Hecht, de Strasbourg, en avait aussi conservé. Son « vin d’Egypte », ses « gouttes jaunes », ses « gouttes blanches » et beaucoup d’autres étaient célèbres à l’époque et faisaient des merveilles.

Mais à part ces remèdes, il a montré de nombreuses fois qu’il lui suffisait de commander et la matière, ainsi que l’invisible, lui obéissaient. Comment arrivait-il à faire cela ? La réponse se résume à ce qu’il avait dit un jour à une de ses malades, pour le grand étonnement de ceux qui étaient présents: « Madame, le Comte ne connaît absolument rien à votre mal ; mais il y a un Dieu dans le ciel qui de l’herbe la plus chétive peut tirer un suc qui vous rendra la santé ; le Comte de Cagliostro se prosternera devant lui pour le solliciter »

 

 

laurent BlessigIl dispensait de cela à son gré, mais toujours à propos. Quelque fois il refusait de soigner certains malades, et il était mal jugé. « Plusieurs étrangers, écrit Laurent Blessig[2], venus se remettre exprès entre ses mains, ont été abandonnés par lui au milieu de leur cure ; d’autres ont essuyé un refus tout sec. Extrêmement affable pour les uns, il est dur et brutal pour les autres, selon que les figures lui plaisent ou lui déplaisent, et souvent du premier coup d’œil. »

Ce qu’en apparence était pour Laurent Blessig un simple caprice avait en réalité des raisons plus profondes. « Il arriva, note Vanetti, que comme on lui amenait des malades même d’un hôpital, il ne voulut pas les recevoir, disant : je sais que, quelle que soit la prescription que je leur fasse, ils ne l’exécuteront pas et rejetteront mes paroles. Car ceux qui ont pouvoir sur eux ne les laissent pas libres. »

C’est toujours Laurent Blessig qui l’entend dire un jour à Strasbourg : «Peut-être suis-je un peu léger en promettant la guérison ; car bien de cures n’ont pas réussi surtout chez des sourds et chez des aveugles, mais le Ciel fera bien quelque chose pour nous. »

Aux curieux qui étaient plus préoccupés par la source de ses connaissances que par ses résultats, il répondait qu’il avait appris la médecine à Médine, en Arabie, « dans une école où il y a peu d’élèves. De là il avait traversé la Mer rouge et l’Egypte pour venir ici ; il avait fait vœu comme tous ceux de sa société de voyager[3] pour le bien de l’humanité et de distribuer gratuitement ce qu’il avait reçu de même. » Sur ce sujet, il donne des détails dans son Mémoire : « J’ai beaucoup voyagé ; je suis connu dans toute l’Europe et dans une grande partie de l’Afrique et de l’Asie. Je me suis montré partout l’ami de mes semblables. Mes connaissances, mon temps, ma fortune ont toujours et constamment été employés au soulagement des malheureux. J’ai étudié, j’ai exercé la médecine ; mais je n’ai point dégradé par des spéculations lucratives, le plus noble et le plus consolant des arts. Un attrait, une impulsion irrésistible m’a porté vers un être souffrant et je suis devenu Médecin.

Je me rappelle parfaitement que (pendant mon enfance) j'avais autour de moi quatre personnes : un Gouverneur, âgé de 55 à 6o ans, nommé Althotas, trois domestiques, un blanc qui me servait de valet de chambre, et deux noirs, dont l'un était jour et nuit avec moi. Althotas, dont il m'est impossible de prononcer le nom sans attendrissement, avait pour moi les soins et l'affection d'un père ; il se fit un plaisir de cultiver les dispositions que j'annonçais pour les sciences. Je puis dire qu'il les possédait toutes depuis les plus abstraites jusqu'à celles de pur agrément. La botanique et la physique médicinale furent celles dans lesquelles je fis le plus de progrès. Ce fut lui qui m'apprit à adorer Dieu, à aimer et servir mon prochain, à respecter en lieu la Religion et les Lois. »

Laurent Blessig transmet à Elisa von Recke quelques mots sur le système médicale de Cagliostro : «Le comte de Cagliostro dit qu’il a étudié la médecine à Médine et que c’est là qu’à la vérité il a appris à connaître la nature autrement que nos médecins européens ; d’après lui nous ne tenons pas assez compte des signes des maladie et d’une façon générale, des modifications dans le corps humain : dans son école, on est amené à étudier du point de vue médical non seulement le pouls (que de l’avis général, même selon les médecins, Cagliostro sait interpréter de façon remarquable) mais aussi le teint, le regard ; la démarche et chaque mouvement du corps et c’est pour cela que la physionomie est une partie naturelle de la science médicale.

Les maladies elles-mêmes, dit-il encore, ont leur origine essentiellement dans le sang et sa répartition : c’est d’après cela que le médecin doit se guider. Etant donné que dans la nature tout se tient, il est nécessaire que le médecin en ait une connaissance étendue et la chimie doit être à sa disposition pour l’analyse et la synthèse…comme en outre tout agit sur tout et que cela ne doit pas seulement se comprendre de la terre, mais de notre système solaire, la connaissance de l’influence des astres est aussi indispensable au médecin. C’est ainsi que Cagliostro attache une très grande importance à l’équinoxe et c’est à cette époque qu’il prépare ses plus importants remèdes. Cette influence réciproque de toutes choses ne se limite pas seulement d’après Cagliostro au monde matériel. Ce dernier est l’effet, l’esprit est la cause; le monde des esprits est une chaîne d’un seul tenant, dont émanent sans cesse des effets. Ceux qui connaissent vraiment la nature doivent pouvoir aussi bien regarder vers le haut que vers le bas et sont en rapport aussi bien avec les esprits qu’avec la matière.»[4]

« Toutes les maladies proviennent de l’une ou de l’autre des deux causes suivantes ou de l’épaississement de la lymphe ou de la corruption des humeurs dans notre corps», expliquait plus tard Cagliostro à Roveretto[5].

Mais au delà de toutes ces connaissances, c’était surtout par la prière directe qu’il guérissait. Sans le savoir, le Prince de Ligne, qui l’a vu à Strasbourg et l’a traité de charlatan, a le mérite de noter ce fait: « Il me dit que, lorsqu'il n'était pas sûr de son remède pour quelque malade désespéré, il levait les yeux au Ciel (ce qu'il fit alors) et lui disait : « Grand Dieu, si blasphémé par Rousseau et Voltaire, vous avez un serviteur dans le comte de Cagliostro ; n'abandonnez pas le comte de Cagliostro!  Et Dieu l'assiste... ».[6]

 

Etablissement d’un système médical indépendant de la faculté

« Il continuait jour et nuit à soigner les malades, répondant à tous avec humanité et leur promettant la guérison de leurs maladies avant quinze jours. Et lorsque certains manifestaient quelques hésitations au sujet de ses remèdes, il leur répondait confidentiellement : je vous pardonne parce que vous ne me connaissez pas » - Clementino Vanetti sur Cagliostro

 

En mai 1781, Cagliostro commence les démarches pour établir un hôpital à Strasbourg et y mettre les bases d’un système médical gratuit et indépendant de la médecine officielle. Des idées trop modernes pour l’époque qui ont mis en colère la Faculté de médecine.

La Gazette de la santé annonçait dans son numéro du 13 mai 1781: « Il y a peu de personnes qui n’aient entendu parler du fameux Comte de Caillostro que nous possédons dans notre ville depuis plusieurs mois. Le souvenir du fameux Borri, milanais, chimiste, alchimiste, adepte etc. qui passa par cette ville le siècle dernier, n’était pas encore effacé du mémoire de nos vieillards, lorsqu’une heureuse influence nous envoya M. le Comte de Caillostro. Cet être singulier et extraordinaire […] est anti-médecin, anti-chimiste d’Europe. Il y apporte la véritable chimie, qui est celle des anciens égyptiens, ainsi que leur médecine et il propose de fournir dix mille écus[7] pour fonder un hôpital égyptien où se formeront ses élevés & à cet effet il est prêt à sacrifier un ou deux de ses diamants. Il fait la médecine généreusement. Il guérit surtout les maladies incurables et il a débuté, dit-on, par la guérison d’une gangrène. Mais comme il s’est attendu à beaucoup de contradictions de la part des gens de l’art, il ne communique point avec eux.»

En fait, Cagliostro avait fait une demande officielle auprès des autorités, à l’aide du Cardinal de Rohan[8] :

« M. le comte de Cagliostro demande pour se fixer définitivement à Strasbourg une patente portant que sur le compte qui a été rendu au Roi des succès qu’ont eu les guérisons de différentes maladies dangereuses opérés par lui, sur les preuves qu’il a données de connaissances très étendues sur l’art de la médecine et sur tous les fait attestés par des personnes dignes de foi qui font connaître sa charité, son humanité et son désintéressement Sa Majesté le sachant disposé à former un établissement solide et durable à Strasbourg et désirant l’y déterminer en lui accordant les facilités qui le montreront en état d’y employer ses connaissances pour le bien de l’humanité, s’est résolue à lui accorder ce qui suit :

  1. la faculté d’exercer l’art de la médecine avec toutes ses dépendances, librement et sans être sujet à l’autorité et à l’inspection d’aucuns médecins, facultés ou sociétés de médecine, universités, etc.
  2. la faculté de former des élèves qui lorsqu’ils auront été reconnus par lui dans des examens publics en état d’exercer la médecine jouirons des mêmes pouvoirs.
  3. la permission de fonder des maisons de santé où des malades indigents seront traités gratuitement par lui.
  4. la permission d’établir une pharmacie dirigée d’après ses principes, pour la fabrication, manipulation et distribution des médicaments qu’il ordonne.
  5. la permission, pour assurer la durée, l’entretien et l’augmentation des maisons de santé qu’il se propose d’établir, de former des fabriques et manufactures d’objets utiles à l’état, sans que personne puisse s’immiscer contre son aveu dans les détails desdites fabriques, mais en se conformant aux lois pour l’achat des matières premières, soit pour le débit des produits desdites manufactures.

Monsieur le comte de Cagliostro ne demande aucune espèce d’émolument, honoraires, gratifications etc. ; tout son devoir en se consacrant au soulagement de l’humanité est de le faire d’une manière solide et qui assure le succès des peines et des soins qu’il se donne, durera après lui et se perpétuera.» [9]

 

Voilà la véritable cause des persécutions qu’il a dû vivre à Strasbourg. La vie n’était pas du tout facile pour les médecins de l’époque. Pour gagner leur vie, ils se disputaient souvent les malades. Le médecin Doldé, qui avait fait ses cours de médecine à Paris et s’était installé à Strasbourg, décrivait ainsi ses confrères[10] : « Qu’il me suffisse de dire que le praticien strasbourgeois, qui n’a que sa clientèle pour vivre, doit endurer bien des tourments, d’autant plus qu’il n’y a guère de concorde à Strasbourg entre les médecins et que plus d’un donnerait volontiers un œil pour que ses confrères deviennent aveugles. »

D’autant que les médecins de Strasbourg étaient très fiers d’y avoir une école d’accouchement et une faculté de médecine qui jouissait d’une renommée mondiale.

Il n’est donc pas étonnant que les médecins voyaient en Cagliostro un concurrent dangereux et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour lui nuire. On se rappelle qu’en Russie, le médecin de l’impératrice Catherine II, le docteur Rogerson, était même prêt à le tuer pour s’en libérer. Désespéré, il avait provoqué Cagliostro en duel. La réponse de Cagliostro, cité par Vanetti, est anecdotique : «Le médecin de l’impératrice de Russie me détestait, raconte Cagliostro pendant son passage à Roveretto, parce que j’avais démontré son ignorance, et il vint chez moi en criant : sortons et venez vous battre avec moi. Je lui répondis : si vous venez me provoquer en tant que Cagliostro, j’appelle mes serviteurs et ils vont vous jeter par la fenêtre, si vous me provoquez en tant que médecin, je vous donnerai satisfaction en médecin. Effrayé, il répondit : c’est le médecin que je provoque. Et en effet j’avais à mes ordres une grande foule de serviteurs. Alors je lui dis : eh bien, ne nous battons pas à l’épée, prenons les armes des médecins. Vous allez avaler deux pilules d’arsenic que je vous me donnerez, quel qu’il soit. Celui d’entre nous deux qui mourra sera considéré par les hommes comme un porc – c’était le terme dont Cagliostro se servait à l’égard de ceux qu’il méprisait. »

 


[1] Lettre de Boyer à Jacob Sarasin, 6 janvier 1784.

[2] Lettre de Blessig à Lavater MH page 165.

[3] C’est justement ce qu’il répond aux juges du Parlement français lorsqu’on lui pose la question ‘qui êtes vous ?’ ‘Un noble voyageur’ dit Cagliostro. Paracelse disait la même chose : « Nul homme ne devient un maître en restant chez lui. Les maladies se déplacent ça et là sur toutes les longueurs de la terre. Si quelqu’un veut les comprendre, il faut qu’il se déplace aussi. Comme les montagnes ne viennent pas à lui, il lui faut aller vers les montagnes ».

[4] Réponse de Laurent de Blessig, professeur de théologie à l’université de Strasbourg à Elisa von der Recke, daté Strasbourg, 7 juin 1781 cité par Recke.

[5] Vanetti.

[6] Prince de Ligne-Mémoires.

[7] Mettre en euros.

[8] Manuscrit conservé dans les archives municipales de la ville de Strasbourg ; archives du prêteur royal, manuscrits Liasse AA 2 110. Ecrit de la main de Barbier de Tinan, commissaire ordinaire des guerres et proche de Cagliostro.

[9] Archives municipales de Strasbourg manuscrits Liasse AA2110 C IV.

[10] J. J. Doldé, Souvenirs d’un médecin strasbourgeois du XVIII siecle, Rixheim, 1907, p. 33


 

 john-rogersonLe docteur Rogerson eut peur et refusa le défi, mais continua de calomnier Cagliostro auprès de l’impératrice. Le résultat fut que, sur l’influence de ces calomnies, Catherine II écrivit, sans avoir jamais rencontré Cagliostro, trois pièces de théâtre[1] qui le présentent comme un charlatan.

A Bordeaux, la haine des médecins le poursuivra de la même façon. Un de ses proches, Boyer le neveu, dont la femme était    malade, reçut de la part de Jacob Sarasin une lettre où ce dernier lui racontait la guérison de Gertrude. Il décida sur place de rendre cette lettre publique, mais cela déclenchera un scandale immense, car les médecins feront tout pour empêcher cette publication, assez blessante pour leur orgueil.

 « J’ai témoigné à M. le Comte, écrit Boyer[2], le désir que j’avais de faire imprimer la lettre que vous avez bien voulu m’écrire et lui ai dit que je me proposais de vous en demander l’agrément ; il m’a répondu que si c’était irrévocablement mon intention qu’il me garantissait d’avance que vous y souscriviez. Je me suis conséquemment donné les mouvements nécessaires pour y être autorisé par la police & rendre votre lettre publique, par les affiches de cette ville, mais cette permission m’a été jusqu’à présente refusée.

 

Le 9 au soir M. le Comte me fit demander votre lettre & j’appris le lendemain par lui-même qu’il voulait se charger de la faire imprimer ; les 10, 11 et 12 il a remué ciel et terre pour obtenir la permission de faire imprimer cette lettre sans avoir pu y réussir ; il est vrai, qu’il met un peu trop de persévérance à ne pas vouloir souscrire à quelques suppressions de votre lettre, tel par exemple que cette phrase : « s’il y a des médecins à faire taire, des méchants à confondre, ordonnez j’y suis de cœur & d’âme. » On a voulu y suppléer « S’il y a des malintentionnés à faire taire, ordonnez j’y suis de cœur et d’âme. »

Aujourd’hui cette lettre fait une affaire essentielle. Elle a été portée au parlement, mais quelle qu’en soit l’issue cela tournera toujours mal pour M. le Comte, qui, s’il réussit dans sa demande, augmentera le nombre de ses ennemis, attendu que ce serait vraiment une humiliation faite à M. M. les jurats qui, comme juges de police s’étaient opposés à l’impression littérale de cette lettre ; & s’il ne réussit pas, il apprêtera à rire à ses dépens ; je suis mortifié que M. Cagliostro ait mis tant de chaleur et d’obstination à l’impression stricte de cette lettre, sans quoi cette lettre aurait été infailliblement imprimée. »

Et il ajoute à la fin, « J’apprends dans ces moments que M. le Comte a renoncé aux projets de faire imprimer votre lettre. Le corps de la médecine est et sera partout celui de ses ennemis ; cela n’est pas surprenant, parce que de tout temps l’intérêt a guidé la plus grande partie des hommes ; dans quel endroit que M. le Comte aille, il aura toujours un nombre infini de malades qu’il soulagera ou guérira gratis, et que les médecins (qui vivent de cet état) feraient bien payer, sans peut être les guérir. »

On voit qu’à Bordeaux la relation avec les médecins était autant sous tension qu’elle l’avait été trois ans avant à Strasbourg. « Les médecins lui en veulent, écrit son secrétaire Rey de Morande[3], car notre cher Maître  continue de faire des miracles, car on ne saurait appeler autrement les guérissons merveilleuses qu’il opère. Les médecins sont abandonnés de tous leurs malades et ne savent plus quelles ressources employer, enfin notre Maître en triomphe complètement, comme il le devait, comme il le pouvait et comme il le méritait. »

 

« De plus de 15 000 milles malades traités, ses ennemis les plus forcenés ne peuvent lui reprocher que deux ou trois morts[4] »

« Je n’ai jamais invité, ni invite personne à venir me trouver, mais quand il vient à moi spontanément des gens, pourquoi ne leur répondrais-je pas ? » - Cagliostro

 

 

Dans ce contexte a Strasbourg, les médecins n’attendaient qu’un prétexte pour attaquer Cagliostro et le décrédibiliser. Et cela fut offert par la mort d’un des malades dont il s’était occupé, le marquis de Cambis[5], personnage assez célèbre pour que la gazette s’en occupe et publie jour par jour les détails de sa maladie.

Le marquis arrive à Strasbourg le 9 avril 1781 dans un état très grave. Il a une tumeur en phase avancée, qui occupe une cuisse et une partie de l’abdomen. Son médecin personnel, le docteur Caullet, décrit l’histoire de sa maladie dans le 7ème numéro de la Gazette de la Santé, et se flatte trop tôt d’avoir détruit la tumeur grâce à un caustique secret :    

 « Observation sur la maladie de M. le marquis de Cambis, lieutenant général, par M. Caullet D. M.

M de Cambis est âgé de 55 ans, d’un tempérament très robuste, sanguin et fort gras. En 1757, il se fit extirper par le bistouri une petite loupe qui lui était venue au ventre au défaut de la cuirasse, à laquelle elle fut attribuée. Elle était grosse comme une noix et absolument de la nature des loupes graisseuses. En 1764, on s’aperçut que la cicatrice boursouflait un peu. Il parut une petite grosseur comme une olive qui fit des progrès insensibles et sans douleur, mais qui augmenta très sensiblement en 1773. Il s’y établit alors un suintement, on conseilla de la faire ôter et on employa un caustique particulier dont on fait un secret. C’est une eau bleuâtre. Tous les jours on trouvait à l’ouverture des fongosités, les unes graisseuses, d’autres sanguines qui nécessitaient une nouvelle application du caustique. On ne trouva point de kyste au fond de la tumeur et la cicatrice se fit sans obstacle. Cette tumeur n’était adhérente qu’au tissu cellulaire.

Deux ans après, en 1775, M de C en faisant un léger effort, sentit comme un déchirement avec bruit, à cette partie. Au bout de quelques jours, il s’aperçu d’une petite élévation à cet endroit, qui en moins de six semaines parvint à la grosseur d’un gras abricot. Le malade était dans ses terres. On lui conseilla d’appliquer dessus d’une plante qu’on croit être la clématite. Elle produit l’effet d’un vésicatoire. On perça les cloches et la suppuration s’établit. Du centre de la tumeur s’éleva une fongosité assez considérable qui produit des hémorragies fréquentes et abondantes. Cette seconde tumeur fut attaquée par le même caustique qui la détruit. On établit un cautère au bras à la suite de cette opération.

Au bout d’un an, en 1776 il se forma une troisième tumeur semblable aux précédents et qui fut traité de même. Trois ans après, il s’en forma une nouvelle qui fut attaqué de la même manière. Cette fois la végétation des fongosités fut plus considérable et plus difficile à détruire. Pendant qu l’on traitait un coté, une nouvelle grosseur se montrait de l’autre de façon que depuis le mois de mars 1779 jusque en janvier 1780 on en détruisit trois.

On prit le partie de laisser les plaies ouvertes et d’y former deux cautères qu’on entretien plus de trois mois et qu’on ferma, voyant qu’ils n’empêchaient pas la reproduction de nouvelles tumeurs. Il s’en forma une à un travers de doigt de l’ouverture, qui s‘ouvrit d’elle-même. On aperçut de nouvelles fongosités qu’on extirpa par la ligature. Ce moyen, plus doux en apparence que le caustique, occasionna de la fièvre. On eut recours cette fois aux caustiques ordinaires (pierre infernale, pierre à cautère, eau mercurielle, beurre d’antimoine), ce dernier est celui qui réussit le mieux.

On en fit journellement usage, parce qu’il paraissait sans cesse des végétations qui se faisaient jour surtout dans la plaie et quelquefois à travers des anciennes cicatrices. Ces végétations étaient toujours fongueuses et sanguinolentes et ne paraissaient que dans le tissu cellulaire.

Quoiqu’on n’ait connu chez M de Cambis aucun vice particulier dans le sang auquel on puise attribuer ces accidents, cependant on a cru devoir travailler à la dépuration, vu la ténacité du mal ; on a employé les sudorifiques, les pilules de Bellote, des jus d’herbe, du quinquina, des bouillons de grenouilles, les cloportes etc. On n’a aperçu d’autre effet de ces remèdes que quelques boutons animés qui ont paru sur le visage. On a appliqué des sangsues à la partie et aux vaisseaux hémorroïdaux qui n’ont produit aucun effet apparent. Voyant que les caustiques ordinaires n’agissaient pas suffisamment et que la tumeur faisait des progrès on me fit appeler de nouveau au mois d’août 1780. Cette tumeur occupait alors la plus grande partie supérieure de la cuisse sur laquelle elle porte. La portion supérieure était a peu près au niveau du nombril. Les chairs avaient une couleur blafarde, il en suintait un pus ferreux et fétide. Le diamètre de la tumeur était d’environ 8 pouces dans le milieu, correspondant à la cuisse et de dix depuis la crête de l’os des isles jusqu’a la ligne blanche. Au dessous de la tumeur répondant à la cuisse du coté de l’os pubis, il y avait des fungosités considérables. Le malade prenait alors de l’extrait de quinquina à petite dose, des bouillons apéritifs et on passait des fers chauds à une distance suffisante de la tumeur pour l’échauffer sans la brûler, on appliquait ensuite 14 plumaceaux trempés dans le goutte anodyne d’Hoffman et que l’on répétait plusieurs fois par jour. Le malade avait de la fièvre, s’affaiblissait et était très maigre.

Dans cet état, j’appliquai mon caustique et dans six jours la tumeur fut détruite à quelque chose près. Le malade faisait usage à cette époque des pilules antimoniales de Jacquet et on le purgeait tous les quatre jours avec la poudre cornachine. Bientôt il n’eut ni fièvre, ni douleur. Ses forces renvièrent, ainsi que l’embonpoint, dans l’espace de 15 jours, au point de pouvoir se transporter à 60 lieus en poste en deux jours. Je continuai l’application du caustique et en un mois sa plaie fut cicatrisée.

M de C revint à paris avec la même célérité qu’il avait mis à aller à sa terre. Il soutint parfaitement le voyage, mais peu de jours après son arrivée, j’aperçus deux petites élévations qu’il ne s’est décidé que six semaines après à laisser attaquer avec l’eau de Rabel. Cette tumeur qui végète beaucoup de précipitation entre le muscle et la peau sans adhérer beaucoup au premier et sans contracter d’union avec la seconde s’est étendue du côté de l’anneau et à force d’agrandir l’ouverture pour faire porter la tumeur en haut en diminuant la résistance. Il s’est manifesté aussi deux points dans la longueur de la cicatrice qui font craindre un accroissement considérable.

Quoique cette cicatrice ait paru d’une bonne qualité à tous les gens de l’art, on administre des frictions mercurielles et le malade prend environ 3 grosses pilules de ciguë par jour, sans ressentir aucun mauvais effet. Du reste, il est gras, ses couleur sont vermeilles : il est enfin relativement aux fonctions animales dans le meilleur état de santé. On est d’avis de ne pas enlever entièrement les tumeurs avant d’avoir trouvé quelques remèdes qui rassurent contre la reproduction de cette hydre. La tumeur est toujours fongueuse et indolente. Il est inutile de dire que les hommes les plus célèbres en médecine et en chirurgie de la capitale et même les étrangers ont été consultés pour le malade et que rien n’a été négligé pour sa guérison. »

Malgré ses traitements la tumeur réapparaît plusieurs fois, ce qui montre que le traitement n’était pas si efficace comme prétend le docteur Caullet, mais ne fait que cacher pour une période les symptômes sans apporter la guérison. Désespéré, le marquis de Cambis décide d’aller à Strasbourg pour consulter Cagliostro. Celui-ci le reçoit et accepte de s’en occuper, malgré l’état avancé du mal.

Il prescrit des remèdes qui seront appliqués par le docteur Balazuc, en présence du médecin personnel du marquis. D’ailleurs, c’est pour éviter des ennuis avec la Faculté que Cagliostro avait cette habitude : « Je n’ai jamais rien ordonnée à aucun malade qu’en présence et avec l’approbation de son médecin », dit-il à Roveretto.

Mais le docteur Caullet décide d’interrompre le traitement prescrit par Cagliostro plus tôt que prévu et douze jours après, le marquis meurt. Immédiatement, le docteur Caullet s’empresse de publier dans la Gazette de la Santé, les détails sur les remèdes de Cagliostro et les effets qu’il a pu observer (on peut imaginer qu’il l’a fait de manière pas très objective). Il avoue aussi que depuis le 1er mai, il avait conseillé au marquis de renoncer au traitement de Cagliostro, mais n’assume pas la responsabilité pour le malade, qui se trouvait entre ses mains au moment de sa mort. C’était l’occasion tant attendue, que les médecins ne pouvaient pas manquer. Ils se réunirent et accusèrent Cagliostro d’avoir tué le marquis par ses remèdes qui ont, disent-ils, affaibli le malade. « Si M. le comte de C. ne réussit pas mieux, il est à craindre que son règne ne soit très court » se hâte d’écrire avec satisfaction la Gazette de la Santé.  De son côté, Cagliostro accuse les médecins d’avoir empoisonné le marquis.

La même Gazette de la Santé publie les conclusions des médecins : « Caullet de Veaumorel, son Médecin ordinaire, qui n'avait été que témoin du traitement, fit constater l'état du malade par des Médecins & Chirurgiens de Strasbourg, dont un de ces derniers, M. Balazuc, agissait sous les ordres de M. le Comte de Caillostro. Ils en dressèrent le procès-verbal qui suit :

 

 

Copie du procès-verbal dressé à la réquisition

 de M. Caullet De Veaumorel, Médecin

 ordinaire de M. le Marquis de Cambis

 

 MM. les Médecins & Chirurgiens soussignés s'étant transportés chez M. le Marquis de Cambis pour voir, examiner & constater l'état de sa maladie, immédiatement après avoir été médicamenté & pansé par M. le Comte de Caillostro qui lui a donné les soins depuis le 9 Avril jusqu'au premier Mai suivant, il a été reconnu ce qui suit :

Que M. le Marquis de Cambis est sous le poids d'une tumeur carcinomateuse qui occupe la région lombaire & iliaque gauche & une partie de la région ombilicale & hypogastrique du même côté; que cette tumeur inégale est affectée dans plusieurs points, de taches gangreneuses, & qu'enfin la circonférence de cette tumeur est très dure & très rénitente en outre que M. le Marquis de Cambis est depuis plusieurs jours attaqué d'une fièvre continue avec augmentation marquée le soir, le pouls dur, l'artère pleine.

L'état du malade nous a paru tel, qu'il est dans un affaissement qui annonce l'état de langueur & de faiblesse où nous sommes autorisés à croire qu'ont pu le réduire les différents remèdes qui lui 'ont été administrés par M. le Comte de Caillostro.

Délibéré à Strasbourg, à l’Hôtel de la Grande Prévôté, rue de la Nuée Bleue, le premier Mai 1781. Signés, GUERIN, Médecin du Roi & en chef de l'Hôpital militaire; EHRMAN Doyen des Médecins, Physicien de la ville & membre de la Société Royale de Médecine de Paris; LE RICHE, ancien Chirurgien major de l'Hôpital militaire ; BUCKLER, ancien Chirurgien de l'Hôpital de la ville; LOMBARD, Chir. major de l'Hôpital militaire ; & BALAZUC[6] , Chirurgien major de l'Hôpital militaire. »

 

« Le refrain des médecins est de crier au charlatan, à l’empirique, dès qu’on n’est pas de leur corps ; mais la thériaque, l’émétique, le quinquina, la plupart des spécifiques et l’inoculation doivent leur origine à l’empirisme. » écrivait Louis Sébastien Mercier.[7]

 

 IMG 20140221 144837

 


 [1] « L’imposteur » (comédie en cinq actes, joué en première au théâtre du Palais Hermitage le 4 janvier 1786), « La Dupe », (comédie en cinq actes, joué en première au théâtre du Palais Hermitage le 2 février 1786) et Le Shaman sibérien, comédie en cinq actes, joué en première au théâtre du Palais Hermitage le 24 septembre 1786. Cagliostro y est caricaturé dans le personnage Kalifalkskerton.

[2] Lettre de Boyer à Jacob Sarasin, 6 janvier 1784.

[3] Lettre de Rey de Morande à Jacob Sarasin, Bordeaux, 10 janvier 1784.

[4] Johannes Burkli.

[5] Marquis de Cambis, maréchal de champ et lieutenant général du Roi.

[7] Cité par Denyse Dalbian.


 

       MG 5719       

 

  La guérison de la femme enceinte

A peine ce scandale finit qu’un autre arriva, cette fois autour d’un événement qui se devait d’être heureux, un accouchement. Le 23 mai 1781, le docteur Ostertag[1] était appelé chez Catherine Groebel. Le travail de la mère semblait être suspendu et l’enfant mort. Il constata « des suffocations hystériques et des convulsions chez la mère et prescrit un demi scrupule de nitre dans un bouillon de veau » et laissa une ordonnance verbale. Il abandonna la patiente et ne revint que cinq jours plus tard, le 29 mai, après avoir appris que le comte de Cagliostro s’occupait d’elle. En fait, c’était M. Zaegelins, le curé de Saint-Pierre-le-Vieux, qui l’avait appelé, vu la difficile situation de la mère.

Cagliostro donne à la femme une poudre rouge dans du vin. Vers le soir, elle accouche d’un garçon sans problèmes et peut se lever du lit dès le lendemain, grâce à une cuillerée d’eau dans laquelle le Comte ajoute quelques gouttes. D’après le baron de Gleichen[2], Cagliostro aurait déclaré avec modestie que «sa promesse avait été téméraire ; mais que le pouls du cordon ombilical l’ayant convaincu que l’enfant était en parfaite santé et voyant qu’il ne manquait à la femme que des forces pour accoucher, il s’était fié à la vertu d’un remède singulièrement confortatif qu’il possédait et qu’enfin il avait été plus heureux que sage »

 

Le curé Zaegelins donnera plus tard une déclaration officielle qui décrit les circonstances de ce nouveau scandale : « Je soussigné, curé de la paroisse Saint Pierre le Vieux, certifie que j’ai été appelé par Catherine Noirot, épouse de Nicolas Groebel, bourgeois et maître maçon de cette ville, le 21 mai dernier, pour recevoir sa confession et lui donner s’il y avait lieu la sainte communion, précaution que lui avait conseillé de prendre M. Ostertag, docteur en médecine et accoucheur de la ville, trouvant, ainsi que la sage-femme, que la malade pourrait avoir des couches malheureuse, ainsi l’étaient les derniers, étant dans un état de fièvre continuel avec des douleurs sans relâche ; la sage-femme disant même que M l’accoucheur, ainsi qu’elle craignait que son fruit ne fut plus en vie ; poussé par les sentiments de compassion j’en parlait à M. Milliaut, par forme de conversation, qui ne crut pourvoir prescrire aucun remède, n’ayant pas vu la malade. Je m’adressai à M. le comte de Cagliostro dont la sensibilité d’âme m’était connue, ainsi que ses largesses et les secours qu’il avait déjà répandus dans ma paroisse, depuis qu’il demeure dans cette ville ; ce dernier me promit aussitôt de la soulager, me donna un remède qu’a peine l’accouchée eut avalé, que les maux d’enfant la prièrent. M l’accoucheur étant survenu, il trouva l’état de la malade assez changé pour abandonner l’accouchement à la sage-femme, disant que l’enfant se présentait naturellement. Le lendemain, M. le comte administra encore un remède et les maux la reprirent aussitôt, mais sans effet. Enfin, le 30 mai, il lui administra derechef le premier remède ; elle accoucha fort heureusement d’un garçon si bien portant qu’elle lui conféra le baptême qui lui fut donné à l’église à 4 heures après midi. »

 

Treize jours à Paris

«C’est un homme très intelligent et très sympathique, gai, sobre, actif se sentant quelqu’un, s’affirmant bien lui-même et causant pour cette raison avec les grands et avec les princes comme un homme qui peut leur faire du bien et n’attend rien d’eux. » - Burkli

 

 

Le 29 juin, un mois après l’accouchement de Catherine Goebles, Cagliostro part pour Paris avec le Cardinal de Rohan, Ramond de Carbonnières (secrétaire du cardinal) et le baron de Mullenheim (Grand Veneur du cardinal). Ils arrivent à Paris le 30 juin. Malgré la courte durée de son séjour, Cagliostro reçoit toute la journée des malades.

C’est suite aux insistances du cardinal de Rohan que Cagliostro accepte de faire ce voyage.

 

Soubise2L’oncle du cardinal, le prince de Soubise, est très malade et le cardinal tient à ce qu’il soit ausculté par Cagliostro. « Le cardinal de Rohan a fait venir de Strasbourg le fameux comte de Cagliostro, écrit Kageneck[3], pour la maladie de son oncle le prince de Soubise dont les jambes sont ouvertes et menacées de gangrène. Les belles pensionnaires du malade[4] ont fait place au curé de la paroisse qui le visite souvent ; la mort de ce riche amateur occasionnera un grand deuil dans nos coulisses. ».

Grimm note l’événement dans ses Mémoires[5]: « Le fameux Esculape comte de Cagliostro, sollicité par M. le cardinal de Rohan, a bien voulu s'éloigner quelques moments de Strasbourg, jusqu'ici le théâtre le plus brillant de sa gloire, pour venir voir à Paris M. le prince de Soubise, dangereusement malade. Il ne l'a vu que dans sa convalescence. Le génie qui protège les douces destinées de l'Opéra n'a pas eu besoin de recourir aux prodiges de M. de Cagliostro pour rétablir la santé de son altesse. Tout ce que nous avons pu apprendre sur le compte de cet homme extraordinaire pendant son séjour à Paris, qui a été fort court et presque ignoré, c'est que quelques personnes de la société de M. le cardinal de Rohan, qui ont été à portée de le consulter, se sont fort bien trouvées de ses ordonnances, et n'ont jamais pu parvenir à lui faire accepter la moindre marque de leur reconnaissance. Il en est une qui avait imaginé de lui présenter vingt-cinq louis, en le suppliant de les distribuer à ses pauvres de Strasbourg ; il ne les refusa point, mais la veille de son départ il fut la voir et en la remerciant de la confiance qu'elle lui avait témoignée, il exigea qu'elle en reçût à son tour cinquante pour en faire des aumônes aux indigents de sa paroisse, qu'il n'avait pas eu le temps de connaître. C'est un fait dont nous ne pouvons pas douter .» 

 

En fait, une fois arrivé à Paris, pour ne pas donner l’occasion à un nouveau scandale, Cagliostro refuse de voir le prince de Soubise, tant que les médecins s’occupent de lui. Dès son arrivée, les médecins du prince annoncent que le malade va mieux. Mais Cagliostro sera assiégé par d’autres malades, dont il s’occupât. Voilà ce qui déclare Cagliostro sur son court séjour à Paris : « Dans le courant de 1781, M. le Cardinal me fit l'honneur de venir chez moi pour me consulter sur la maladie du Prince de Soubise. Il était attaqué de la gangrène, et j'avais eu le bonheur de guérir d'une maladie semblable le Secrétaire du Marquis de la Salle qui était abandonné des Médecins. Je fis quelques questions à M. le Cardinal sur la maladie du Prince ; mais il m'interrompit en me priant avec instance de l'accompagner à Paris. Il mit tant d'honnêteté dans ses instances qu'il me fut impossible de le refuser. Je partis donc, en laissant à mon Chirurgien et à mes amis les ordres nécessaires pour que mes malades et les pauvres ne souffrissent pas de mon absence.

 

Arrivés à Paris, M. le Cardinal voulut d'abord me conduire chez M. le prince de Soubise ; mais je le refusai ne lui disant que mon intention étant d'éviter toute espèce d'altercation avec la faculté, je ne voulais voir le prince que lorsque les médecines l'auraient déclaré sans espérance.

M. le Cardinal, ayant eu la bonté de se prêter à cet arrangement, revint en me disant que la faculté avait annoncé qu’il y avait du mieux. Je lui déclarai alors que e n’irais pas voir le prince, ne voulant pas usurper la gloire d'une guérison qui n'aurait pas été mon ouvrage.

Le public ayant été instruit de mon arrivée, il vint tant de monde me consulter, que pendant les treize jours que je restai à Paris. Je fus occupé tous les jours à voir des malades depuis cinq heures du matin jusqu'a minuit.

Je me servis d'un Apothicaire; mais je donnai à mes frais beaucoup plus de médicaments qu'il n'en vendit; j'atteste à cet égard toutes les personnes qui ont eu recours à moi. S'il en est une seule qui puisse dire m'avoir fait accepter la plus petite somme soit en argent, soit en présents, je consens que l'on me refuse toute espèce de confiance. »[6]

 

CorberonC’est grâce aux lettres du chevalier de Corberon[7] qu’on a des détails sur ce court séjour parisien. Corberon reçoit un message qui l’invitait à passer au Palais du Cardinal où il trouve Cagliostro. Le 2 juillet 1781, il écrit : «J’ai vu ce matin Cagliostro. Il m’a donné une pommade contre les boutons où il entre je crois du camphre ; Le prince de Soubise va toujours bien, au dire des médecins. Je crois qu’ils ont peur de Cagliostro. Celui-ci persiste à ne pas le voir tant qu’il sera entre leurs mains. J’ai vu chez lui le cardinal de Rohan qui m’a dit que la comtesse de Brionne[8] désirait me voir pour me parler de Cagliostro; elle voudrait me confier la cure de la princesse de Vaudemont ; sa belle-fille, à l’age de dix-neuf ans, est dans un état de dépérissement déplorable et n’a reçu aucun secours des médecins...M. de Viviers[9] que j’ai trouvé chez moi, en rentrant à huit heures du soir, m’a prié de le mener chez Cagliostro pour le consulter sur sa santé. Il l’a reçu fort bien et il doit y retourner demain. »                           

 

 

comtesse de brionne

                                                   Madame de Brionne                     

 

la princesse de Vaudemont

                                              La princesse de Vaudemont

 

 

Et encore le 4 juillet : « J’ai été ce matin chez Cagliostro. Ses audiences commencent à devenir nombreuses. Le comte de Caylus y est venu, le chevalier de Luxembourg[10], plusieurs femmes. La princesse de Nasau a envoyé lui demander un rendez-vous chez elle. Il lui a refusé, mais lui a proposé de venir chez lui. Cet homme commence à faire une sensation considérable. L’enthousiasme s’y joint. Madame de Brionne l’a vu pour sa fille, la princesse de Vaudemont et a été fort contente de ce qu’il a dit de son état.

 

Françoise Parfaite Thais de Mailly Nesle princesse de Montbarey Identification daprès les albums Louis-Philippe

 

 

J’ai retourné le soir chez Cagliostro. J’y vu la princesse de Montbarey[11], qui y est resté depuis huit heures que je l’y ai trouvée jusqu’au dix heures un quart. Elle était avec le baron de Mullenheim, grand veneur du prince Louis de Rohan qui fait grand cas de Cagliostro. Il parait qu’il a vu ses opérations magiques. J’ai écrit pour la princesse de Montbarey la manière de faire la tisane de Cagliostro...

 

 

 

 

 

 

 

 

madame de CoislinMadame de Coislin, soeur de Madame de Montbarey est venue entretenir Cagliostro et le lui avait fait écrire ou plutôt elle lui a écrit elle même un billet pour lui demander un rendez vous chez elle qu’il a refusé, mais il lui a fait répondre qu’elle pouvait venir. »

Le 6 juillet 1781: « M. de Viviers est venu ce matin chez moi pour m’engager de décider Cagliostro à venir voir M. et Mme de Vergennes[12] à leur maison de campagne. Je suis sorti aussitôt pour aller chez Cagliostro. Il n’a pas voulu en entendre parler et lorsque je suis venu de nouveau pour l’en prier avec instances lui disant que la voiture était là toute prête, il m’a répondu que M. de Viviers n’avait qu’à demander au cardinal et que s’il voulait il partirait aussitôt. M. de Mullenheim m’a dit en particulier qu’il avait refusé, lui Cagliostro, au cardinal de le conduire chez M. de Maurepas[13]. Viviers est parti mécontent de n’avoir pu réussir.»

 

 

 

                     Maurepas

                                                  Le comte de Maurepas

Le 8 juillet, Corberon est invité à dîner à Versailles chez le ministre des affaires étrangères Vergennes : « M de Vergennes m’interrogea sur Cagliostro avec sympathie. Des choses curieuses et d’une bizarrerie intéressante avaient été rapportées à son excellence ; elle désirait se procurer un remède que le guérisseur employait avec succès contre la gravelle. A table, M. de Fontette, chancelier du comte de Provence, parla d’un médecin de Paris, M. Richard, demeurant vis-à-vis de Saint-Roch, aux écuries du roi, qui gisait depuis une année dans un état apoplectique. Cagliostro amené par des amis, avait commencé par boire d’une potion sous les yeux de l’infirme. Richard a pris ensuite cette drogue. Elle lui a mis le feu dans la bouche. Il l’y a conservé le plus qu’il pu et l’a avalée ensuite, d’après le conseil de Cagliostro. Et peu de temps après, sa langue qui était fort épaisse s’est trouvée libre. Elle est redevenue épaisse et puis libre quelque temps après, sans nouvelle dose. Ce trait peut se vérifier. »

 

        chateau rohan3

                                  Château du cardinal de Rohan à saverne

 

 

Encore des coups bas de la part des médecins

  « Le prince Louis me reconduisit jusqu'à Saverne, et me fit beaucoup de remerciements, en me priant de venir le voir le plus souvent qu'il me serait possible. Je retournai sur le champ à Strasbourg, où je recommencerai mes travaux accoutumés. Le bien que je faisais me valut différents Libelles, dans lesquels j'étais traité d'antéchrist, de juif errant, d'homme de 1400, etc. Fatigué de tant d'injures, j’avais pris la résolution de partir.[14] » - Cagliostro

 

Le départ de Paris est fixé pour le 11 juillet. Cagliostro arrive à Saverne le 13 juillet, suivi par une foule de malades. La baronne d’Oberkirch, qui ne voyait en Cagliostro qu’un charlatan, note dans ses mémoires : « Il est ici depuis un mois, suivi par une douzaine de folles auxquelles il a persuadé qu’il allait les guérir. C’est une frénésie, une rage ; et des femmes de qualité encore ! Voila le plus triste. Elles ont abandonné Paris à sa suite, elles sont ici parquées dans des cellules ; tout leur est égal, pourvu qu’elles soient sous le regard du Grand Cophte, leur maître et leur médecin. Vit-on jamais pareille démence ? »

La vicomtesse de Faudoas[15] écrivait en août 1781 à ses parents : « J'apprends dans l'instant par l'abbé, mon cher papa, que maman s'est déterminée à voir M. de Cagliostro, et que vous l'y avez suivie. Que pense-t-il de son état, des remèdes qu'il y exige ? L'abbé parle de bains d'une espèce particulière, et, en même temps, d'un retour prochain ici. J'ai su que M. de Cagliostro exigeait la retenue des personnes qui se mettaient entre ses mains. J'espère que vous l'aurez consulté pour vous, mon cher papa. J'ai ouï-dire qu'on en était toujours content quand on l'écoutait, qu'il avait une éloquence facile, aisée, qu'il était même difficile de parler avec plus d'agrément. C'est un avantage que la qualité de médecin interdit ordinairement. »

 

                                                  marquis de boulainvillers

                                         Le marquis de Boulainvilliers                                    

 

Et dans une autre lettre du 20 août : « Puisque maman se trouve un peu soulagée des remèdes de Cagliostro, il est très prudent de lui faire continuer comme vous en avez la volonté. Petit me demanda de ses nouvelles l'autre jour ; j'ai eu l'occasion de le voir parce que je l'ai mené chez la duchesse. Il est fâché que maman n'ait pas été à Plombières. Il pense de Cagliostro comme tous les médecins de ce pays-ci. C'est M. de Queslin qui m'en avait dit ce que je vous ai mandé. Il lui avait ordonné quelques poudres qui lui ont fait le plus grand bien. Il part samedi pour se mettre entre ses mains. Vous ne l'avez donc pas consulté pour vous, mon cher papa ? Vous auriez besoin de soins pour votre santé ; ce moment-ci l'altère encore davantage, vu que l'état de maman ne peut que vous faire grand mal. Je voudrais que vous prissiez quelques précautions pour les effets qui doivent s'en suivre. Mais maman prend-elle un peu de confiance en Cagliostro? Il lui serait bien nécessaire d'avoir un peu de repos pour son imagination ; je suis bien sûre que le grand point pour elle est le calme. »

 

                                        marquise de boulainvillers

                                            La marquise de Boulainvilliers

 

Pendant ce temps, les malades continuaient donc d’arriver à Strasbourg pour le consulter. Mais en son absence, les médecins s’étaient mieux organisés contre lui. Le docteur Ostertag avait fait imprimer un mémoire[16], qui ressemblait plutôt à un réquisitoire. Il présentait sa version sur l’accouchement de Catherine Grœbel. Il disait qu’il n’avait jamais abandonnée la malade, même s’il reconnaissait qu’il avait laissé seulement une ordonnance verbale et est retourné près d’elle seulement cinq jours après. Apres s’être justifié, il attaque la qualité des remèdes utilisés par Cagliostro et prétend avoir appris « d’une personne de confiance qui préfère rester anonyme » la composition de la poudre que Cagliostro avait donné à Catherine Groebel pour faciliter l’accouchement. « Il s’agit, dit-il pour se montrer savant, d’un dragme de trochismire fraîche mise en poudre, la faire boire dans un demi verre de vin rouge chaud et un dragme de lappa major et 1 dragme de semence de violette jaune aussi en poudre, dans du vin comme ci-dessus. Ce sont sans doute, les trochisques de myrrhe que M. le comte veut indiquer ; nous les connaissons et savons que Abubeter Rhafes, médecin arabe, qu l’on croit avoir vécu vers l’an 1070 en a donné la description dans son livre neuvième des maladies des femmes, dédié à Almansor, roi de Cordoue. » Il accuse Cagliostro d’employer « toujours les mêmes remèdes dans cent maladies différentes » et surtout «  qu’il a promis un grand nombre de guérisons qu’il a manqué et qu’il a enfin sacrifié bien des victimes ».

« Malgré cela, son prestige n’est pas encore tout a fait tombé », ajoute Ostertag, ce qui montre que son Mémoire s’inscrit dans la même campagne anti-Cagliostro, commencée par les médecins après la mort du marquis de Cambis. Inutile d’insister, mais ces calomnies sont démenties par beaucoup d’autres témoignages. Burkli, qui n’était pas du tout un de ses adeptes, avoue que « des 15 000 malades qu’il a traité à Strasbourg, ses ennemis les plus forcenés ne peuvent lui reprocher que deux morts. »

 

 frédéric rodolphe SalzmanIl ne s’agit pas d’une exagération, le fait est confirmé par le strasbourgeois Saltzmann[17]: «Deux personnes sont mortes entre ses mains : quoiqu’il n’ait point assuré leur guérison, les médecins ont beaucoup profité de cette occasion pour le noircir d’avantage. » Une des ces deux personnes était le marquis de Cambis qui, comme on a déjà montré, n’est pas du tout mort entre les mains de Cagliostro, mais douze jours après avoir interrompu son traitement entre les mains de son médecin personnel. Louis Spach, qui n’était pas un partisan de Cagliostro, est obligé de reconnaître dans ses Souvenirs : « un lieutenant général, M de Cambis se mourait à Strasbourg, abandonné de son médecin, et pour cause, car c’était lui qui l’avait mis en si mauvais état. Cagliostro vit le malade et il mourut quand même. Là-dessus violentes attaques du médecin régulier et, je dois le dire à l’honneur de Cagliostro, grande mansuétude de ce dernier qui aurait pu faire des révélations piquantes sur le médecin, mais qui se contenta d’envoyer une certaine somme d’argent pour le récompenser de ses généreux procédées. »

Jusqu’ici, on ne trouve que des efforts désespérés et tardifs d’un médecin isolé qui luttait contre Cagliostro, le docteur Ostertag. Mais ce Mémoire portait l’accord de l’Ammeister[18], qui le transforme en document officiel et lui donne du poids. Il était aussi approuvé par le Doyen du Collège des médecins qui confirmait qu’il contenait : « seulement des information solides ».

 


 [1] Georges Adolphe Ostertag, accoucheur juré de la ville de Strasbourg de 1780 à 1794. Adepte du magnétisme mesmérien, il dirigeait à Strasbourg une société où l’on employait au lieu du célèbre tonneau, des bulles de verre auxquelles étaient fixés des chaînes de fer. Il prétendait que cela produisait moins de lucidité que d’agitation aux sujets magnétisés. Il fut emprisonné en 1793 et mourut à peine libéré, en février 1794.

[2] De Gleichen, Souvenirs . Voir également la lettre de Zaedius tirée de …

[3] Lettre de Kageneck, jeune patricien alsacien qui se trouvait à Paris, à son ami le baron Alstromer.

[4] Le prince de Soubise avait plusieurs maîtresses, danseuses à l’Opéra.

[5] Mémoires historiques, littéraires et anecdotiques tirés de la correspondance philosophique et critique adressée au Duc de Saxe Gotha depuis 1770 jusqu’en 1790 par le baron de Grimm et par Diderot, formant un tableau piquant de la bonne société de Paris sous les règnes de Louis XV et Louis XVI, tome II, Londres, 1814, pages 263-265.

[6] Mémoire pour le comte de Cagliostro, 18 février 1786.

[7] Lettres inédites du chevalier de Corberon, Manuscrit N 3059, bibliothèque d’Avignon. Chargé d’affaires étrangères de la France en Russie, le chevalier de Corberon avait connu Cagliostro à Saint Pétersbourg en 1779.

[8] Louise Julie Constance de Rohan, épouse de Louis Charles, comte de Brionne (1734-1815), femme célèbre à son époque par sa beauté et son esprit. Elle fut une de rares femmes à avoir une fonction de Grand Officier à la Cour. En 1761, le Roi lui offre la position de Grand Ecuyer de France (occupé jusqu’alors par des hommes, dont l’appellatif de Monsieur le Grand donné au Grand Ecuyer). Mais la Chambre des comptes qui doit approuver la décision s’oppose. Mme de Brionne se bat comme une lionne et le 3 février 1762 devient… « Monsieur le Grand ».

[9] M. de Viviers était le frère de Madame de Vergennes, née Anne de Viviers. M. de Vergennes était ministre des affaires étrangères.

[10] Anne Paul Emmanuel Sigismond de Montmorency Luxembourg (1742-1790) était connu comme le chevalier, puis le prince de Luxembourg. Il était depuis 1767 capitaine de la deuxième compagnie des gardes du corps du Roi. En 1785 il devient Grand Maître de l’Ordre égyptien à Paris.

[11] Françoise Parfaite Thaïs de Mailly Nesle, elle avait épousé en 1753 Alexandre Eléonore de St. Maurice, comte de Montbarey, prince du St. Empire et Grand d’Espagne.

[12] Charles Gravier, comte de Vergennes (1717-1787). Apres avoir été ambassadeur de France près de l’Empire ottoman (1755-1768), il a été ministre des affaires étrangers (1774-1787).

[13] Jean Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas (9 juillet 1701-21 novembre 1781), ministre d’état.

[14] Mémoire pour le comte de Cagliostro, 18 février 1786.

[15] Adrienne Marie Gabrielle de Boulainvilliers épousa en 1773 le vicomte Leonard de Faudoas. Elle était la fille d’Anne Gabriel Henri, marquis de Boulainvilliers (1724-1798) et d’Adrienne Madeleine d’ Hallencourt, marquise de Boulainvilliers. Le marquis était le petit fils de Samuel Bernard, homme d’affaires anobli, lié aux affaires du Roi. Il était président au parlement, conseiller du Roi et prévôt de Paris. C’est la famille Boulainvilliers qui s’occupa des trois orphelins La Motte Valois, donc de Jeanne de la Motte, qui impliqua par ses mensonges le comte de Cagliostro dans l’affaire du collier. Les lettres sur Cagliostro ont été publiées en E. de Clermont Tonnerre - « Histoire de Samuel Bernard et de ses enfants », Edouard Champion, Paris, 1914, pp. 247-251.

[16] Mémoire pour M. Ostertag, docteur en médecine et accoucheur, juré de la ville de Strasbourg, Levreut, Strasbourg, 1781.

[17] Frédéric Rodolphe Saltzmann (1749-1820), ami et correspondent assidu de J.-B.Willermoz. Lettre de Saltzmann à J B Willermoz, 1er juin 1782, collection Bregoth de Lut cité par Marc Haven, en « Cagliostro, le maître inconnu », note p.121.

[18] Ou Ammestre. Sous l’Ancien Régime Strasbourg était gouverné d’après le modèle allemand par trois conseils : la Chambre des treize (diplomatie et guerre, composée de douze membres et leur chef, l’Ammeister), la Chambre des quinze (tribunal de justice et finance) et la Chambre des vingt-et-un (le grand conseil).


 

 Mais ce réquisitoire ne faisait que blanchir le docteur Ostertag : « Le comte ayant été invité à voir une pauvre femme en travail d’enfant, écrit Ostertag, quoique confiée depuis longtemps aux soins de M. Ostertag[1], lui administra quelques gouttes d’un élixir inconnu. L’accouchement ayant été déterminé dans ce temps, l’enthousiasme des partisans de M. le comte fit publier qu’on devait tout le succès de cet heureux événement à ses gouttes divines. Le certificat d’un ecclésiastique vint à l’appui et l’on ne donna rien aux soins de M. Ostertag qui avait, dit-on, abandonnée cette pauvre et malheureuse mère et son enfant. On doit à la bienfaisance de M. de la Galazière, intendant d’Alsace les progrès de l’art des accouchements et l’abolition de ces abus meurtriers, par une école qu’il a établie à cet effet dans cette province. Cette institution précieuse est dirigée par un médecin aussi instruit que parfait accoucheur. L’Alsace n’a pas moins contracté des obligations inappréciables envers M. de la Galazière, par la proscription des empiriques, cette vermine insatiable qui se reproduit sans cesse sous tous les aspects possibles et cela aux dépens de la bourse et de la vie des hommes.[2]

Messeigneurs les Quinze[3], qui avez confié aux deux accoucheurs les places délicates et pénibles qu’ils ont l’honneur d’occuper, empêchez que pour le prix de leurs travaux non interrompus, ils ne soient dorénavant exposés à des injures publiques; prévenez Messeigneurs, les suites funestes auxquelles sont exposées, par plus d’une raison, les femmes en travail par l’administration de prétendus spécifiques pour les faire accoucher. A Dieu ne plaise que je veuille d’ailleurs m’ériger en censeur des connaissances physiques et médicales de M. le comte ! Je proteste formellement que, provoqué sans raison, je n’écris que pour la conservation des mères et des enfants, pour vous rendre compte, Messeigneurs, de ma conduite et pour éclairer le public dont on a surpris la religion. »

 

Devant une telle attaque, le cardinal de Rohan et le maréchal de Contades[4] ont dû intervenir et ont envoyé à M. de Gerard, le prêteur royal une lettre de proteste : «Je suis véritablement peiné Monsieur », écrit le Cardinal, « du mémoire que le S. Ostertag vient de faire imprimer contre M. le Comte de Cagliostro et cela pendant son absence et pendant qu’il m’avait donné une marque d’attachement en m’accompagnant. Je pense que dans une circonstance pareille on pourrait prendre un moyen qui satisferait M. de Cagliostro et l’empêcherait de suivre un parti qui, je crois, ferait de la peine à beaucoup de mode, celui de s’en aller. Le moyen que je proposerais serait que vous lui écrivissez une lettre ostensive par laquelle vous lui marqueriez que c’est à tort qu’il s’est offensé d’une approbation qui est plutôt celle d’un particulier que celle d’un magistrat, que, du reste le fond de l’affaire est une discussion dans laquelle un homme de l’art cherche à se justifier mais que ce qui est une vérité incontestable c’est la reconnaissance d’un grand nombre des habitants de la ville qui lui doivent, la considération qu’il s’est acquise et l’admiration que ses qualités si précieuses à l’humanité lui ont méritée. » 

 

Mais le prêteur avait déjà réuni la Chambre des Quinze en séance extraordinaire, avant de recevoir cette lettre. Les magistrats décidèrent d’appeler le docteur Ostertag pour lui signaler qu’ils désapprouvaient catégoriquement son Mémoire. M. de Gérard fit insérer dans les journaux[5] la note suivante: « M. le comte de Cagliostro, indifférent aux attaques portées contre lui dans le mémoire du sieur Ostertag, ne pouvait pas l’être à la façon de penser du magistrat de Strasbourg sur son compte : il devait désirer que ce Magistrat qui n’avait nullement lu ni approuvé ce mémoire, le témoignât authentiquement et c’est que le comte a éprouvé d’une manière très flatteuse par le décret donné par le Magistrat en date du 16 juillet 1781. A la suite duquel M le prêteur royal a bien voulu lui déclarer de la part du Magistrat que tous les membres qui le composent avaient unanimement blâmé l’impression et la publication de ce mémoire et qu’ils sont bien éloignés d’adopter les impressions que cet écrit cherchait à répandre sur son compte. »

 

La justice semblait être faite ! Mais les ennemis de Cagliostro ne renoncèrent pas. Une fois épuisées les voies légales, ils firent appel à des coups bas. Le matin du 5 août la ville de Strasbourg fut envahie par des affiches où on pouvait lire les plus grandes calomnies :

 

 

« Marchand d’orviétan en Malte, y étant arrivé en habit turque,

 charlatan à Toulouse et Rennes, fourbe et imposteur en Russie,

 menteur et aventurier à Strasbourg,

 impertinent et jean f… à Saverne,

 Sera regardé partout de même »

 

 

Le 7 août d’autres : « Flachsland[6] le faquin protége Cagliostro le coquin »

C’est sans doute à cette date que le prince de Ligne passe par Strasbourg et écrit dans ses Mémoires[7] sous l’influence de ses vers : « Je ne conçois pas comment, avec la figure, l'habit, l'accent, la grande queue d'un marchand d'orviétan, Cagliostro a pu faire des dupes ; il a été la mienne. Je lui ai présenté une fausse malade : il lui donna de sa liqueur jaune et insignifiante et me raconta avoir guérit tout le sérail de l’empereur du Maroc. »

Qui pourrait se prononcer sur le véritable état de santé de la « fausse malade » ? Mais c’était à la mode de mettre à l’épreuve Cagliostro et il reste de cette période l’anecdote suivante[8], qu’on reproduit telle qu’elle a été raconté par Marc Haven: « On lit l’amusant récit d’une visite faite à Cagliostro, par deux étudiants en médecine pour le mystifier et le déconsidérer. Cagliostro les reçoit, les écoute, puis gravement dit à l’accompagnateur en désignant le pseudo malade : je garde votre ami chez moi, à la diète absolue, pendant quinze jours ; c’est nécessaire pour sa guérison. Effroi du malheureux qui se refuse énergiquement et sollicite seulement un diagnostique. « Rien de plus simple », répond Cagliostro, et il écrit sur un papier : « surabondance de bile chez messieurs de la Faculté », puis il le tend à ses solliciteurs. Les étudiants déconcertés balbutient, s’excusent tant bien que mal. Cagliostro, bon homme, les met à l’aise, les invite à déjeuner et depuis ils se rangèrent parmi ses plus fervents admirateurs. »

 

« C’est le bon Dieu qui s’en va »

Après tant d’attaques, Cagliostro décide de quitter une ville qui lui montrait si mal sa reconnaissance.                         

 

 maréchal de-Contades

Le maréchal de Contades

  Ses disciples essayèrent de toutes leurs forces de le faire rester. Le cardinal de Rohan et le maréchal de Contades écriront plusieurs lettres au prêteur royal M.de Gerard, pour stopper la publication des affiches calomnieuse. Celui-ci donna ordre que des patrouilles parcourent la ville périodiquement pour arracher tout papier suspect et les porter à l’Ammeister. La situation était particulièrement délicate: « J’ai fait part hier à Messieurs les Treize, écrit l’Ammeister Lemp au Prêteur royal, nous sommes convenus de ne pas faire mention d’un mot de toute cette affaire dans notre registre et j’ai été chargé de vous en rendre compte en particulier.»

Le 6 Août 1782, un disciple de Cagliostro envoya la réponse suivante au journal « Variétés haut-rhinoises », qui résume à merveille sa conduite :

 

« A l’éditeur de variétés haut-rhinoises,

 

Je pensais que votre journal était destiné à amuser vos lecteurs tout en les instruisant, non pas attaquer l’honneur et la considération de gens qui, non seulement ne vous ont jamais fait mal, mais qui, par leur amour de prochain et leur droiture, forcent encore le respect de tout honnête homme. C’est cependant ce que vous avez fait dans votre 8e article du 16 juillet où maître Görge, dans un style déguisé d’ouvrier, attaque méchamment et faussement le noble philanthrope Cagliostro.

Il serait difficile de réfuter point par point toutes les calomnies contenues dans cet écrit, mais je ne veux pas me compromettre en reproduisant devant le public tous les sarcasmes que la jalousie seule a pu dicter. Je tracerai simplement un portrait opposé à celui-là, pour que chacun puisse voir la chose sous son jour véritable.

Certes, le comte de Cagliostro doit être une singulière nouveauté pour celui qui entend parler de lui pour la première fois. C’est une chose si extraordinaire de nos jours que de voir des gens qui ne font que le bien que pour faire le bien ; sans égoïsme ni arrière pensée ; des gens qui ne se laissent détourner ni par l’envie, ni par les médisances et qui suivent leur propre route parce qu’ils en sentent la force en eux. C’est là justement le cas de M. le comte de Cagliostro.

Ce noble étranger vient à Strasbourg en voyager de passage ; il vit bien tranquillement sans rechercher, mais sans fuir l’occasion de faire des connaissances. Le hasard, ou pour parler plus exactement, la Providence, révéla sa philanthropie : quelques cures heureuses lui attirèrent une vogue que, certes, il n’avait pas recherchée. Les personnes plus considérables de la ville furent désireuses de connaître un homme qui agissait si noblement, et bientôt sa maison devient le lieu de réunion des personnes les plus distinguées. Entouré de ce cercle de gens, notre comte n’en continua pas moins à agir en toute indépendance. Chaque malade, a quelle classe qu’il appartint, avait droit à son aide et à son activité. Non seulement il n’accepta jamais l’ombre d’une rétribution, ni des riches ni des pauvres, et sous aucun prétexte, mais encore, très discrètement, il distribua de sa poche des bienfaits par centaines autour de lui.

Ces actes et de plus sa manière de penser et ses connaissances lui attirèrent l’amitié des personnes les plus distingués, en particulier dans la haute noblesse.

Il me semble qu’un tel homme peut dépenser son argent à sa guise, dire son nom ou ne pas le dire, indiquer d’où il vient ou non…si même cet homme ne faisait pas de bien, qui aurait le droit d’exiger qu’il en fasse ? Qui pourrait le forcer à fréquenter des médecins, s’il n’est amateur ni de médecine, ni de la médecine européenne ? Il prétend avoir des connaissances asiatiques, mais personnes n’est forcé d’y croire contre son gré. Ce n’est pas ici l’endroit qui convient pour faire l’apologie du comte, sans cela ce serait avec joie et du fond du cœur que je raconterais tout ce que je vois d’élevé, de noble et de bon ; fait par lui journellement, mais je craindrais de blesser la modestie de ce grand homme et de porter atteinte à sa dignité, en disant tout ce que je pense de lui, à propos d’un vulgaire amas de calomnies, écrites par un homme plongé dans les ténèbres [9]»

 

Et les témoignages de considération de la part des gens importants continueront en parallèle avec les scandales et les persécutions. En mars 1783, le secrétaire du cardinal de Rohan, Ramond de Carbonnières, lui apportera trois lettres officielles adressées par trois importants ministres au prêteur royal, M. de Gérard : le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, le marquis de Miromesnil, garde des sceaux et le maréchal de Ségur, ministre de la guerre. Voilà les termes dans lesquelles étaient rédigées :

          

Charles Gravier de Vergennes « Versailles, 13 mars 1783

Je ne connais pas, Monsieur, personnellement, M. le comte de Cagliostro[10], mais tous les rapports, depuis le temps qu’il réside à Strasbourg, lui sont si avantageux que l’humanité réclame pour qu’il y trouve égards et tranquillité. Sa qualité d’étranger, et le bien qu’il passe pour constant qu’il fait, sont des titres qui m’autorisent à vous le recommander, et au magistrat que vous présidez. M. de Cagliostro ne demande que tranquillité et sûreté ; l’hospitalité les lui assure[11] : et, connaissant vos dispositions naturelles, je suis persuadé que vous vous empresserez à l’en faire jouir, et des agréments qu’il peut mériter personnellement. J’ai l’honneur d’être très parfaitement Monsieur, votre très humble et très obéissent serviteur. Signé de Vergennes. »

                            

280px-Hue de Miromesnil Armand Thomas

« Versailles, 15 mars 1783

Le sieur comte de Cagliostro s’est employé avec zèle, depuis qu’il est à Strasbourg, à soulager les pauvres et les malheureux, et j’ai connaissance de plusieurs actions pleines d’humanité de cet étranger qui mérite qu’on lui accorde une protection particulière. Je vous recommande de lui procurer, en ce qui vous concerne, ainsi que le Magistrat que vous présidez, tout l’appuie toute la tranquillité dont un étranger doit jouir dans les états du Roi, surtout lorsqu’il s’y rend utile. Signé Miromesnil. »

   

                       

  Ségur maréchal de«  Versailles, 15 mars 1783

La bonne conduite qu’on m’a assuré, Monsieur, que le sieur de Cagliostro a constamment tenue à Strasbourg ; l’usage respectable qu’il a fait dans cette ville de ses connaissances et de ses talents, et les preuves multipliées d’humanité qu’il y a données envers les particuliers attaquées de différentes maladies qui ont eu recours à lui, méritent à cet étranger la protection du gouvernement. Le Roi vous charge non seulement à ce qu’il ne soit point inquiété à Strasbourg, lorsqu’il jugera à propos d’y retourner[12], mais même à ce qu’il éprouve dans cette ville les égards que les services qu’il rend aux malheureux doivent lui procurer. J’ai l’honneur d’être… Signé Ségur. »

 Mais il n’y avait pas seulement la noblesse à lui témoigner de l’amitié. Les gens simples lui montrait la plus grande considération et le faisait de tout leur cœur : « Hommes, femmes et enfants s’agenouillaient alentour pour l’asperger d’eau bénite, d’autres égrenaient leur rosaire et faisaient leur signe de croix tandis que les pièces d’argent et la monnaie de billon pleuvaient par les portières. »[13] 

 

Mais tout le monde observe que Cagliostro se retire de plus en plus. A partir de 1782, il ne reçoit que ses proches : Sarasin, Rohan, Carbonnières, Planta, Straub, Barbier de Tinan, Flachsland et les anciens malades. Il réduit le nombre des audiences : une fois par semaine seulement, le vendredi entre onze heures et midi et demi. « Il refusa même de voir certains étrangers » écrit Laurent Blessig à Elisa von der Recke.

Il fait des longs séjours à Bâle, près de ses amis les Sarasin. Ses amis de Strasbourg le tiennent au courant sur les malades, qui logeaient dans la même maison que lui, chez Madame Lamarche. L’immeuble était transformé en maison de santé et M. Bourgard portait les repas de son hôtellerie qui était proche.

 

Le 5 juin 1783, Cagliostro accepte pourtant de s’occuper de la chanoinesse de Cologne, sœur du comte Leopold von Lamberg qu’il avait aussi guéri auparavant. La chanoinesse, qui souffrait d’une maladie des nerfs, vient le consulter sans être convaincue de l’efficacité de ses remèdes. Mais au bout de quelques jours, elle est conquise, ravie et guérie.

 

« Madame de Chambrier, écrit Barbier de Tinan[14], va bien et n’a rien eu depuis son départ. La petite Gogel a eu cette nuit un peu d’accès, pas fort. La chanoinesse a eu hier un fort accès ; elle a été bien l’après midi ; elle est descendue chez madame la comtesse et s’est promenée en voiture. Je ne crois pas qu’elle ait rien eu depuis. Bourcard n’a eu que de légers ressentiments de sa tête et n’a pas eu besoin d’être seringué. Sa femme st bien. Mademoiselle Vanderbrock a eu hier soir un fort accès : elle continue ce qui lui a été prescrit. Voila le détail des malades. Rien de nouveau d’ailleurs qui puisse intéresser M. le comte. »

 

Mais à peine retourné de Bâle, Cagliostro quitte Strasbourg le 13 juin 1783, un moment où personne ne s’y attendait, pour se rendre à Naples, près de son ami le chevalier Luigi d’Acquino qui était très malade. Le comte Léopold von Lamberg écrit à sa famille[15] :

«Nous voilà maintenant comme des enfants abandonnées. Il a disparu tout d’un coup, sans que personne sache où il s’en est allé. Nous espérions toujours qu’il reviendra bientôt…Plusieurs sont ici dans le même embarras que nous et l’attendent. Sans doute, il a laissé à ses amis un certain régime pour ma sœur, mais on n’est pas obligé de mettre en eux la même confiance qu’en lui. »

Voilà quel était l’état d’âme de son entourage.

Au moment de son départ, il est accompagné par une immense foule qui pleure son départ. Les paroles prononcées par un homme simple le dédommageront peut-être de toutes les souffrances qu’il a dû endurer à Strasbourg : « C’est le bon Dieu qui s’en va ».

 

 

   611px-001

 


 [1] On se dispute donc le droit de traiter un malade, comme si celui-ci devient la propriété du médecin auquel il fait appel en premier.

[2] Il faut observer que Cagliostro ne demandait pas du tout de l’argent à ses malades. De plus, il en donnait de sa bourse à ceux qui étaient pauvres.

[3] La chambre des quinze était le Grand Tribunal d’Alsace.

[4] Commandant en chef de l’Alsace.

[5] C’est surtout le journal alsacien Oberrheinische Mannigfaltigkeiten (Variétés haut rhinoises) qui s’était acharné contre Cagliostro et qui a dû publier le démenti.

[6] Le baron de Flachsland était le commandant en troisième de la province d’Alsace, et un des intimes de Cagliostro à strasbourg.

[7] Charles Joseph Ligne, Mémoires, Albert Lacroix, p. 84.

[8] Rapporté par le baron de Lamothe Langon dans « Mémoires de madame la vicomtesse de Fars Fausselandry ou Souvenirs d’une octogénaire », Paris, Ledoyen, 1830. Voir Marc Haven.

[9] Cité par Marc Haven, « Le maître inconnu, Cagliostro », pp. 125-126, traduit de l’allemand par Alfred Haehl.

[10] On se rappelle qu’en juillet 1781, lors de son passage parisien, Cagliostro avait refusé de voir M et Mme de Vergennes.

[11]« M. de Cagliostro ne demande que tranquillité et sûreté ; l’hospitalité les lui assure » : cette phrase a été utilisée par Cagliostro au début de son mémoire justificatif lors de l’Affaire du collier.

[12] Cagliostro se trouvait à l’époque à Bâle, chez les Sarasins.

[13] Lettre de Burkli.

[14] Lettre de Barbier de Tinan à Jacob Sarasin, 7 juin 1782, 212 F 11 24.

[15] Lettre du 1er juillet 1783, publiée en Algemeine Zeitung 1894.