chapitre III - Le cœur vif comme une flamme. Sarafina

            

                Chapitre III

 

Le cœur vif comme une flamme. Sarafina

« Si je n’avais pas cette chère créature, j’irais dans le désert, parmi les animaux sauvages et je suis sûr que j’y trouverais des amis » - Cagliostro

 

 

séraphinaDe nombreux contemporains ont décrit leurs rencontres avec Cagliostro. Dans ces récits, on aperçoit souvent celle qui l’accompagnera pendant 19 ans, son épouse, Sarafina[1]. Le portrait que l’on a fait d’elle est aussi contradictoire que celui de son mari.

D’un côté, on a une femme d’une beauté éclatante, ayant tous les hommes à ses pieds, de l’autre, une femme commune, passée, fatiguée. Pour les uns, excellente maîtresse de son salon, sachant charmer ses hôtes, pour les autres, une présence désagréable, sans manières et éducation. Princesse d’origine noble ou fille d’un modeste fondeur de cuivre, d’un serviteur ou même d'un bandit ? Femme sainte et pure, modèle de vertu, «un ange à qui il n'est pas donné à pêcher»[2] ou rien d’autre qu'une prostituée, comme l’Inquisition Romaine a essayé de l’imposer dans la mémoire collective ? Admirée par des femmes très cultivées, pour l’esprit et la sagesse de ses discours, et en même temps illettrée[3]. Tantôt d’une timidité exagérée, qui ne dit pas un mot, tantôt parlant trop et faisant des avances effrontées aux hommes. Affichant un luxe ostentatoire, un grand nombre de diamants éclatants, des tenues orientales fantaisistes ou par contre, s’habillant d’une manière très simple, voire minable, avec la même robe. Riant trop et faussement, preuve de sa duplicité pour les uns. Pour les autres, extrêmement sérieuse, réservée, difficile à approcher, pleurant souvent. Fidèle et dévouée à son mari, partageant ses souffrances, l’accompagnant avec loyauté au cours de ses nombreux voyages. Le trahissant, le trompant, désobéissante, rebelle, jusqu’au point de l’obliger à la mettre sous surveillance. Aimant à la folie son mari, elle s’évanouit lorsqu’elle le voit tomber sans connaissance, le soir de sa libération de la Bastille. Le haïssant fortement, brûlant une de ses lettres et mettant même en scène un accident pour qu’il meure.

Devant les faits, on doit se contenter de recueillir ces descriptions si différentes et les présenter telles qu’elles sont ; et au delà de tant de contradictions, nous pouvons malgré tout entrevoir un petit peu celle qui fut la comtesse de Cagliostro.

 


 

[1] C’est ce prénom, et pas Sérafina ou Séraphine, qu’elle-même utilisait pour signer et que Cagliostro utilisait dans les lettres adressées à sa femme.

[2] C’est son avocat qui la décrit ainsi pendant l’Affaire du collier, voir ci-dessous.

[3] Elle ne savait pas écrire, mais, fait remarquable pour une femme sans éducation, elle l’apprend en autodidacte, pendant son emprisonnement à la Bastille.


 

La rencontre                                         

« Le hasard me procura la connaissance d’une demoiselle de qualité. Elle était à peine au sortir de l’enfance : ses charmes naissants allumèrent dans mon cœur une passion que seize années de  mariage n’ont fait que fortifier. » – Cagliostro

 

C8modif

 Cagliostro rencontra Sarafina à Rome en 1770. Il avait 22 ans, elle n’en avait que 13[4]. Il racontera plus tard que son mariage lui créa des ennemis et cela l’obligea de quitter Rome peu de temps après. Ils commencèrent ainsi leurs voyages. D’après les témoignages historiques, le nouveau couple fit immédiatement après, un pèlerinage vers Compostelle. Ils firent le voyage à pied, sans argent, vivant comme les pèlerins, et d’aumônes collectées sur le chemin.[5]

Les circonstances de leur rencontre ne sont pas connues et ce sujet enflamma l’imagination de quelques auteurs. Ils composèrent des histoires, tantôt romantiques, tantôt calomnieuses, dont la plus grande partie a été propagée au XIXème siècle.

Dans l’un de ces romans, Cagliostro est représenté se promenant dans les rues de Rome et croisant un cortège funéraire. Dans le cercueil ouvert, il aperçoit une jeune fille, très belle, vêtue de blanc comme une mariée. Il tombe amoureux sur place et la rappelle à la vie en l’embrassant, comme le prince de la Belle au bois dormant.

Dans un autre récit du même genre, Alexandre Dumas-père dépeint Sarafina comme étant une jeune fille, consacrée dès son enfance à la voie monastique. Sur le chemin menant au  couvent, elle et ses parents sont attaqués par des bandits, qui leur volent argent et  bijoux et tirent aux sorts le privilège de posséder la jeune fille. A cet instant, Cagliostro apparaît et la sauve. Il tombe amoureux et vient chaque jour dans l’église du couvent où elle participe à la messe. Il la fixe avec son regard magnétique et l’hypnotise. Cette influence mystérieuse effraye la jeune fille, qui se croît possédée. Au moment de sa consécration définitive comme Sœur, elle perd connaissance durant la messe, sur l’emprise de la volonté du magicien qui la fait entrer en catalepsie. Tout le monde la croit morte. Mais la nuit avant son enterrement, il fait de nouveau son apparition et la délivre de son sommeil pour l’emporter avec lui.

Un autre roman encore imagine le jeune Cagliostro rencontrant sa future épouse dans une église. Il l’entend chanter dans la chorale et est très impressionné par sa beauté et par sa voix d’ange, il la suit sur le chemin de retour à la maison. Là, il lui fit des déclarations sous sa fenêtre etc. Scènes  romantiques dignes de Roméo et Juliette…

La plus répandue des histoires concernant leur rencontre est la version colportée par l’Inquisition durant et surtout après le procès de Rome. Comme une autre Marie-Madeleine, Sarafina n’est, d’après les inquisiteurs, qu’une prostituée. Elle s’appellerait en réalité Lorenza, Sarafina n’étant qu’un prénom attribué par son mari[6].

On prétend que dès le plus bas âge elle fréquentait une maison close, prés du domicile de ses parents, surnommée la Casa della napoletana[7]  (Maison de la napolitaine). Cagliostro l’aurait rencontré alors qu’il était à la recherche d’une fille de joie. Voyant le profit qu’il pouvait tirer de sa beauté, il l’épousa et l’amena avec lui, la forçant de se donner aux riches et aux puissants. Ici, les Inquisiteurs ne semblent pas être en accord avec eux-mêmes, car après nous avoir présentée une Lorenza qui se prostituait avant son mariage, ils font d’elle une honnête fille, corrompue par les propos pervers de son mari. Le pamphlet diffusé par l’Inquisition qui avait comme but de discréditer surtout Cagliostro, la présente ainsi[8] : « Les époux logèrent quelques mois dans la maison du beau père. Les premières leçons que la jeune épouse reçut de son mari, furent sur les moyens de plaire aux hommes et de les attirer. La coquetterie la plus indécente, la manière de se mettre la plus scandaleuse, furent les principes qu’il lui inspira. La mère de Lorenza scandalisée de cette conduite, avait de fréquentes altercations avec son gendre, qui prit le parti de choisir une autre demeure. Il lui fut alors bien plus facile de corrompre l’âme et les mœurs de son épouse. Il la présenta à deux personnages qualifiés, après l’avoir prévenue d’avance de chercher à s’emparer de tous deux ; elle ne réussit pas avec l’un et eut le plus grand succès auprès de l’autre. Lui-même la conduisit dans un lieu consacré au plaisir de l’amant, la laissa seule avec lui et se tint dans une autre pièce. Les discours, les offres répondirent aux vues du mari, mais la femme résista dans cette première occasion ; elle fit confidence à son mari de l’assaut qu’elle avait éprouvé et n’en reçut que les plus durs reproches et les menaces les plus violentes. Ce fut alors qu’il commença à lui insinuer cette maxime qu’il lui répéta depuis si fréquemment : ‘Que l’adultère n’est point un crime dans une femme qui s’y prête par intérêt et non simplement par amour pour un homme’. Il ajouta l’exemple aux percepts en lui montrant combien il respectait peu lui-même les lois de la chasteté conjugale. Ses excès dans ce genre étaient favorisés par l’usage habituel qu’il faisait d’un certain vin d’Egypte, qu’il composait avec beaucoup d’aromates appropriés à l’effet qu’il se proposait. »

Et si leur histoire d’amour n’était pas plus simple, sans toucher ni à l’une, ni à l’autre de ces extrêmes ?

 


 [4] Pendant l’Affaire du collier, en août 1785, elle déclare avoir 28 ans et être née le 12 mars (1757). D’un autre côté, en Pologne, on note avoir fêté l’anniversaire de la comtesse fin avril - début mai. Une contradiction de plus.

[5] Les détails de ce pèlerinage ont été volontairement mélangés par l’Inquisition avec des faits ignobles attribués à la vie de Joseph Balsamo, afin de discréditer Cagliostro

[6] On dit que Sarafina est le nom initiatique que Cagliostro donna à sa femme. Il est vrai que ce prénom peut servir à ce but, car les séraphins (êtres de feux ou ceux qui brûlent de l’amour divin) sont considérés dans l’angéologie les esprits les plus purs et les plus hauts des hiérarchies célestes.

[7] D’autres présentent cette maison comme un lieu de rencontres secrets entre les amoureux et pas comme un lieu de prostitution. Pendant les interrogatoires de l’Inquisition, Sarafina nia « avec obstination et désespoir » d’avoir jamais fréquenté la Maison de la napolitaine.

[8] Giuseppe Barberi, Vie de Joseph Balsamo pp. 6-7.


 

 Fille d’un voleur ou princesse de Santa Croce ?

                                              « Mon épouse, la plus aimable, la plus virtuose des femmes…» - Cagliostro 

 

     rome gravure

 

Le mystère couvre non seulement les circonstances de leur rencontre, mais aussi celui de l’origine de Sarafina. On sait de manière certaine qu’elle était de Rome. Mais qui étaient ses parents ?

Cagliostro déclare à plusieurs reprises que sa femme est d’origine noble et indique aussi un nom, Felichiani.

D’un autre côté, les nombreux pamphlets qui l’ont attaqué mettent en question des aspects sensibles pour l’époque liés à sa femme : l’extraction, les titres, la réputation, la fidélité conjugale. On est allé jusqu’à prétendre qu’ils n’étaient pas mariés et on parlait d’elle comme de « sa prétendue femme » ou « la femme qui se dit la sienne ».

Par suite, on a attaqué son origine, qui forcément ne se devait pas d’être noble. Plus son mari parlait d’elle comme étant née princesse, plus ses ennemis répandaient le bruit que le père de Sarafina n’était qu’un « pauvre fondeur de cuivre », « un modeste sculpteur » ou « le secrétaire d’un commis de la daterie,  emploi qui serait dédaigné par les nobles ».

Campo dei Fiori by Giovanni Vasi

La famille Feliciani, que l’Inquisition présente comme étant celle de Lorenza, habitait Vicolo delle grotte, près de la place Campo dei Fiori et était composé de : Giuseppe Feliciani (père), Pasqua Feliciani (mère), Francesco Feliciani (le frère homosexuel de Lorenza, amant du baron di Santa Venere) et une sœur plus âgée, dont on ne connaît pas le nom (l’Inquisition indique seulement qu’elle avait épousé Carlo Antonini et qu’en 1789, Lorenza le séduira et fera de lui son amant).

Quant au père, Giuseppe Feliciani, une lettre anonyme envoyé de Palerme en novembre 1786[9], qui parle pour la première fois de Cagliostro comme étant un certain Joseph Balsamo, le décrit comme : « un budatore, fondeur de cuivre pour les ornements des équipages. Le prétendu comte de Cagliostro se maria à Rome avec sa fille, Lorenza, qu’il nomma Serafina. Elle est une beauté de l’Europe par sa blancheur, ses grâces et son esprit, quoique d’une taille médiocre. »

Giuseppe Feliciani avait aussi une longue histoire avec la police romaine. D’après David Silvagni, qui a fait des recherches en Italie, il s’était enfui de Monte Rinaldo, province de Fermo, afin d’échapper à une condamnation pour vol et était venu à Rome sous un autre nom.[10]

Au delà de toutes ces histoires, la vérité et les calomnies sont difficiles à démêler, il reste le fait que Cagliostro avait toujours présentée sa femme, comme étant née « Principessa de la Croce » ou de « Santa Croce ». Un autre nom symbolique qu’il donna à sa femme ? Peut-être pas10bis. Au moment de son procès en 1789, l’Inquisition avait suffisamment de raisons pour essayer d’étouffer un scandale et ne pas mélanger le nom d’une famille illustre et très respectable à Rome avec celui d’un homme qu’elle essayait de faire passer pour un aventurier, un escroc et un hérétique.

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  Le cardinal de bernis

Car les Santa Croce avaient leurs racines dans la famille Publicola de l’Empire romain et étaient aussi illustres que les Orsini ou les Farnese. Lorsque Cagliostro est arrivé à Rome vers 1769, le salon des Santa Croce était le plus fréquenté de la bonne société de l’époque et surtout par les diplomates et les étrangers qui étaient de passage à Rome. Ce salon était brillamment tenu par l’épouse du prince Antonio de Santa Croce, Giuliana, née marquise de Falconieri[11]. A l’époque, tout le monde savait qu’elle était la maîtresse de l’ambassadeur de France à Rome, le cardinal de Bernis. D’ailleurs, lorsque la Révolution éclata en France, on l’a surnommée « La Giacobina » - la jacobine, à cause de ses idées révolutionnaires et le soutien offert aux jacobins.

Cagliostro ne pouvait pas manquer de fréquenter son salon, car il dit qu’à Rome, il a connu la plupart des Cardinaux et Princes. «Je partis seul pour Rome, écrit-il, avec des lettres de crédit pour le Sieur Bellone, banquier. Arrivé dans cette Capitale du monde Chrétien, je résolus de garder l'incognito le plus parfait. Un matin, comme j'étais renfermé chez moi occupé à me perfectionner dans la langue Italienne, mon valet de chambre m'annonça la visite du Secrétaire du Cardinal Orsini. Ce Secrétaire était chargé de me prier d'aller voir son Eminence ; je m'y rendis en effet. Le Cardinal me fit toutes les politesses imaginables, m'invita plusieurs fois à manger chez lui, et me fit connaître la plupart des Cardinaux, et Princes Romains et notamment le Cardinal d' Yorck, et le Cardinal Ganganelli, depuis Pape sous le nom de Clément XIV. Le Pape Rezzonico, qui occupait alors[12] la Chaire de S. Pierre, ayant désiré de me connaître, j'eus plusieurs fois l'honneur d'être admis à des conférences particulières avec Sa Sainteté. »

villa malta

     Villa Malta

Et plus tard, quand Cagliostro est retourné à Rome en 1789, Giuliana Falconieri, princesse de Santa Croce participera avec son amant de Bernis, l’ambassadeur, à la fameuse séance de la Villa Malta, à l’origine de l’arrestation de Cagliostro pour avoir organisé une réunion maçonnique à Rome. Mais bien sûr, la participation de personnages si célèbres a été volontairement oubliée par le Saint Office, sinon elle se devait de faire arrêter une personne de la famille du Pape et un cardinal de l’Eglise catholique pour avoir participé à des réunions interdites par le Vatican.

 


9] Lettre anonyme adressée au commissaire Fontaine le 2 novembre 1786 de Palerme, Archives de l’empire Y 13125

[10] Plus exactement il avait changé le prénom de Luca Andrea en Giuseppe ou Giovanni (dans les documents de l’Inquisition, il apparaît tant sous un nom que sous l’autre). Son passé chargé fait du soi-disant père de Sarafina un personnage suspect. Et s’il n’était qu’une de ces personnes victimes des pressions de l’Inquisition et qui a été forcé de jouer le rôle du père de Sarafina-Lorenza pour dénoncer Cagliostro ? Un autre membre de cette famille, le soi-disant frère, Francesco qui déposa lui aussi contre Cagliostro, avait été condamné pour sodomie à Naples et avait passé trois ans en prison à Cadix pour vol. (Voir plus loin chapitre VII).

10bis L’auteur, après de nombreuses recherches n’a pu confirmer par des preuves la naissance princière de la femme de Cagliostro, mais elle en était fortement convaincue.

[11] Leur mariage avait eu lieu en 1761 et ils avaient quatre enfants : Luigi, Carlo, Francesco et Margherita. Giuliana Falconieri était la tante de Costanza Falconieri, qui épousa le neveu de Gian Angelo Braschi ou Pie VI, le pape qui condamna Cagliostro.

[12] Carlo Rezzonico a été pape sous le nom de Clement XIII. Il est mort le 2 novembre 1769 et Gian Antonio Ganganelli est devenu pape sous le nom de Clement XIV.


 

Un pauvre fondeur de cuivre qui porte un Ordre

«Quelques fois il instruisait les pupilles à donner aux anges qui étaient censés leur apparaître les traits de sa femme, pour que les assistants s’affectionnaient encore plus pour elle. » - Barberi

 le palais ducal de mitau

                                                le palais ducal de mitau

D’ailleurs, Elisa von Recke raconte une scène qui s’est passée à Mitau, en Courlande, et dans laquelle est faite mention du père de Sarafina. Ce récit est intéressant aussi par la mystérieuse apparition d’une petite fille, étonnamment ressemblante à Sarafina. C’est un fait qui se répète. Le même fait est rapporté également par la Loge : La Sagesse Triomphante de Lyon, et cela deviendra plus tard, aux yeux de l’Inquisition, un grave délit dans lequel elle voyait une autre manœuvre de Cagliostro pour faire que ses disciples tombent amoureux de sa femme.[13]

«Quelques jours plus tard, écrit Elisa von Recke, Cagliostro fit une expérience magique en présence de sa femme, de mon oncle, de ma tante et du chambellan von der Howen. Tout ce que je sais est que l’enfant a vu la forêt où le trésor magique était caché. Par suite, il a vu un autre enfant qui a ouvert la terre et lui a montré de l’or, de l’argent, des papiers, des instruments magiques et une petite boîte contenant de la poudre rouge.

 Cagliostro : Qu’est-ce que tu vois?

 L’enfant : Je vois la petite fille qui ressemble à votre femme et qui s’est montrée devant moi la dernière fois.

Cagliostro : Qu’est-ce que tu vois maintenant ?

 L’enfant: La petite fille est là.

Cagliostro : Embrasse la petite fille, donne lui un baiser et demande lui de te montrer la forêt !

 L’enfant : Je vois la forêt, il y en a un arbre abattu.

Cagliostro : Demande à la petite fille d’ouvrir la terre !

L’enfant : La terre est ouverte. Je vois cinq cierges. Je vois de l’or et de l’argent, des papiers de toute sorte et des instruments en fer.

Cagliostro : Ordonne que la terre soit fermée, la forêt disparaisse et la petite fille aussi !

Par suite, la comtesse de Cagliostro désira avoir des nouvelles de son père. Cagliostro évoqua son beau père. L’enfant dit peu de temps après.

L’enfant : Je vois maintenant un homme de haute taille qui ressemble à la comtesse. Il est décoré d’un Ordre, semble content et en bonne santé.

Cagliostro dit alors à l’enfant de demander si le père de la comtesse se trouve en ville ou à la campagne et s’il avait reçu la lettre, dont il avait connaissance.

 

L’enfant répondit qu’il était à la campagne et qu’il avait reçu la lettre. »

Un modeste fondeur de cuivre romain, comme on avait dit du père de Sarafina, décoré d’un Ordre, distinction réservée aux nobles ? Voilà encore un autre mystère, aussi grand que l’apparition de la petite fille ressemblante à Sarafina.

 


 [13] Une autre ineptie ! Elle cache pourtant une contradiction : il est étrange que les inquisiteurs attribuent à un charlatan cette capacité de dicter l’apparence des apparitions.

 


 

 Une autre Sarafina, pas si belle et attirante

« Madame Cagliostro n'était pas très jeune, mais sa figure assez jolie, était douce et aimable ; elle était fort petite, un peu grasse, très blanche » -  Marquise de Rochejacquelin

 

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La Comtesse est présente aussi dans une scène qui se passe à Saint Pétersbourg et est relatée dans les mémoires du baron de Heyking[14]. Mais, surprise, on ne retrouve plus du tout la beauté éclatante qui permettait au mari de vendre les charmes de sa femme, comme le prétend l’Inquisition. La scène est trop savoureuse pour manquer de la présenter telle qu’elle est racontée par le baron : « C’est à ce moment là,  que le célèbre Cagliostro, qui avait tourné toutes les têtes à Mitau, est arrivé à Pétersbourg. Il avait une très flattante lettre de recommandation de la part de Monsieur von der Howen envers moi, qu’il m’a remis immédiatement après son arrivée. Comme il parlait un très mauvais français, je lui ai répondu en italien. La manière dont il s’exprimait dans cette langue révélait un homme de basse sphère et de peu d’éducation. Il insista que je rende visite à la comtesse, sa femme, Grande Maîtresse de l’Ordre d’adoption. Chemin faisant il me confia que la comtesse, sa femme était née Principessa della Croce et avança une quantité de vantardises dignes d’une bande de jongleurs.

Sa femme avait l'apparence d'une personne passée ; ses yeux rouges montraient les traces des larmes versées. Sa tenue et sa manière de s’exprimer, même si elles étaient moins ordinaires que celles de son mari, la caractérisaient comme une de ces regrettables jongleuses qu'on fait danser contre leur volonté. ‘Donnez le bienvenu’, criât il comme un possédé,’ à cet illustre frère. Il est de notre ordre.’ Après quelques formules générales de politesse, Cagliostro me dit: ‘Je suis venu voir la grande Catherine, cette Sémiramis du Nord et pour répandre la grande lumière à l’Est. Elevé dans les pyramides égyptiennes, j’y ai appris la science occulte et je suis le chef des Princes R... C....’ Il se leva et me montra une étoile et un turban rouge me disant : ‘Voilà les signes de mon degré.’  J’ai regardé l’étoile, elle était identique avec celle de l’ordre de Stanislas, sauf que on avait remplacé le chiffre des Rois avec une rose rouge.

Je me suis permis de lui faire observer qu’à l’exception de la rose, cela était l'étoile de l’Ordre de Saint Stanislas. Il sembla se trouver un peu dans l’embarras, mais se redressa vite et me dit : ‘Vous avez tout à fait raison. C’est le frère H. qui me l’a donné à Mitau, parce que mon étoile m'a été volée pendant le voyage de Rome.’ ‘ Connaissez-vous cela ?’, me dit il après, sur un ton de supériorité ridicule. C'était une feuille de papier avec des hiéroglyphes kabbalistiques, et des dessins comme j’avais vu dans les ouvrages de Bernhardi, Detour, Schlich, etc.

J’ai jeté un coup d’œil sur la feuille et dit: ‘Je ne connais pas la signification de ces hiéroglyphes, mais si vous voulez, je peux vous apporter demain dix feuilles semblables, desquelles vous ne comprendriez pas plus que moi de la votre. ‘Je vous pardonne’, répondit-il avec une mine offensée, ‘ votre manque de croyance et votre ignorance. Car au degré que vous avez dans la franc-maçonnerie, vous n’êtes qu’un enfant dans notre ordre. Mais, si je le veux’, dit il avec le ton d'un charlatan correct, ‘ je pourrais vous faire trembler.’ ‘Oui, peut être, si vous me provoquez une fièvre.’ ‘Qu’est ce que la fièvre pour le comte Cagliostro qui commande sur les esprits? Ne vous a-t-il donc rien écrit votre ami Howen sur mon pouvoir ?’ ‘Pas un mot. ‘ ‘Bon, maintenant vous le savez.’

Ici nous avons été interrompus par un serviteur du chargé d'affaires espagnol, qui priait Monsieur Cagliostro, vu qu’il était espagnol, de passer au plus tôt chez lui. Les paroles expirèrent sur les lèvres de Cagliostro. Après s’être un peu rassemblé, il dit : ‘Que veut de moi ce chargé d’affaires avec lequel je n'ai rien en commun? Je n’ai aucune envie de le voir’. ‘Je vous conseille d’y aller, il pourrait mettre la police sur vous.’ Il promit d’aller le lendemain chez le chargé d’affaires, et comme il était presque une heure du midi, il m’invita à table.

J'acceptais l'invitation parce que cela me faisait plaisir d'étudier cet homme qui me semblait être le plus impudent et le plus ignorant charlatan. Mais il se révéla pendant la conversation qu’on commença maintenant, qu’il avait des idées assez raisonnables sur la chimie et la science naturelle. ‘La chimie’, disait il,’ est un jeu d’enfants pour ceux qui comprennent l'alchimie, et l'alchimie n’est rien pour un homme qui commande sur les esprits. En ce qui me concerne, j'ai de l'or (il fit sonner les ducats de sa poche) et des diamants (il montra une bague avec de petits diamants mal montés), et pourtant je méprise tout cela et je fonde mon bonheur sur le pouvoir spirituel que j’exerce sur la nature et les êtres créés. Aussi j’ai le pouvoir sur la première classe d’êtres qui est au-dessus des hommes. Ces sont les âmes des morts[15] que je contrains par mes évocations d’apparaître et de répondre à mes questions.’ Je ne pouvais pas m'abstenir de rire.

‘Je ne me fâche pas sur votre manque de croyance’, dit il,’ vous n’êtes pas le premier esprit dur que j’ai dompté et subjugué. Lequel de vos parents qui sont morts voulez vous voir ?’ ‘Mon oncle, mais sous une condition.’ ‘ Sous laquelle ?’ ‘Que je peux lui tirer sur la poitrine avec un pistolet chargé. Comme il est un esprit, je ne pourrai lui faire aucun mal, non ?’ ‘Non, vous êtes un monstre. Je ne vous montrerai quel que ce soit plus jamais ; vous n’en êtes pas digne’, et avec cela il se leva d’un bond et quitta la pièce comme un orage. Sa femme semblait être effrayée et dit qu’il faut trembler lorsqu’il se met en colère. Et j’en ai ris, car tout cela peut seulement effrayer des enfants. Il resta là pour quelques minutes et revint calme et serein.

‘Et bravo. Je l’ai mis à l’épreuve. Je vois que vous êtes un brave chevalier ; tant mieux.’ Il semblait être content de moi et me dit ‘il arrivera le moment où vous connaîtrez le comte Cagliostro et son pouvoir.’ »

 

[14] Karl Heinrich Heyking (1752-1796), aide de camp du grand Hetman de Lituanie, lOginski, célèbre pour avoir effectué à travers l’Europe un voyage d’agrément fortement teinté de quête ésotérique et alchimique en compagnie de l’aventurier Stefano Zannowich, dit prince de Montenegro. Heyking était apparenté à Elisa von Recke.

[15] Encore une contradiction à la Cagliostro. Quelques mois avant il avait dit à Elisa Von Recke qu’il n’a aucun pouvoir pour évoquer les âmes des morts.


 

Et surtout ne pas accepter de cadeaux…

« Sa femme est romaine et en a la figure. Elle m’a paru avoir assez d’éclat. L’on prétend me donner le mot de l’énigme de ses ressources pécuniaires en me présentant la comtesse comme la mine intarissable. Il est vrai que quelques-uns d’assidus ont la réputation d’amateurs. »- Marquis de Chef de Bien

 

 

rohand-modifOn avait dit que si Cagliostro refusait de recevoir de l’argent ou des cadeaux, il n’en était pas de même pour sa femme. On prétendait même entrevoir la source de leur richesse dans les cadeaux que Sarafina recevait de ses amants[16], et partout on l’a soupçonnée d’être la maîtresse de quelque personnage important : le prince Potemkin, favori de Catherine II à Saint Pétersbourg, le cardinal de Rohan à Paris, etc.

L’Inquisition prétend, dans son pamphlet, que Cagliostro disait souvent à sa femme : « A quoi te sert ta vertu ? Est-ce ainsi que ton Dieu te secourt. Nous savons par des personnes qui ont connu la femme de Cagliostro[17], dans le temps où ce fourbe commençait à se procurer un grand nombre de partisan, qu’elle joignait à une figure agréable le caractère le plus doux et le plus confiant. Elle était naturellement portée à aimer ceux qui la prévenaient par quelques caresses et à leur ouvrir les secrets de son cœur. Elle leur faisait part de ses chagrins et des mauvais traitements de son mari, qui en public lui témoignait des égards, mais qui en particulier la traitait avec une brutalité féroce. Il n’est pas étonnant qu’un homme de ce caractère ait forcée à entrer dans la carrière du vice, une femme faible que son penchant portait à l’honnêteté. »

Mais ce qui se passa à Londres en 1776, montre que son mari lui enseignait bien d’autres principes que ceux d’accepter des cadeaux. C’est l’histoire d’un premier collier, moins célèbre que celui de la Reine…

«Scott me dit qu’il faisait venir d’Ecosse sa femme et ses trois enfants et qu’aussitôt arrivée, il présenterait milady Scott à la comtesse. Milady Scott vint en effet chez moi avec toutes les livrées de la pauvreté : elle intéressa ma femme par son esprit et par le récit fabuleux de ses malheurs. La comtesse lui donna quelque argent, du linge et des habits, tant pour elle que pour ses enfants qui, comme elle, manquaient des choses les plus nécessaires.

Le tirage de la loterie en Angleterre commença la 14 novembre. J’indiquai en plaisantant le premier numéro. Personne de ma société ne voulut l’assurer et le hasard voulut que le numéro sorte en effet. J’indiquai pour le 16 le 20. Scott risqua peu de chose et gagna. J’indiquai pour le 17 le no 25. Le no. 25 sortit et fit gagner 100 louis à Scott. J’indiquai pour le 18 les numéros 55 et 57 qui sortirent tous les deux. Les profits de cette journée furent partagés entre Scott, Vitellini et la prétendue milady Scott.

On peut juger quel fut mon étonnement en voyant le hasard correspondre aussi constamment a des calculs que j’avais cru chimériques. Quelle que put être la cause de cette bizarrerie j’ai crus devoir par délicatesse m’abstenir de donner à l’avenir aucun numéro.[18]»

«Scott et la femme qu’il disait être la sienne m’obsédèrent en vain, je résistai à leurs importunités. Scott voulut alors tenter la voie des présents. Il fit à ma femme le cadeau d’une fourrure de mantelet d’une valeur de 4 à 5 guinées. Je ne voulus pas l’humilier en le refusant, mais le même jour je lui fis présent une boîte d’or de 25 guinées et pour ne plus être tourmentée, je consignai à ma porte le mari et la femme.

Quelques jours plus tard, la prétendue lady Scott trouva le moyen de parler à la comtesse de Cagliostro, elle lui dit en pleurant qu’elle était de nouveau ruinée, que Scott était un chevalier d’industrie auquel elle avait eu la faiblesse de s’attacher, qu’il s’était emparé de tous les bénéfices de la loterie et qu’il venait de l’abandonner avec les trois enfants qu’elle avait eus de lui. La comtesse de Cagliostro moins courroucée de la tromperie qu’on lui avait faite que touchée du sort de cette créature eut la générosité de me parler en sa faveur. Je lui envoyai une guinée et lui indiquai le no. 8 pour le 7 décembre.

La demoiselle Fry (c’est le nom de la prétendue milady Scott) vendit et mit en gage tous ses effets qui lui restaient et mit sur le no.8 tout l’argent qu’elle put effectuer. Le hasard voulut encore que le 8 sortit de la roue de la fortune. L’avidité de la demoiselle Fry n’étant pas satisfaite elle s’occupa des moyens d’avoir de nouveaux numéros. S’imaginant sans doute que le meilleur serait de faire accepter un présent à la comtesse de Cagliostro, elle lui offrit une petite boîte d’ivoire a cure-dents, dans laquelle étaient des billets de banque. La comtesse de Cagliostro lui ayant déclaré formellement qu’elle n’accepterait aucun cadeau, elle se concerna sur la manière de lui en faire un qu’elle ne put pas refuser. Elle acheta un collier de brillants et une tabatière d’or a deux couvercles, elle mit le collier de brillants dans un côté de la boîte et remplit l’autre d’une poudre d’herbes ressemblante a du tabac et bonne pour les fluxions, maladie dont la comtesse de Cagliostro était alors attaquée.

La demoiselle Fry ayant saisi le moment où la comtesse était seule, vint la voir sous prétexte de lui faire ses remerciements. Pendant la conversation elle tira sa boîte sans affectation et pria la comtesse de vouloir prendre une prise de son tabac. Cette dernière qui ne connaissait point cette espèce de tabac, en ayant vanté l’odeur, la demoiselle Fry lui offrit la  boîte qui le contenait. Vitellini était présent. La comtesse la refusa à plusieurs reprises. La demoiselle Fry voyant que ses instances étaient inutiles, se jeta en pleurant aux genoux de la comtesse, qui, pour ne pas la désobliger, consentit enfin à prendre la boîte.

Ce ne fut que lendemain de cette scène que ma femme s’aperçut que la boîte était à double fond et qu’elle contenait un collier de brillants. Ma femme m’avoua alors ce que s’était passé la veille. Je ne lui déguisai pas le mécontentement que j’en éprouvais. »


Cette incapacité à refuser pour ne pas désobliger, une grande suggestibilité diront les modernes, accompagnera Sarafina toute sa vie. Sensible, facile à impressionner, influençable et trop  émotionnelle, la Comtesse offrira aux adversaires de Cagliostro, malgré elle, des opportunités pour l’attaquer.

 


[16] Méthode qui était d’ailleurs très utilisé par les nobles de l’époque pour obtenir des faveurs et d’autres avantages. Cela était si habituel qu’en général cela ne scandalisait personne, au contraire.

[17] En fait, l’Inquisition reprend les calomnies du journaliste Morande qui n’avait pas connu Sarafina.

[18] Qu’on se rappelle ce qu’il avait dit à Elisa von Recke : « Pour que le Ciel vous confie de plus vastes trésors, ceux que vous désirez tant, il faut d’abord que vous sachiez résister a la tentation des richesses de ce monde, comme le Christ».


 

Des scènes de ménage ?

« Il faut lui pardonner, elle s’ennuie …» - Cagliostro

 

La vie de Sarafina à côté de Cagliostro n’était pas des plus faciles. Toujours en voyage, toujours à faire et à défaire des malles, tenir table ouverte pour les nombreux amis du Comte, le voir entouré par de très belles femmes qui tombaient amoureuses de lui et se le disputaient.

 

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On connaît l’histoire de la marquise de Branconi qui a fait un grand scandale à Strasbourg. D’une beauté éclatante, elle était habituée à voir tous les hommes à ses pieds et parmi ses amants, il y avait Lavater et Goethe. Après avoir connu Cagliostro, elle a tout imaginé pour le conquérir, mais l’erreur qu’elle fit fut de mal parler de la Comtesse et d’essayer même de l’éloigner de son mari afin de s’emparer plus facilement de lui. Le résultat fut que Cagliostro refusa de la revoir. Même six ans plus tard, à Bienne, lorsqu’elle exprima le désir de le revoir, il lui mit la condition de ne la rencontrer qu’en présence de tiers.

 

 

 

 isabelle de charierePresque de la même époque datent les témoignages de l’écrivain Isabelle de la Charrière[19] qui, logée dans la même maison que Cagliostro, assista à des scènes de ménage.

Elle parle de Sarafina dans une lettre écrite le 13 mars 1790 à son ami, le baron de Chambrier d’Oleyres, ministre prussien à la cour de Turin. Ce sont des affirmations à prendre avec prudence car, à ce moment-là, les anciens disciples s’acharnaient contre la Comtesse, qui avait apparemment livré son mari à l’Inquisition.

« Quant à sa femme j’en ai pour de bonnes raisons la plus mauvaise opinion du monde. Feu M. de Luternau m’en a assez dit pour me la faire mépriser complètement. Recevant un jour une lettre de son mari elle la déchira et la brûla en présence de celui qui me l’a raconté en disant: «Que ne puis-je en faire autant de celui qui l’a écrite! »

Vous pouvez Monsieur dire cela hautement comme une chose très vraie et très sure car M. de Luternau était aussi incapable de mentir que moi. Il ne la trahit pas auprès de son mari, mais quelques jours après, on convint dans la maison (et je crois qu’il fut du nombre de ceux qui prirent ce parti) qu’on avertit Cagliostro que quelques uns des procédés de sa femme le décrieraient infailliblement. Il était question je crois de présents qu’elle extorquait.

Le lendemain je le vis chagrin, changé, pâle. Il me dit qu’il était malheureux. Il ne parlait pas à sa femme qui avait les yeux très rouges.

Cela dura deux ou trois jours. Ensuite je la vis redoubler de cajoleries, de flatteries de bassesse ; riant sans nulle envie de rire dès que son mari avait l’air d’avoir voulu être plaisant et lui, je le vis tout à fait radouci. Il disait à Luternau : « Voyez vous quand elle ferait des choses peu convenables il faudrait lui pardonner. Elle s’ennuie. Jamais je n’ai été moins riche que dans ce moment et jamais je n’ai pu lui fournir moins de parure, ni moins d’amusements. »

Je l’allai voir à Passy dès qu’il fut sorti de la Bastille (en juin 1786). Il me toucha par un mélange de sensibilité et de courage qui n’avait rien d’étudié. Ce qu’avait souffert sa femme me parut l’affecter plus que ses propres ennuis. Pour elle, à un redoublement d’embonpoint, près je la trouvai comme à Strasbourg : une commune et désagréable femme. »

 

 

 La robe blanche tachée de rouge

« Dans une petite pièce, au fond, les dames entouraient Madame Cagliostro qui tenait la place d’honneur à côté du feu ; auprès d’elle était son amie, Madame Sarasin, plus âgée, plus mondaine.» - Burkli

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  27bis

 

C’est toujours à Strasbourg que Sarafina dut subir les premières attaques directes de la part des ennemis de son mari. Un soir d’août de l’année 1781, Cagliostro se trouvait avec elle à Saverne, dans la résidence d’été du Cardinal de Rohan. A l’époque, le château, détruit pendant l’incendie de la nuit de 8 septembre 1779, était en pleine reconstruction. Le Cardinal, ainsi que ses invités, logeaient dans le pavillon la Trémouille, situé dans le parc, à côté de l’Orangerie. C’est dans ce pavillon que Cagliostro passa ses quelques séjours à Saverne, et pas dans la Tour, près du château, appelée aujourd’hui pompeusement « Tour de Cagliostro » pour attirer les touristes.

A cette époque, Cagliostro était célèbre à Strasbourg grâce à ses guérissons miraculeuses. Ces résultats et le projet d’y établir un hôpital et un système médical indépendant de la faculté officielle, lui avaient valu la haine des médecins de la ville. Il était de plus en plus discuté et les premiers pamphlets contre lui datent de cette époque. Les histoires scandaleuses et les méchancetés n’épargnaient pas du tout sa femme.

 

comte de narbonneCe soir-là, au dîner, il y avait le vicomte de Narbonne, colonel au régiment de la Reine. Etant assis à la table, à côté de la Comtesse de Cagliostro, il renversa sur la robe blanche de celle-ci un verre de vin rouge :

« Le dîner s’arrête. Tout le monde s’empresse autour de la comtesse qui fonde en larmes. Narbonne, au lieu de demander des excuses s’écrie :
- Voilà bien du bruit pour une robe. Je la payerai.

Jusqu’à ce moment, Cagliostro avait assisté avec patience à toutes les impolitesses de Narbonne, qui pendant le dîner s’était fortement moqué de la manière dont la comtesse parlait le français. Il répond à son tour en s’adressant à sa femme d’un ton glacial :

- Je vous avais bien dit de ne point vous placer à côté de cet homme!
- Vous êtes un insolent, monsieur, et vous m’en rendrez raison l’épée à la main, crie le vicomte qui se veut insulté.

- Je ne suis point un escrimeur, c’est votre métier de vous battre, pas le mien, répond tranquillement Cagliostro.

- Eh bien, nous prendrons le pistolet! reprend Narbonne de plus en plus enragé.

- Je n’accepte pas davantage, mon métier est de guérir et  non pas de tuer.

A ces paroles le vicomte se lève et sort de la salle en criant :
- Voilà ce qui arrive, quand on est forcé de dîner avec des comtes et des comtesses faits à la hâte, tombant comme des bombes, on ne sait d’où! »
 

Le moment est important. La robe blanche de la Comtesse, symbole d’une réputation sans tache, est dorénavant tachée devant tout le monde. La scène est le préambule des attaques que Cagliostro subira à Strasbourg et après. La robe blanche de la Comtesse gardera les traces de cet incident, comme l’image de Cagliostro gardera les taches de la campagne publique menée à partir de ce moment par le vicomte de Narbonne, de concert avec les médecins de la faculté et son ex-serviteur, Saachi. C’est le début d’une lutte d’image qui ne finira pas, ni même de nos jours.

 


[19] Elle était née Isabelle van Zuylen en Hollande. Suite à son mariage elle s’est établit en Suisse, à Colombier, prés de Neuchâtel. Elle est allée en 1781 à Strasbourg pour consulter Cagliostro, car elle souffrait de terribles migraines.


 

En prison

« Toutes les prisons d’état ressemblent-elles à la Bastille ? Vous n’avez pas d’idée des horreurs de celle-ci : la cynique impudence, l’odieux mensonge, la fausse pitié, l’ironie amère, la cruauté sans frein, l’injustice et la mort y tiennent leur empire ; un silence barbare est le moindre des crimes qui s’y commettent. J’étais depuis six mois à quinze pieds de ma femme, et je l’ignorais. » - Cagliostro

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Sarafina a toujours accompagné son mari, même en prison. Car, pendant l’Affaire du Collier, elle a passé plus de sept mois à la Bastille. Au début, on a essayé de cacher à Cagliostro que sa femme avait été arrêtée. Les gardes, le gouverneur de la Bastille, le ministre de la Police, lui jurèrent sur l’honneur qu’elle était libre. Mais jamais il n'en sera convaincu et leur posera encore et encore la même question: « Est-ce que ma femme est en prison? »  « Non. Elle est chez elle », lui répondra-t-on à chaque fois.


Pourtant son intuition le maintiendra dans son attitude. Sarafina avait été arrêtée le même jour que lui et était séquestrée dans la Tour  surnommée – ironie  du destin – La Liberté.

Une fois que cette mystification fut amorcée, les autorités furent obligés de la jouer jusqu’au bout. On encouragea Cagliostro à écrire à sa femme, dans l’espoir de trouver quelque chose de compromettant pour lui dans ces lettres. Sarafina ne savait pas écrire. On l’obligea à dicter des réponses, comme si elle se trouvait à son domicile. Et ce ne fut qu’après six mois de cette farce que l’avocat Thilorier lui confirma que Sarafina se trouvait à la Bastille et, de plus, qu’elle était  malade. A partir de ce moment, il ne se soucia plus que de faire toutes les démarches nécessaires pour la mettre en liberté.


« Je suis précipité dans les cachots de la Bastille, écrit-il dans son mémoire le 18 février 1786. « Mon épouse, la plus aimable, la plus vertueuse des femmes a été traînée dans le même gouffre. Des murs épais, des verrous multiples la séparent de moi, elle gémit et je ne puis l’entendre. J’interroge mes gardiens, ils se taisent. Peut être, hélas, n’est-elle plus…Une créature faible et souffrante aura-t-elle pu vivre six mois dans un séjour où l’homme a besoin de toute sa force, de tout son courage et de toute sa résignation pour lutter contre le désespoir ? »

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Le 24 février 1786, il envoie au procureur général et au Parlement une requête[20] plus insistante : « Le Suppliant ne demande rien pour lui. Décrété de prise de corps, il attendra dans les fers le moment où la Justice, enfin désabusée, rendra à son innocence un témoignage éclatant. Mais, son épouse n’est ni décrétée, ni accusée ; elle n’a pas même, dit-on, été appelée et témoignage et cependant elle est détenue à la Bastille depuis six mois, sans que le suppliant ait jamais pu obtenir la permission de la voir.

Tant que le Suppliant a pu croire que les rigueurs d’une longue et cruelle captivité n’avaient point altéré la santé de son épouse, il s’est contenté de gémir en silence. Mais aujourd’hui qu’il n’est plus possible à ceux qui l’entourent de lui dissimuler l’état de cette malheureuse épouse et le danger qui menace ses jours, le Suppliant pénétré de la plus profonde affliction, se réfugie avec confiance dans le sein des Magistrats et les supplie, au nom du Souverain Juge, de vouloir bien pas la trahir et porter aux pieds du Trône sa respectueuse réclamation. 

Le Parlement n’est pas seulement le dispensateur de la Justice Suprême du Roi. Si c’est par lui que la volonté du législateur se manifeste au peuple, c’est aussi par lui que les gémissements du peuple viennent frapper l’oreille du Souverain. Le Suppliant demande qu’aujourd’hui le Parlement veuille bien user en sa faveur du plus beau de ses droits, du  droit d’éclairer l’Autorité et d’alléger l’oppression.

L’Europe entière a les yeux ouverts sur le procès fameux à l’occasion duquel mon épouse et moi avons été conduits à la Bastille. Les plus légères circonstances deviennent l’aliment de la curiosité universelle. Le Parlement connaît l’innocence et la détention de la Comtesse de Cagliostro ; le Suppliant lui dénonce publiquement la maladie qui menace ses jours. La laissera-t-on périr sans qu’elle puisse recevoir les secours d’un art bienfaisant, exercé par son époux. Et, s’il est vrai que ce dernier ait eu le bonheur d’arracher mille français des bras de la Mort, le condamnera-t-on a laissé périr près de lui son épouse infortunée, sans pouvoir lui donner ni soins, ni consolation ?

Le Suppliant a tenté inutilement tous les moyens de faire connaître aux Dispensateurs du Pouvoir, la situation affreuse dans laquelle il se trouve. Il pensait que le mémoire qu’il a  fait distribuer, il y a quelques jours, portant avec lui des preuves sans réplique de son innocence et de celle de son épouse, lui vaudrait au moins la liberté de cette dernière ; vaine espérance ! La voix publique est pour lui, et son épouse se meurt à la Bastille, sans qu’il lui soit permis de recevoir son dernier soupir, ou de tenter quelque moyen pour la rendre à la vie.

La seule ressource qui reste au Suppliant est dans la justice et la générosité des magistrats. Instruits de toutes les circonstances du Procès, ils peuvent attester l’innocence de la Comtesse de Cagliostro. Le Suppliant doit-il craindre d’être refusé, lorsqu’il ne leur demande pour toute grâce que celle de faire parvenir la vérité jusqu’aux pieds du Trône ?

La dame la Tour, sœur du Comte de la Motte, détenue depuis plusieurs mois à la Bastille, vient d’être mise en liberté. Est-elle plus innocente que la Comtesse de Cagliostro ; ou cette dernière aurait-elle moins de droits à la bienfaisance et à la justice du Monarque, parce qu’elle est Etrangère et parce qu’elle est mon épouse ? Loin de nous une semblable idée : les sentiments qui animent Sa Majesté sont connus de toute l’Europe. C’est sur la protection Royale et de l’hospitalité promise que le Suppliant était venu habiter la France, dans le dessein d’y terminer sa carrière. Persécuté, décrété, calomnié il n’a point désespéré de la Justice, persuadé que les Magistrats français ne se refuseront pas aux vœux d’un Etranger qui, sans se plaindre de l’erreur qui enchaîne sa liberté, borne ses désirs à celle de son épouse.

Craindrait-on de la part de la Comtesse de Cagliostro des démarches importunes, de vaines sollicitations, des larmes impuissantes ? Eh bien ! Que les portes de la Bastille soient fermées pour elle, mais que, du moins, on laisse à son malheureux époux la triste satisfaction de lui donner des secours et s’ils sont inutiles, celle de lui fermer les yeux. » 

 


 [20] Requête au Parlement, les Chambres assemblées pour servir d’Addition au Mémoire distribué le 18 du même mois.


 

De vives discussions dans le Parlement

« Aurait-elle moins de droits à la justice, parce qu’elle est mon épouse ? » – Cagliostro

 

marquis de launayMais le mois de mars arrive et rien ne se passe. Dans une note écrite de sa propre main au marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, Cagliostro menace de se tuer si on ne lui permet pas de voir sa femme.

L'avocat Polverit écrit pour elle une charmante défense : « On ne sait pas mieux d’où elle vient que d’où vient son mari. C’est un ange sous des formes humaines, qui a été envoyé sur la terre pour partager et adoucir les jours de l’homme des merveilles. Belle d’une beauté qui n’appartint jamais à une autre femme, elle n’est pas un modèle de tendresse, de douceur et de résignation, non, car elle ne soupçonne même pas les défauts contraires. Sa nature nous offre, à nous autres pauvres humains, l’idéal d’une perfection que nous pouvons adorer, mais que nous ne saurions comprendre. Cependant cet ange, à qu'il n’est pas donné de pêcher, est sous les verrous, c’est un contresens cruel, qu’on ne peut pas faire cesser trop tôt. Qu’y a-t-il de commun entre un être de cette nature et un procès criminel?»

Le Président du Parlement, Monsieur d’Omersson, échange avec le ministre des affaires étrangères, Monsieur de Vergennes, sous la responsabilité duquel entraient les étrangers. La lettre que d’Omersson lui écrit montre combien ce sujet a fait du bruit à l’époque : « l’intérêt général que cette femme a suscité depuis la publication du Mémoire de son époux ne peut pas être imaginé. »[21]

Entre temps, les parlamentaires discutent et rediscutent, mais ils se soucient plus des questions de forme, en essayant de décliner leur responsabilité. Voilà ce qu’écrit Bauchamont dans ces Mémoires : « 26 Février 1786. L'assemblée des chambres de vendredi, à l'occasion de la Requête concernant Madame de Cagliostro, a été chaude et longue, puisqu'elle a duré jusqu'à plus de trois heures. On s'est d'abord beaucoup occupé de la forme : les uns ont demandé si l'affaire principale étant portée à la Grande Chambre Assemblée, cet incident pouvait être agité aux Chambres assemblées ? D'autres, si Madame de Cagliostro, n'étant ni décrétée, ni accusée, ni même témoin, avait droit d'intervenir? Certains ont regardé le comte de Cagliostro, décrété de prise de corps, comme ne pouvant autoriser sa femme : cette qualité de comte de Cagliostro prise dans la requête a aussi offusqué plusieurs de Messieurs.

Durant ces débats, les gens du Roi ont demandé à entrer et M. Seguier, portant la parole, a fait un réquisitoire très violent contre la Requête qui n'avait pas été signée du premier président, avant la signification au procureur général ; il a conclu par demander qu'elle fût déclarée nulle, que le procureur qui l'avait signée et l'huissier qui l'avait signifiée, fussent interdits. Un tel réquisitoire, où l'animosité était manifeste et qualifiée, par les magistrats impartiaux, de réquisitoire « ab irato » a révolté un grand nombre et l'on a décidé qu'il n'y avait lieu à délibérer dessus. On a passé au fond de la question, et dans le cours dut opinions, il s'est fait plusieurs observations importantes.

Un de Messieurs, qu'on croit être le rapporteur, M. Titon, a prétendu que Madame de Cagliostro, qu'on peignait dans la requête comme dans un état de santé très fâcheux, se portait bien, qu'elle s'était démis le poignet, mais que cet accident n'avait pas eu de suite et qu'elle était en état de s'occuper à travailler aux ouvrages de son sexe. Il a 'dit ne pouvoir donner des preuves légales de son assertion, mais tenir cependant ces faits de gens dignes de foi, quoique pouvant avoir intérêt de déguiser la vérité et à portée d'être bien instruits. (Ce qui indiquait assez clairement les officiers de la Bastille).

 

220px-Bernard Legrand EpremesnilUn autre de ces Messieurs (qu'on juge être M. d'Eprémesnil, par l’intérêt qu'il prend à l'affaire) a certifié savoir de très-bonne part que Madame de Cagliostro était réellement malade et très malade ; il a offert de nommer ses auteurs à l'assemblée, si l'on pouvait lui assurer qu'il n'en résulterait rien de mal contre eux.

Un autre opinant s'est élevé contre les contradictions singulières qu'on observait de la part du ministère, qui, d'une part, avait apporté les plus grandes précautions pour découvrir la vérité dans cette affaire, en s'assurant de personnes contre lesquelles il n'y avait aucune preuve de délit, en les retenant dans les fers, même après leur innocence reconnue et de l'autre, avait laissé échapper M. de la Motte, se trouvant avec sa femme, lorsqu'elle fut arrêtée et lui détachant ses boucles d'oreille, ses bagues, les diamants qu'elle avait dans ses cheveux, en présence de l'exempt, qui non seulement ne l'arrêtait point, mais il le laissait faire et emporter ainsi avec lui le corps de délit, ou du moins très vraisemblablement des pièces de conviction.

II a été aussi remarqué que le baron de Planta, toujours détenu à la Bastille, se trouvait dans le même cas que Madame de Cagliostro, c’est-à-dire, n'était atteint d'aucun décret.

Le résultat de tous ces dires différents, a été de charger M. d'Ormesson qui présidait la compagnie, en l'absence de M. d'Aligre, de se retirer par devers le Roi, à l'effet de faire auprès de Sa Majesté les instances les plus vives pour obtenir la levée de la lettre de cachet, contre Madame de Cagliostro et contre le baron de Planta. »

Mais la réponse du Roi tarde d’arriver et le temps passe. Bauchamont note : « 19 Mars 1786. Madame la comtesse de Cagliostro n'est point sortie de la Bastille ; on varie même sur ce que le Roi a dit au président d'Ormesson, auquel s'est joint depuis le premier président. Comme il n'était chargé que de bons offices, il ne s'est point trouvé tenu de rendre compte légalement et littéralement de la réponse du Roi. Tous deux ont seulement donné à entendre, que si la compagnie voulait l'élargissement de la prisonnière, il fallait qu'elle ne parût pas s'en occuper. En général, on assure que le Roi a dit que si elle était réellement malade, il fallait qu'elle sortit : qu'en conséquence le commissaire et le médecin de la Bastille s'étaient transportés chez la comtesse, avaient constaté qu’elle n'avait eu que des incommodités attachées à son sexe et inséparables de sa captivité et de sa situation. Sur le compte qui en a été rendu à Sa Majesté par le baron de Breteuil, on ajoute qu'elle a décidé qu'il fallait que Madame de Cagliostro restât-là jusqu'à nouvel ordre. »

 


[21] Bibliothèque de l’Arsenal, MS Bastille 12517.


 Libéré

 « Vous, qui avez connus les délices d’un premier amour, vous seuls pouvez comprendre… » - Cagliostro

 

En fait, deux médecins avaient consulté Sarafina. Mais la conclusion est absurde, car si elle etait malade, elle l’était justement à cause du fait qu’elle se trouvait en prison.

Monsieur de Launay, le gouverneur de la Bastille, qui était responsable si quelqu’un des prisonniers tombait malade ou mourait dans sa prison, écrit au chef de la Police, assez irrité qu’on doute de ses compétences : « Le commissaire Chesnon vient de m’informer de votre part que vous partagez les peurs des membres du Parlement, concernant la santé de Madame de Cagliostro. Vous pouvez être tranquille Monsieur, si elle avait la plus légère indisposition vous l’aurez appris, ainsi comme vous êtes informé des moindres choses qui se passent dans le château. Cette femme n’est pas malade. Elle se promène presque chaque jour et même en ce moment elle est dans le balcon sur les tours. Une nuit avant, elle s’est légèrement démis le poignée de la main gauche, mais cela ne l’a pas empêchée de s’amuser avec la couture.

 

ChesnonMonsieur Chesnon a cherché aujourd’hui le médecin du château mais il est introuvable. Il lui a écrit et dès qu’il arrivera je vous enverrai son rapport. »[22]

Après d’interminables discussions, elle sortira finalement de sa prison, le 26 mars 1786, à 10 heures du matin. « Au sortir de la Bastille, la comtesse était très épuisée, écrit le libraire Hardy dans son Journal. « Des centaines de personnes amies venaient la voir, mais on s’inscrivait seulement chez le concierge. C’était à la mode et la perfection du bon style de faire une visite à Madame de Cagliostro Elle ne pouvait recevoir que très peu de gens. Ceux qui purent être reçus assuraient qu’elle avait tant pleuré à la Bastille que ses yeux en étaient usées.»

Bauchamont note de même, le 30 mars : « Ceux qui ont vu la comtesse de Cagliostro depuis sa sortie de la Bastille, assurent qu'elle a les yeux presque usé à force d'avoir pleuré ; elle n'a pu voir son mari, qui ne sait point qu'elle est libre, ni même obtenir la permission de lui apprendre cette bonne nouvelle. » C’est l’avocat Thilorier qui arrivera à le faire, d’une manière assez inédite, car lui-même avait interdiction de voir son client. On dit que Sarafina utilisera elle aussi cette modalité pour apercevoir son mari à distance : « 8 Avril. M Thilorier, l’avocat du comte de Cagliostro, n’ayant point de communication avec son client lors de l’élargissement de la Comtesse et ne pouvant conséquemment lui apprendre de bouche ou par écrit cette bonne nouvelle est allé peu de jours après sur le boulevard vers l'heure où il savait que le prisonnier se promenait et lui a fait des signes propres à l'instruire ; il a jugé par ceux que lui a rendus le comte de Cagliostro, qu'il en avait été compris. Il parait que le gardien du prisonnier n'a pas vu ou a affecté de ne pas observer cette intelligence et co-langage muet. »

   1313781-Le Palais-Royal à Paris

                                                              Les jardins du Palais Royal

 

On raconte qu’après s’être un peu remise, Sarafina est partie faire une promenade dans les jardins du Palais Royal[23]. Dans la vitrine d’un libraire, elle aperçoit son portrait, car on est en pleine Affaire du Collier où les portraits des protagonistes étaient partout.

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                                Les protagonistes de l'affaire du collier

 

Elle le trouve très mal fait et éclate de rire, chose qui attire l’attention sur elle. On la reconnaît, malgré cependant la faible ressemblance avec le portrait, la foule l’entoure, les hommes lui offrent les bouquets de fleurs qu’ils avaient apportés pour leurs rencontres. Le lendemain, les gazettes écrivent que : « les filles de joie du Palais Royal ont abandonné pour quelques instants leurs occupations et l’ont couverte de fleurs et la comtesse a accepté en rougissant ce tribut que le vice apportait à l’innocence. »

Mais rien ne peut égaler la scène qui s’est passé au moment où Cagliostro a été lui aussi libéré de la Bastille et a vu sa femme après neuf mois de séparation : «Je quittai enfin l’affreux séjour de la Bastille vers les onze heures et demie du soir, après neuf mois et neuf jours de captivité. Un fiacre me conduit dans ma maison. Il y a avait tout au plus deux heures que  ma femme avait eu la nouvelle de ma liberté. La nuit était obscure, le quartier que j’habite peu fréquenté. J’étais charmé de pouvoir arriver tranquillement et sans causer aucune sensation.

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                                        Porte de la rue St Claude

Quelle fut ma surprise de m’entendre saluer par les acclamations de huit à dix mille personnes. On avait forcé ma porte, la cour, les escaliers, les appartements, tout était plein. Je suis porté jusque dans les bras de ma femme. Mon cœur ne peut souffrir à  tous les sentiments que s’en dispute l’empire. Mes genoux se dérobent sous moi, je tombe sur le parquer sans connaissance. Ma femme jette un cri perçant et s’évanouit. Nos amis tremblants s’empressent autour de nous, incertains si le plus beau moment de notre vie n’en sera pas le dernier. L’inquiétude se communique de proche en proche. Le bruit des tambours ne se fait plus entendre, un morne silence a remplacé la joie bruyante. Apres un long évanouissement je renais. Un torrent de larmes s’échappe de mes yeux et je puis enfin, sans mourir, presser contre mon sein… je m’arrête O vous, êtres privilégiées, à qui le Ciel fit le présent rare et funeste d’une âme ardente et d’un cœur sensible, vous qui connûtes les délices d’un premier amour, vous seuls pouvez apprécier ce qu’est après dix moi de supplice, le premier instant du bonheur. » 

 


[22] Lettre du marquis de Launay, gouverneur de la Bastille à Monsieur de Crosne, lieutenent géneral de police, Bibliotheque de l’Arsenal, Paris, MS Bastille 12,517 f 126.

[23]A l’époque, il y avait des boutiques, des promenades, des cafés. Mais le Palais Royal était aussi un lieu pour des rencontres, car ici on pouvait trouver les plus célèbres filles de joie.


  Blanche

« Elle était très courtoise, un modèle d’épouse, très jolie, virtuose et toujours souriante. » - Sophie La Roche

                                              

Après l’Affaire du Collier, Cagliostro a dû quitter Paris en 24 heures et la France en quelques jours. Comme l’ordre d’exil de la part du Roi était arrivé à l’improviste, Sarafina est restée encore quelques jours à Paris, pour s’occuper des bagages. Elle rejoignit son mari à Passy et de là, ils partirent ensemble à Londres.

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Lettre de Louis XVI demandant le départ de Cagliostro

 

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C’est là que l’écrivain Sophie la Roche[24] la rencontre vers la fin de l’année 1786, et la blancheur de la Comtesse l’impressionne fortement : «La Comtesse fit son entrée plus tard. Elle était très courtoise, un modèle d’épouse, très jolie, virtuose  et toujours souriante. J’ai jamais vu si blanches mains, cou et  poitrine[25]. Elle parlait avec affection des Sarasins et tremblait d’effroi lorsqu’elle se souvenait de la période passée à la Bastille. Au cours du dîner, j’ai remarqué combien le puritain lord Gordon aimait être assis à côté de la jolie comtesse Séraphine, qui parlait déjà assez bien l’anglais. »       

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C’est une époque où Cagliostro avait porté plainte contre le gouverneur de la Bastille, Monsieur de Launay, et contre le commissaire Chesnon, au sujet d’une importante somme d’argent disparue de sa maison. C’était une accusation grave contre des gens importants du système juridique français. C’est dans ce procès contre de Launay et Chesnon qu’on doit chercher l’origine de la campagne de presse menée à Londres par le journaliste Theneveau de Morande. Cette campagne n’épargnera pas Sarafina. Le journaliste écrit que Cagliostro battait sa femme. Comme toujours lorsqu’il s’agissait de sa femme, Cagliostro va réagir avec promptitude et force : «Le Sieur Morande porte un œil scrutateur jusque dans l’intérieur de mon ménage. Pour pouvoir en troubler la paix, il assure qu’elle en est bannie. Le lecteur le plus prévenu contre moi n’a pas lu sans indignation cette partie de son libelle. Je suis, si on veut l’en croire, le plus féroce des maris et ma femme la plus infortunée des créatures. Il convient que ma conduite avec elle en société est celle d’un mari tendre, mais il soutient que je lui fais payer cher, dans le particulier les égards hypocrites que j’ai pour elle en public.

La preuve que cette accusation est calomnieuse se trouve dans l’accusation même, car si c’est dans le tête-à-tête seulement que je tourmente ma femme, comme le sieur Morande peut il assurer que je la tourmente ? Je pourrais sans doute invoquer ici le témoignage de tous ceux qui ont vécu dans mon intimité, mais je rougirai d’avoir à me justifier sur un pareil sujet.

De quel droit le sieur Morande ose-t-il m’interroger sur ma vie privée ? Qui l’a constitué sur la terre le censeur des mœurs domestiques, lui, qui, s’il existait une semblable magistrature, serait le dernier qui dût y prétendre ? Mais quand il serait vrai que j’aurais été assez injuste, assez lâche, pour maltraiter la vertueuse compagne de mes peines, elle seule aurait eu le droit de se plaindre. Lorsqu’elle se tait, aucun homme au monde, fût il magistrat, fût il monarque n’a le droit de soulever le voile dont sa tendresse indulgente aurait couvert mes  emportements.»

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Les attaques continueront de plus en plus virulentes. Lorsque, harcelé de tous les côtés, Cagliostro dût se réfugier en Suisse, Sarafina restera à Londres pour vendre la maison et les meubles. Theneveau de Morande en profita pour écrire que le Comte s’est enfuit avec les bijoux de sa femme et plaignait son sort. Il a prétendu aussi qu’abandonnée, elle essayait de se venger contre lui. Et pour donner plus de crédibilité à ses calomnies, Morande écrit que Sarafina avait confirmé tout ce qu’il avait écrit contre le Comte.

Mais cela n’a été qu’une autre manœuvre des ennemis du Comte. On comprend facilement que Sarafina était une alliée précieuse pour eux et ils avaient le plus grand intérêt à se vanter qu’elle était passée de leur côté. Même les anciens disciples français, contactés par le ministre Breteuil, ont fait des pressions sur elle pour qu’elle se tourne contre son mari. On lui a proposé d’aller en France où elle aurait une pension de la part du Ministre si elle déclarait que le Comte n’avait jamais eu l’argent que de Launay et Chesnon lui avait volé. Mais elle refuse et au lieu de partir en France, elle rejoint son mari en Suisse où elle dévoile toutes ces manœuvres devant un notaire : « Le 5 juillet de l’année 1787 Madame la comtesse de Cagliostro, née Feliciani à Rome, résidant à Bienne, a appelé chez elle le notaire et les témoins sous signés et à déclaré en leur présence que :  pour des raisons qui tiennent du devoir et de la conscience elle doit révéler à son mari, le comte Cagliostro des faits et circonstances qui ont rapport avec les persécutions violentes et injustes, auxquelles il est déjà exposé depuis quelques années, mais surtout durant son dernier séjour en Angleterre.

Qu’en connaissant et en étant informée de ses droits, elle a pris la décision de faire cette déclaration de sa propre volonté, en complète liberté et sans aucune constriction. Devant des personnes dignes de confiance cela sera écrit et formalisé afin de servir à son mari, le comte de Cagliostro. En me demandant, à moi notaire de recevoir et écrire tels comme ils sont, les faits et les paroles qu’elle a à déclarer, elle a continué à dire :

1 : Il est complètement faux et supposé, ce qu’ils ont prétendu les ennemis de Monsieur le comte, que Monsieur le comte l’a maltraitée et battue à partir du 10 juin 1786, moment de leur arriver en Angleterre jusqu’à son départ en Suisse.

2 : Elle se rappelle très bien que lors du deuxième voyage de Monsieur de Vismes[1] en Angleterre, celui-ci a essayé de s’insinuer près d’elle et de lui gagner la confiance contre le Comte, en lui disant qu’elle sera toujours malheureuse avec lui, que si elle était retournée en France elle y aurait trouvé un meilleur sort et que ses amis auraient fait du tout pour l’aider. On ne lui a pas caché que le vrai but de ses insinuations était de ruiner par elle monsieur le Comte, de connaître ses secrets et de faire triompher Monsieur de Launay. Pour la séduire plus facilement on lui a proposé une pension de la part de Monsieur de Breteuil.

3 : Malgré la réponse adressée par Monsieur Thilorier à la comtesse, elle déclare de n’avoir jamais écrit à cet avocat. Mais en Angleterre, les Messieurs de Vismes, Rey de Morande et Lanzangé ont essayé de la persuader qu’elle sera mieux en sortant de la tutelle de son mari et en allant à Paris, où elle sera en toute sûreté et protégée. Ces messieurs lui ont proposé à souscrire une lettre écrite en son nom contre son mari, mais elle n’a pas voulu souscrire. Mais il parait que malgré cela ils ont envoyé cette lettre en son nom, car Monsieur Thilorier l’a cité dans des documents publics. D’ailleurs Monsieur de Lanzagné l’a assuré qu’à Paris on savait des choses sur son mari, des choses cachés qu’on ne pouvait pas croire avoir autre source qu’elle. En conséquence on lui demandait de se positionner le plus vite.

4 : Elle ne connaît d’autres intrigants qui ont participé à cette scène que les trois personnages déjà nommés : de Vismes, Rey de Morande et Lanzagné.

5 : Elle ne connaît rien sur la lettre de l’abbé de Saint André, écrite également sans qu’elle le sache.

6 : Elle croit le cuisinier Agostino, qui était à un moment donné à leur service, capable de tout, mais qu’elle ne peut pas parler contre lui. Elle peut dire seulement qu’il a assisté aux propositions et discours des ces trois messieurs et n’a rien dit contre eux.

7 : Elle n’a jamais affirmé que son mari lui a volé les bijoux, mais après son départ elle avait déclaré que son mari a porté avec lui les bijoux, en espérant que comme cela on la laissera tranquille. Lanzagné lui avait proposé de lui garder les bijoux, mais elle lui avait répondu qu’elle les avait données à son mari. Entre temps, Rey de Morande essayait de la convaincre que Le Mene et Bridley lui aurai pris les bijoux, mais qu’elle savait les bijoux en sûreté, chez Monsieur de Loutherbourg.

8 : Rey de Morande a dit que l’accusation de monsieur de Cagliostro contre Chesnon et de Launay était fausse, et avec de Vismes et Lanzagné ils l’ont tant énervée et tourmentée, mais elle n’a jamais été d’accord avec eux sur ce sujet. Pourtant elle ne se rappelle plus ce qu’elle a pu répondre à ces gens là, car elle était en colère avec son mari, se sentant abandonnée par lui dans les mains de toutes ces personnes, qui se disaient être ses amis et qui mangeaient à sa table.

9 : Elle se rappelle qu’étant encore à la Bastille, vers la fin de l’arrestation, Monsieur de Launay lui a dit qu’elle avait été trop réservée dans le procès et s’est montré trop d’accord avec Monsieur le cardinal et Monsieur le comte et que cela lui a coûté quelque mois de plus dans la prison. Et qu’il y a ajouté : «  votre mari veut se la prendre avec moi pour l’argent disparu. Mais cela signifie se la prendre avec monsieur de Breteuil, qui fera de manière qu’il n‘aura jamais un sou et qu’il perdra le procès. »

10 : Elle affirme que Monsieur le Comte ne l’a jamais empêché d’assister aux services religieux. »

 

 

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Un an plus tard à Rovereto, elle se montrera toute dévouée à son mari : «Sa femme disait: ‘Mon mari guérit tout, sauf les morts.’ Or, elle n'admettait dans sa chambre ni servante, ni femme de chambre, ni personne. Et elle se servait pour sa toilette d'une préparation dite des cinq gouttes. Cette préparation était très connue en Angleterre, car Cagliostro qui l'avait inventée avait, avec le prix de sa vente, doté les deux filles d'un officier. Et en mélangeant cinq gouttes avec une eau de toilette très bonne, cela donnait au visage une blancheur de lait et un éclat de rubis.

La femme de Cagliostro vint avec un chapelain dans une église, et s'étant agenouillée, elle assista à la messe avec dévotion. Et de plus, un autre prêtre, homme de bien, causait souvent avec elle du royaume de Dieu et de l'Eglise, hors de laquelle il n'y a pas de salut ; et il lui donna à lire les Actes des apôtres, et les oeuvres des prophètes. Et il se réjouissait de voir la foi et les bonnes paroles de cette femme. Car, dans la ferveur de son esprit, elle s'irritait contre le mal semé par la soi-disant philosophie qui florissait en France, et elle rejetait les oeuvres scientifiques modernes méditant attentivement les écritures. Et de plus, elle disait: Voici que nous avons accompli notre tâche ici en guérissant les malades, et mon âme brûle d'aller dans d'autres villes, pour ne pas laisser d'endroit où notre charité ne se manifeste aux fils d'Adam. Et elle disait encore beaucoup d'autres choses conformément aux projets de son mari.

Comme il recevait beaucoup de lettres, souvent les lisant en silence, il s'écriait. ‘Qu'apprends-je: le Seigneur frappe mes ennemis, et il soutient, il élève mes amis’. Et il annonçait la chose au plus vite à sa femme, qui, les cheveux dénoués et flottants sur le cou, s'élançait dans la maison et la remplissait de sa voix joyeuse. Son cœur en effet était vif comme une flamme, les paroles jaillissaient à flots de sa bouche, et sa beauté, dans sa jeunesse, effaçait celle de toutes les autres femmes. »

Il parait que sa beauté la mécontentait quelques fois, ceux qui la rencontrèrent à Trente l’entendirent raconter à plusieurs reprises : « qu’il était mieux pour elle si elle était laide et difforme.» Mais on parle déjà d’une époque où elle commence à être rapprochée par les gens de l’Eglise, ce qui prépare l’épisode de Rome.

 


[24] «Tagebuch einer reise durch Holland und England» (Journal de voyage en Hollande et Angleterre) traduit en anglais sous le titre «Sophie in London, 1786, being the diary of Sophie v. La Roche. Translated from the German with an introductory essay by Clare Williams, London, J. Cape, 1933».

[26] Anne Pierre Jacques Devismes du Valgay (1745-1819). Il était Grand Secrétaire de la Sagesse Triomphante à Lyon. A la fin il se tourna contre Cagliostro.


 

En choyant son enfant bien aimé

« Je prie Dieu pour qu’il me fasse mourir dans tes chers bras.» Cagliostro. Lettre à Sarafina

 

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Pendant qu’il était à la Bastille, Cagliostro lui a écrit plusieurs lettres. Des lettres où l’on  peut remarquer son attitude paternelle et protectrice et son amour aussi. La  première est datée 14 novembre 1785, période où Cagliostro a été malade à la Bastille, il souffrait de fièvre et de fortes pertes de sang : «Chère Sarafina, épouse bien aimée, j’ai du mal à te dire que je suis trop malade. Je fais des efforts pour aller à prendre de l’air. Malgré cela je vois de jour en jour mon mal s’aggraver. Mon chère enfant, prend tes mesures et dit à nos amis de prier à Dieu pour moi. Je t’en prie, au moins donne moi de tes nouvelles par la voie de Mme de Flamarens[27] pour avoir cette petite consolation. Je prie à Dieu pour qu’il me fasse mourir dans tes chers bras. Je te serre au cœur. Adieu. Ton époux malheureux qui t’aime mourant.»

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                                                                    Madame de Flamarens

Le 28 décembre 1785, il lui écrivit de nouveau: « Bien aimée épouse, je ne fais que souffrir de nouvelles peines chaque jour. Je n’ai qu’une joie : t’écrire et recevoir tes lettres le lundi, le mercredi et le vendredi. Mais on m’enlevé cette joie aussi. Je ne peux pas croire que Mme Boissonier[28] ait la cruauté de me faire plus souffrir. J’imagine que son bras doit être mieux et  cela me fait plaisir. Cependant je trouve dans ses lettres un style tout différent. Je la prie au nom du Ciel de me répondre, car sinon ma souffrance sera si grande qu’il serait mieux que Dieu m’appelle immédiatement chez Lui.      

Pour le reste, chère Sarafina, je te  l’avais dit et je le répète, je connais et sais et même trop bien tes peines. Mais tout ce que je peux te dire est  qu’à la fin la Providence manifestera sa miséricorde pour notre innocence. De ce qu’on me dit tous nos amis pensent à nous, surtout la personne de Bordeaux qui est du nombre et qui en ces circonstances travaille pour nous, de manière que je dois être tranquille. Donc, mon âme, pourquoi t’agiter et t’abandonner à des réflexions sinistres ?

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Mon cher enfant il est nécessaire d’avoir patience, prendre en considération tout le bien que j’ai fait, les amis qui pensent à nous et Dieu qui nous protége. A la fin nous sortirons victorieux de cette tempête.  

Je finis en te serrant contre mon cœur et te mandant tout la tendresse de mon âme. Soit  bénie au nom de Dieu. Je salue tous nos amis, particulièrement Mme Boisonnier, que j’embrasse du cœur, Morande et La Borde. Saluts cordiaux à Françoise et Agostino[29].

Ton époux malheureux qui t’aime plus que lui-même.

Je prie Luxembourg et Mme Flamarens de ne plus me faire souffrir et je me fie à leur générosité.»

 Et le 17 janvier 1786: «Mon épouse ravissante[30] j’ai reçu finalement avec impatience ta lettre, dont je ne connais point le caractère. Elle ne semble pas être  écrite de la main de Mme Boissonner, je serai plus tranquille si tu peux m’assurer à ce propos.

Pour le reste, je ne me résigne point. De crainte ne pas perdre la tête je me recommande à Dieu. De ce que je vois, mes amis se sont décidés me nourrir. Mais j’ai perdu l’appétit et le sommeil. Je remercie à La Borde du pâté, à Madame Flamarens de la perdrix et de la bécasse, des marrons et des oranges. Je la prie pourtant de ne pas nous oublier. J’ai reçu les deux livres sur la Suisse que j’avais demandés. Je me recommande à tous les amis, et spécialement au prince de Luxembourg et à Mme de Flamarens. Je les salue de ton mon cœur. Je prie Morande de ne pas me faire attendre ses lettres, puisque je vois passer les journées établies et  cela me tourmente.

Je finis donc mon cher enfant en t’embrassant tendrement et te bénissant au nom de Dieu. Je fais le même avec Mme Boisonnier et sa chère amie. Je regrette les déranger tant. Malgré tout cela je tiens toujours  à savoir qui m’écrit, car le style et les caractères ne sont pas de la même main. Je salue Morande et Grille et je me recommande à Dieu. Je salue aussi ta Françoise et Agostino. Je voudrais des macaronis. Est-ce que un délit d’avoir demandé d’où sont arrivées les chemises ? »

Une autre preuve de l’amour de Cagliostro pour sa femme se trouve dans ces lignes issues de son Mémoire : «Cette infortunée, que ni se vertus, ni son innocence, ni sa qualité d’étranger n’ont pu sauveur des rigueurs d’une captivité aussi cruelle que peu méritée…Ce n’était pas donc assez au défenseur de la comtesse de la Motte de me calomnier, de m’injurier. Il m’attaque dans la partie la plus sensible de mon existence. Il veut avilir mon épouse. Ah j’aurais pu pardonner ce qui m’était personnel. Mais ma femme ! Que lui a-t elle  fait ? Qu’a-t-elle fait à la comtesse de la Motte ? Comment un homme qui a un caractère public, se permet il d’en abuser pour abreuver d’amertume le cœur d’une créature innocente et vertueuse, qui n’est point sa partie adverse, contre laquelle il n’y a ni plainte, ni décret, a laquelle lui-même ne peut rien reprocher que le malheur d’avoir uni sa fortune avec la mienne. Ce qu’il y a de certain c’est que depuis seize années que j’ai le bonheur d’être uni à la comtesse de Cagliostro par les nœuds les plus légitimes (il le dit, parce qu’on avait prétendu qu’ils n’étaient pas mariées), elle ne m’a jamais quittée, que jamais elle n’a fait un pas qui ne puisse être avoué par la plus sévère décence et la plus scrupuleuse délicatesse et que s’il est dans la Nature une femme que la calomnie a dû respecter, c’est la mienne. »

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 [27]Elisabeth du Vigier de Saint Martin, marquise de Flamarens (1752-1835). Elle était la nièce de l’évêque de Bruges. Elle avait épousé en 1767 Agésilas Joseph de Grossolles, marquis de Flamarens (maréchal de camp des armées du Roi, lieutenant général de la Rochelle, puis commandant de la province de Bigorre).Elle vécut séparée de son époux et n’eut pas d’enfants de lui. Elle était la maîtresse du comte d’Artois (futur Charles X), dont elle a une fille, Charlotte.De 1771 jusqu’en 1783, elle a été dame de compagnie de Madame Adélaïde – fille de Louis XV. Après Sarafina, elle avait la plus importante position dans l’Ordre égyptien féminine de Paris.

[28] C’est le nom de la voisine qui habitait le deuxième étage de la maison Rue Saint Claude et qui écrivait pour Sarafina.

[29] Françoise était la femme de chambre de Sarafina et Agostino le cuisinier.

[30] «Sposa mia diletta» en original, appellatif qui ne manque pas de charme et montre la manière dont Cagliostro aimait choyer sa femme.

 

Note : L’auteur à noté, voir : « ils vivaient comme les premiers chrétiens ». SIBIL voulait mettre en lumière à quel point le Comte et la Comtesse, dans leur façon de recevoir, d’accueillir chez eux leurs amis, étaient dans l’esprit de ce que les premiers chrétiens vécurent.