Chapitre IV - Ses enfants.

                                                Chapitre IV

 

  Ses enfants

 

« Que je serais donc heureux, si je pouvais lui donner des preuves de cet attachement tendre et respectueux dont je suis pénétré, de cette affection de l’âme que je ne sais pas rendre et que je sens si vivement. Mon existence physique et morale lui appartient, qu’il en dispose comme de l’apanage le plus légitime. » -Le chevalier de Langlais sur Cagliostro[1]

                                                                                                                                         

                                                                             

 A son départ de France en 1786[2], Cagliostro est accompagné par un vrai cortège. Des milliers[3] d’admirateurs arrivent de Paris, de Strasbourg, de Lyon, de toute la France, dont une grande partie est constituée de ses disciples ou « ses enfants » comme il les appelait paternellement.

Tableau de Boulogne école de Van der Meulen2modif

                                                                       Boulogne sur mer (école de Van der Meulen)

 

La scène est vraiment touchante et Cagliostro, très ému, ne l’oubliera pas[4]: « Nous sommes partis de Saint Denis ma femme et moi à cinq heures du soir, écrit-il. Nous avons traversé la ville à travers deux haies d’habitants. Ils gardaient le plus profond silence, mais l’intérêt touchant et la douce pitié étaient peints sur leurs visages. Puissent-ils avoir lu sur le mien les sentiments déchirants dont j’étais pénétré, en quittant la Nation la plus douce, la plus sensible, la plus éclairée, la plus digne d’être heureuse ! Je suis arrivé à Boulogne le 15, et le lendemain je me suis embarqué pour l’Angleterre. La côte que je quittais était bordée par une foule de Citoyens de tous états, qui me bénissait, me remerciaient du bien que j’avais fait à leurs frères et m’adressaient les adieux les plus touchants. Les vents m’emportaient loin d’eux ; je ne les entendais plus ; mais je les voyais encore à genoux, les mains levées vers le Ciel, et moi de les bénir à mon tour, de m’écrier, de répéter, comme s’ils pouvaient m’entendre : « Adieu, Français, adieu, mes enfants, adieu ma Patrie.»

On peut se faire une idée de l’amour, du respect et de l’affection que ses enfants lui portaient si on prend connaissance de deux lettres[5] qui lui sont adressées, juste après son départ de France :

« Mon maître éternel, mon tout,

Il semblait que la mer s’opposait à la séparation que j’étais forcé d’éprouver, nous avons été dix-huit heures en mer et nous sommes arrivés le 11 dans la matinée. Mon fils a beaucoup souffert. Mais, maître, j’ai eu le bonheur de vous voir cette nuit. L’éternel a réalisé la bénédiction que je reçus hier. Ah ! Mon maître, après Dieu vous faites ma félicité. Les jeunes M et N se recommandent toujours à votre bonté ; ce sont d’honnêtes jeunes gens et par le moyen de votre pouvoir, ils seront dignes un jour d’être vos fils.

Ah maître ! Combien je désire d’être au mois de septembre, combien je suis heureux, quand je puis vous voir, vous entendre et vous assurer de ma fidélité et de mon respect ! Nous partons demain, quel plaisir auront nos frères ! Je n’ai pas reçu la lettre que N m’a écrite ; elle était partie de ce matin, à quatre heures et nous sommes arrivés à onze.

Est-il possible que je ne trouve plus à Paris celui qui faisait ma félicité ? Mais je me résigne et je m’humilité devant Dieu et devant vous. J’ai écrit à N comme vous me l’avez ordonné. Ah, mon maître, combien il est dur pour moi de ne pouvoir plus vous assurer que par lettres de tous mes sentiments ! Le mois de septembre viendra, moment heureux où je pourrai à vos pieds et à ceux de la maîtresse, vous assurer de la soumission, du respect et de l’obéissance qui animeront toujours celui qui ose se dire de son maître et son tout le plus humble et le plus indigne de ses fils. »

 cagliostromodif

 


[1] Lettre du chevalier de Langlais, capitaine de dragons au régiment de Montmorency à Sarasin, Archives Sarasin, volume XXXIII, cote 13 F 14 v.

[2] Après avoir été trouvé innocent par le Parlement français dans le procès de l’Affaire du collier, Cagliostro a été exilé de France par ordre du Roi Louis XVI.

[3] D’après les journaux d’époque, cinq milles personnes, d’après l’Inquisition. « En s’embarquant à Boulogne sur mer, pour passer en Angleterre il fut suivi d’un cortège de plus de cinq milles personnes qui exprimaient les vœux les plus ardents pour son bonheur et lui demandaient sa bénédiction.» (Compendio della vita e della gesta di Giuseppe Balsamo denominato il conte di Cagliostro, 1791, pp. 113-114). Pendant le procès de Rome, l’Inquisition parlait d’un million de membres de l’Ordre égyptien en toute l’Europe.

[4] Cagliostro – Mémoire contre Monsieur Chesnon et le Sieur Delaunay.

[5]Cagliostro recevait énormément de lettres. Les lettres ci-dessus ont été trouvées dans sa maison, le moment de son arrestation à Rome. Elles sont datées de Boulogne sur mer, le 20 juin 1786, et ont été publiées par l’Inquisition comme une preuve du fanatisme qu’il suscitait. Quelqu’un qui provoquait de telles réactions ne pouvait être qu’un homme extrêmement dangereux dans la vision des inquisiteurs.


 

« Monsieur et Maître, 

N m’a indiqué le moyen de vous faire parvenir les hommages de mon respect ; le premier usage que j’en fais est de me jeter à vos pieds, de vous donner mon cœur et de vous prier de m’aider à élever mon esprit vers l’éternel. Je ne vous parlerai pas, o mon maître, de la douleur que j’ai éprouvée dans le moment où les flots de l’océan ont éloigné de la France le meilleur des maîtres et le plus puissant des mortels ; vous le connaissez mieux que moi.

Mon âme et mon cœur doivent vous être ouverts et vos vertus, votre morale et vos bienfaits ont seuls le droit de les remplir pour toujours. Daignez o mon souverain maître vous souvenir de moi, vous rappeler que je reste isolé au milieu de mes amis, puisque je vous ai perdu et que l’unique vœu de mon cœur est de me réunir au maître tout bon, tout puissant, qui seul peut communiquer à mon cœur cette force, cette persuasion et cette énergie qui me rendront capable d’exécuter sa volonté.

J’attendrai avec respect et avec une égale soumission vos ordres souverains, o mon maître, quels qu’ils puissent être je les remplirai avec tout le zèle que vous devez attendre d’un sujet qui vous appartient, qui vous a juré sa foi et consacré l’obéissance la plus aveugle. Daignez seulement, o mon maître, ne pas m’abandonner, m’accorder votre bénédiction et m’envelopper de votre esprit ; alors je sens que je ferai tout ce que vous voudrez que je fasse.

Ma plume se refuse à toutes les impulsions de mon âme, mais mon cœur est tout rempli des plus respectueux sentiments. Ordonnez donc de mon sort ; ne me laissez pas trop longtemps languir loin de vous. La félicité de ma vie est ce que je vous demande, vous m’en avez fait naître le besoin, o mon maître, et vous seuls pouvez la satisfaire. Avec tous les sentiments d’un cœur résigné et soumis, je me prosterne à vos pieds et à ceux de notre maîtresse. Je suis avec le plus profond respect, monsieur et maître votre fils, sujet et dévoué à la vie et à la mort. »

Ce dévouement, cette obéissance, étaient inconcevables pour d’autres qui n’y voyait que du fanatisme et de l’aveuglement. L’abbé Georgel[6] ne manque pas l’occasion de manifester son indignation dans des termes plus ou moins discutables: « Je ne sais quel monstre, ennemi du bonheur des âmes honnêtes, avait vomi sur nos contrées un empirique enthousiaste, nouvel apôtre de la religion naturelle, qui s’emparait despotiquement de ses prosélytes et les asservissait. Ce charlatan, qu'on croyait avoir trouvé la pierre philosophale, savait se créer des ressources inépuisables dans l'enthousiasme de ses initiés: en se dépouillant pour lui, on croyait s'enrichir; sans rien demander, tout lui arrivait avec affluence; j'en connais qui se sont appauvris et même ruinés sans s'en repentir, tant était vive et pénétrante l'impression que cet homme faisait sur l'imagination embrasée de ceux qui l'écoutaient. Les loges égyptiennes, qu'il établissait partout où il avait pu se faire écouter, fournissaient abondamment à tous ses besoins. Cette singulière méthode de ne jamais manquer de rien lui permettait de se montrer désintéressé et bienfaisant; c'eût été l'insulter que de lui offrir de l'argent pour ses consultations et ses remèdes. Il ne faisait sa cour à personne et il allait avec ostentation dans la cabane du pauvre infirme lui prodiguer des soins et des secours.» 

 nicolas Ozanne le port de Boulogne-sur-mer vu de la jeté du Pidou 1776modif

         Nicolas Ozanne, le port de Boulogne-sur-mervu de la jeté du Pidou 1776

 

L’indignation, la colère, l’incompréhension, étaient d’autant plus grandes que la plus grande majorité de ses enfants étaient des personnes importantes et cultivées : des nobles, des intellectuels, de hauts fonctionnaires de l’état, etc. Madame de Créqui en voyait encore une contradiction, parmi les autres qui caractérisaient Cagliostro : « Cela n'empêchait pas un assez grand nombre de personnes considérables et fort estimables du reste, d'éprouver et de manifester pour cet homme un sentiment de confiance et d'enthousiasme incompréhensible. Cagliostro composait avec les scrupules des catholiques aussitôt qu'il apercevait que leur conviction religieuse était inébranlable. Il avait d'anciens jansénistes convulsionnaires au nombre de ses prosélytes. Il avait des mystiques de la croix et des illuminés du pur attrait parmi ses adeptes les plus ardents. »

 

lamote autre prtrait modifOn se scandalisait qu’on lui demande des conseils, qu’on lui demande sa bénédiction[7] ou qu’on lui baise la main. Madame de la Motte écrit à ce sujet: « on l’a vu donner insolemment sa main à baiser à des femmes importantes, la présenter avec le même insolence à des hommes et à Monsieur le Cardinal lui-même. »


Voilà l'image que l'on se faisait de lui. Mais malgré toutes ces méchancetés, ses enfants continuaient de lui témoigner leur plus grande affection. « Ceux qu’il voulait bien honorer de sa familiarité ne sortaient d’auprès de lui qu’en publiant avec délire ses éminentes qualités », est obligé de conclure l’abbé Georgel.

Parmi tous ces nombreux enfants, il y en a quelques-uns qui lui ont été plus proches, qui ont plus écrit sur leur relation avec Cagliostro ou qui simplement étaient trop connus pour que cet épisode de leur vie reste inconnu : Elisa von Recke, Jacob et Gertrude Sarasin, le Cardinal de Rohan, Ramond de Carbonnières, Rey de Morande. Le reste demeura peut-être inconnu.

 Borrowdale. constuit en 1785 en Angleterre modif

                                                                  Peinture d'un voilier de 1785

 


[6] L’avis de l’abbé Georgel est discutable et plein de contradictions. Il faut observer que l’époque où le cardinal de Rohan avait connu Cagliostro, l’abbé Georgel ne jouissait plus de l’intimité du Cardinal. Il continuait lui servir de grand vicaire, mais les hommes de confiance du Cardinal étaient Ramond de Carbonnieres et le baron de Planta. Georgel ne participait pas comme eux aux réunions avec Cagliostro.

[7] A ce sujet, les Inquisiteurs écrivaient indignés : « Il nous apprenne qu’il ne la leur refusa pas, qu’il la donnait tous les jours à ses adhérents de vive voix ou par écrit, en loge ou hors loge. » (Compendio)


 

Elisa von Recke (7bis)                       

 

« Méfiez vous lorsque je ne serai plus là de chercher toujours le pourquoi du pourquoi ! » – Cagliostro à Elisa von Recke

 

02 elisa Seibold-modifElisa von der Recke a connu Cagliostro en 1779, lors du séjour que celui-ci a fait en Courlande. Elle a publié en 1787 les notes personnelles qu’elle avait prises chaque jour sur les rencontres avec Cagliostro.

 

Hélas, Elisa rendra publiques ces notes à la demande des personnes qui ont essayé de discréditer Cagliostro après l’Affaire du Collier. A ce but, on lui avait demandé d’ajouter aux premières impressions, qui n’étaient en rien compromettantes pour Cagliostro, des observations et des interprétations ultérieures qui le transforment en charlatan, en inversant complètement le sens de ses premières expériences. D’ailleurs, elle tient à avertir les lecteurs dès le début : « Avant de commencer à présenter mes impressions de 1779, je prie mes lecteurs de tenir compte que je les ai écrites à une époque où je croyais pleinement dans les pouvoirs miraculeux de Cagliostro ; ces notes étaient destinées aux archives de notre loge, tant pour servir comme théorie de la magie, que pour monter combien peuvent s’élever les hommes, même de nos jours, s’ils sont en communion avec les esprits hauts et s’ils y aspirent infatigablement. J’ai laissé ce texte tel comme je l’ai écrit à l’époque, parce que je crois qu’il est valeureux pour l’ami de la vérité et pour les juges du caractère humain, pour illustrer comment une âme qui prend l’erreur pour vérité peut se construire tout un système sur sa propre erreur. J’avoue que j’ai été suffisamment faible pour croire aveuglement à tout ça, mais l’idée que je peux aider quelques pauvres âmes, qui sont atteintes de la même folie dont j’étais atteinte à l’époque, me donne le courage de présenter la vérité au public, malgré la mauvaise opinion qu’on puisse se faire de moi. »

Elisabeth Charlotte Konstanzia von der Recke était née le 20 mai 1756 à Schonberg en Courlande[8]. Son père[9] s’était marié avec Louise Dorothea von Korff, qui lui a donné deux enfants : Elisa et Jean Friedrich (ou Fritz, né en 1758). Sa mère meurt lorsqu'Elisa a 2 ans, et le Comte von Medem fait un second mariage avec Louise Charlotte von Manteufell, qui lui donne trois enfants : Anna Charlotta Dorothea, née en 1761, Karl Johann Friedrich, né en 1762 et Cristoph Johann Friedrich, né en 1763.

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Christoph Johann Friedrich Graf von Medem
                     (demi-frère d'Elisa)

En 1771, Elisa épouse un des neveux de sa belle-mère, le Comte Georg Peter Magnus von der Recke, membre de la Chambre Courlandaise. Elle a une fille avec lui, mais le caractère grossier du Comte la décide de se séparer de son mari. A partir de 1776, elle vit avec sa fille dans la maison de ses parents, villa Medem à Mitau, mais ne divorcera officiellement qu’en 1781.

 


 (7bis)L’auteur aurait voulu développer les origines de l’éloignement, puis de l’opposition qu’Elisa Von Recke témoigna contre Cagliostro. Certaines de ces origines s’enracinent dans son enfance, dans ce qu’on lui renvoyait de ce qu’elle était, puis son combat intérieur s’exprima dans un conflit entre sa raison et sa foi, expression également ce que vivait intensément ce siècle dit des lumières. Les pistes qu’elle a laissées demanderaient un trop grand développement pour cet ouvrage, c’est pour cela qu’elle avait en tête d’écrire un autre ouvrage uniquement consacré aux disciples de Cagliostro.

[8]Le duché de Courlande et Semigalle (aujourd’hui Lettonie) occupait une position stratégique. La Russie, la Prusse et la Pologne se disputaient l’influence sur ce territoire. Le 28 mars 1795 le dernier duc de Courlande, Pierre von Biren (1724-1800) abdique en faveur de l’impératrice Catherine II, la Courlande est alors annexée à la Russie.

[9]Le comte Johann Friedrich von Medem (1722-1785), était descendant d’une vieille famille noble, d’origine saxonne polonaise. Un de ses ancêtres, Konrad von Medem, chevalier de l'Ordre Teutonique avait construit en 1272 la capitale de la Courlande, Mitau (aujourd’hui Jelgava).


 

A part les problèmes de son ménage, un autre triste événement bouleverse la vie d’Elisa en juin 1778. Son frère Fritz meurt à Strasbourg, où il poursuivait ses études. Au moment de sa rencontre avec Cagliostro, Elisa ne pense donc qu’à communiquer avec l’esprit de son frère. Voilà ce qu’elle écrit sur elle-même dans son ouvrage : « J’ai entendu parler autour de moi de l’alchimie et de la magie depuis mes premières années ; les histoires merveilleuses de Swedenborg étaient le principal sujet de conversation dans la maison de mes parents. Rien ne me faisait plus grande impression pendant ma jeunesse que l’histoire de Barbe bleu, et la perspective d’une balle ou d’un concert était pour moi moins séduisante que la rencontre avec les esprits.

Emmanuel Swedenborg modif

                                                                                                                              Emmanuel Swedenborg

 

Depuis l’âge de seize ans, après mon mariage, je me suis retirée du bruit du monde dans la tranquille solitude de la campagne. Là, manquant d’autres occupations, j’ai pu cultiver mon inclination naturelle vers la lecture. Les ouvrages de Wieland, Cronegks, Youngs et Lavater étaient pour moi des lectures précieuses, à travers lesquelles mon âme s’est bientôt remplie d’un enthousiasme religieux. C’était surtout les ouvrages de Lavater sur le pouvoir de la prière et son journal intime qui me tenaient le plus au cœur. C’est ainsi que les enseignements de Jésus ont pénétrés mon âme, d’une manière pleine de vénération et d’amour. Je remercie toujours à Dieu de m’avoir offert la possibilité de m’intéresser dès ma jeunesse à des choses pareilles. La religion était pour moi une passion, pas seulement un enseignement morale et de vertu. Grâce à cette image si bien aimée que je me suis faite de Jésus, j’ai pu supporter mon sort avec une calme résignation.

Mon esprit, de plus en plus retiré de ce monde, était de plus en plus captivé par la contemplation et s’habituait aux fantaisies mystiques. Lavater qui me devenait de plus en plus cher avec la moindre chose qu’il écrivait, me semblait être un des disciples encore vivant de notre prédécesseur divin. Son journal m’ouvrait aussi vers des aspects de la vie quotidienne, mais je désirais me plonger plus profondément dans la religion ; cette idée était de plus en plus présente en moi, de façon que j’aspirais à la complète pureté de l’âme, afin d’entrer en communication avec les esprits les plus hauts.

Mon frère aîné que j’aimais au delà des paroles, s’intéressait aux mêmes choses, sauf que lui, il croyait trouver en Pythagore et en Platon la source de sagesse vers laquelle nous aspirons tous les deux. En juin 1778 ce jeune homme, qui promettait tant, mourut à Strasbourg. Cette perte augmenta extraordinairement en moi l’inclination vers le mysticisme.

Voilà l’état d’âme où je me trouvais lorsque Cagliostro arriva en février ou mars 1779 à Mitau. Il se faisait passer pour un colonel et comte espagnol et se présenta à mon oncle comme un franc-maçon, lui disant qu’il avait été envoyé par ses Supérieurs avec des affaires importantes vers le Nord. Mon oncle le présenta après à mon père et à M. von Howen comme un franc-maçon expérimenté, ayant des vastes connaissances. Après plusieurs rencontres avec Cagliostro, ces Messieurs furent très pris de lui. A peine l’avoir vu, moi, ma tante et ma cousine nous avons, nous aussi essayé de se rapprocher de ce prêtre des mystères.

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J’ai parlé à Cagliostro maintes fois dans la maison de mon oncle. Je l’ai trouvé le plus extraordinaire homme que j’ai jamais rencontré. Lui et sa femme nous ont inspirées, moi, ma cousine et ma tante avec les hautes conceptions d’une Loge d’adoption. Il nous a dit aussi qu’il désire mettre les bases de sa loge ici, par amitié envers nous et parce qu’il croit que nous serions des membres dignes de sa société, qui conduit vers des bonheurs supérieurs ceux qui ont les cœurs purs et aspirent connaître la vérité, ceux qui aiment de tout leur cœur le Bien universel et luttent pour élargir la sphère de leur connaissances.

Nous avons aimé cette idée et nous avons accepté de devenir les fondatrices de cette société dans notre pays, sous la direction de Cagliostro, mais nous avons mis la condition que seulement les francs-maçons puissent faire partie de cette société. Sont apparus après des difficultés, dont je ne donnerai pas les détails par peur d’être prolixe. Je dis seulement que même mon père, M. von Howen, mon oncle et M. von Korff ont refusé de participer à la fondation d’une Loge d’adoption. Nous avons demandé à Cagliostro de renoncer à cet idée, mais il a répondu qu’il ne renonce jamais et qu’il serait le dernier des hommes s’il n’établit pas cette loge ici sur les meilleures bases, et qu’à la fin ses plus acharnés opposants deviendront ses plus fervents partisans et l’encourageront dans cette démarche. » 

 

elisamodif 6 1784Elisa continue son récit en racontant quelques scènes qui permettent de se faire une image de la personnalité complexe et de la manière dont Cagliostro se rapportait à elle : « Peu avant son départ pour Saint Pétersbourg on a parlé des perles très grandes que portait une des duchesses. Cagliostro disait qu’il connaît très bien ces perles, car c’est lui qui les avait portés à cette taille, à partir d’un collier de petites perles de sa femme, pour aider un ami d’Hollande qui était en faillite. J’avais besoin pour un bon but d’une certaine somme d’argent, dont je ne pouvais pas disposer immédiatement. Comme je voulais que cela ne soit pas connu, je suis allée en secret voir Cagliostro avec mes perles et lui demandais de faire pour moi ce qu’il avait fait pour son ami d’Hollande. Je lui ai assuré que je ne garderais de leur vente que la somme dont j’avais besoin, le reste il pouvait l’utiliser pour des actions charitables. Cagliostro me répondit qu’il aurait préféré que j’aie exprimé plus tôt cette demande, car il fallaitsix semaines pour accomplir l’opération, et ses supérieurs, auxquels il devait une obéissance absolue, lui ont demandé de partir après demain. Je lui demandais de prendre les perles avec lui à Saint Pétersbourg et d’y faire l’opération, mais il refusa.

Je lui ai demandé de ne pas me donner des trésors terrestres, mais seulement de me faire communiquer avec les plus hauts esprits. Il m’a donné la réponse suivante : « Avant que le Christ se manifeste comme un prophète, ou comme vous dites, avant qu’il assume la mission de sauveur, le tentateur l’a porté sur le toit du Temple et l’a tenté avec les richesses de ce monde. Celles-ci n’ont eu aucune influence sur son âme pure, et c’est seulement après cette épreuve qu’il a apportée par ses miracles le bonheur au monde. Comme lui, avant que des choses plus importantes vous soient confiées, vous devez être testée par les trésors terrestres. Résistez à toutes ces tentations et c’est seulement après que le Grand Architecte vous permettra d’entrer sur le chemin du mysticisme et dirigera vos pas ; après vous pourriez grandir pour le bien de milliers. » 

 

Elle assista à ses réunions journalières avec ses disciples qu’elle décrit ainsi : « Cagliostro se mettait à une grande table, nous autour de lui et nous essayons de prendre des notes pendant qu’il parlait. Il parlait avec conviction et passion, et même s’il n’arrivait pas à s’exprimer clairement dans aucune langue, son galimatias nous faisait une grande impression. Par l’air mystérieux et par sa conviction, il savait donner du poids aux plus banals et quotidiens sujets. Mais très souvent il lui arrivait de dire des choses tout à fait plates. Comme je lui ai fait observer cette contradiction, il me dit qu’il faut tenir compte du fait qu’il doit mettre à l’épreuve l’esprit et le caractère de ses disciples par des choses très variés. »

 

Mais avant tout, elle désirait fortement communiquer avec son frère et elle n’hésita pas à le demander à Cagliostro : « J’ai souvent parlé avec Cagliostro sur la communication avec les esprits, sur les apparitions, les miracles, la force de la prière, le pouvoir que les Apôtres avaient pour faire des miracles et j’ai entendu de lui beaucoup de choses merveilleuses. Je lui ai raconté aussi que depuis la mort de mon frère ce monde-là ne m’intéressait que peu et que seulement l’idée de faire du bien pour des milliers me rendait la vie un peu plus supportable. Je lui ai franchement dit que j’ai essayé de communiquer avec les esprits et que j’ai passé des nuits entières en méditation et prière dans le cimetière afin d’avoir une apparition de mon bien aimé frère. Mais la Providence n’a pas voulu me donner ce bonheur. Je lui ai dit également que j’espère qu’il exauce ce désir, la plus grande preuve qu’il pourra me donner de ses sentiments envers moi sera de me mettre en contact avec mon frère. Ici, Cagliostro m’a répondu qu’il n’a aucun pouvoir sur les morts. C’est seulement les esprits intermédiaires de la Création, ceux qui sont ainsi comme l‘écriture dit au service des êtres humains, qui lui obéissent. Il peut par ceux-ci – après avoir fait un long chemin sur la voie sainte du mysticisme – entrer en contact avec des esprits supérieurs, mais il n’a pas le pouvoir de procurer des visions pour des personnes adultes. En plus, il ne se permettra jamais de faire une invocation par simple plaisir. Il faut des raisons importantes pour justifier devant ses Supérieurs une telle action et rendre les esprits coopérants. S’il faisait cela seulement pour satisfaire une curiosité ou par orgueil, pour montrer sa grandeur, les démons, c’est à dire les esprits qui guettent pour tenter les gens, comme l’Ecriture dit, se faufileront parmi les anges et à la fin il peut lui arriver ce qu’il est arrivé à Schröpfer qui a abusé de ses pouvoirs et les démons l’ont tourmenté jusqu’à ce qu’il s’est suicidé.

Ici je lui ai fait observer que cela n’était une chose trop intelligente de la part des démons ; au lieu de le tuer, ils pouvaient faire d’un homme comme Schröpfer un d’entre eux et l’utiliser pour leurs mauvais buts. Cagliostro me jeta un regard perçant et me dit sur un ton grave : ‘Si vous les dites par moquerie irréfléchi, vous ne méritez aucune réponse de ma part. Si cependant c’est la critique subtile qui me pose cette question je dois vous dire : Méfiez vous lorsque je ne serai plus là, de chercher toujours le pourquoi du pourquoi! Le Christ avait dit à ses disciples : J’ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne le supporterez pas. Qu’est-ce donc que la chute d’Eve, sinon une parabole magique pour nous montrer que la curiosité, la vanité et le désir du pouvoir peuvent nous apporter le malheur jusqu’à la millième génération ? La voie de la magie que vous voulez prendre et où vous êtes initiée par votre acceptation comme sœur de notre Ordre, est très dangereuse. Si ce n’est pas le désir de faire le bien qui vous amène au mysticisme, n’allez pas plus loin, autrement les malheurs temporels et éternels seront votre destin’. Je lui ai assuré que rien que le désir de me perfectionner et si possible de faire le bien pour l’humanité, d’après le modèle du Christ, me faisait prendre cette voie. ‘Bien’, dit il, ‘je ne suis pas complètement convaincu de la pureté et de la sincérité de vos intentions, mais je saurai en quelques heures de mes Supérieures, ce que vous pensez vraiment et alors je vous porterai plus loin.’

Cagliostro modif2

 

Le lendemain, Cagliostro m’a dit que ses Supérieures l’ont assuré que mon intention de me dévouer à la magie était noble et que j’irais très loin dans cette haute science, si je suis mon Supérieur avec le même zèle et confiance. Mais je dois lui promettre que je lui ferai une confiance sans bornes et suivrai mot par mot ces indications et il me montrera alors durant son séjour d’ici les plus grandes preuves de son attention et soin. Je lui ai répondu que ‘sans bornes’ doit inclure la condition de pas le suivre lorsque ma raison m’indique qu’il s’agit de quelque chose qui est contraire à mon devoir sacré et que Dieu lui-même ne peut pas me déterminer agir contrairement à mes principes concernant le bien et le mal. ‘Très bien, et si Dieu lui-même se présente devant vous et vous demande de sacrifier ce que vous avez le plus cher, comme il a demandé à Abraham de sacrifier son unique fils?’ J’ai réfléchi un peu, je me suis questionnée et je n’ai pu que lui répondre en toute sincérité que : ‘Non, si j’étais à la place de Abraham je n'aurais pas sacrifié mon fils et que je lui aurais dit : O mon Dieu, tues mon fils par une foudre si tu le veux, demandes moi d’autres sacrifices et je les ferais volontiers, mais en même temps ne me demandes pas de tuer mes pires ennemis, avant que je les trouve coupables d’être tués’.

A cela Cagliostro me dit : ‘De votre réponse je tire la conclusion que vos principes et votre fermeté vous rendront capable de vous consacrer avec détermination aux mystères sacrés, puisque vous saurez résister aux démons et ne tomberez pas dans la magie noire. Je suis sur que si vous réussissez à obtenir des hautes pouvoirs par l’aspiration à la perfection, comme le Christ et les Apôtres, vous aurez aussi le pouvoir, comme Pierre, qui avec un mot ‘esprit menteur’ a fait tomber mort à terre, celui qui fait souffrir l’humanité  et qui travaille dans la direction contraire de celle du Suprême Créateur du monde. Cependant, en anticipation, pour vous conduire plus rapidement aux mystères sacrés, je vous donnerai dès cette nuit un rêve magique qui vous procurera des indications importantes par l’esprit de votre frère. Vous devez seulement aller vous coucher avec la ferme résolution de lui parler, dès qu’il apparaîtra en rêve. Je donnerai à votre père une question, dans une lettre scellée et c’est de votre rêve que j’attends la réponse. Rappelez-vous seulement de bien retenir la conversation que vous aurez avec votre frère dans le rêve.’

Le soir, lorsqu’on était réunis chez mon oncle, Cagliostro m’a parlé davantage sur le but de la magie et ses différentes branches. Avant de partir, il nous nous a pris par la main, mon père et moi, il a donné à mon père un document triangulaire scellé et lui a demandé de lui promettre de ne pas enlever le sceau jusqu'à ce que j’aurais le rêve et lui a raconté ce dont nous avions discuté ensemble. Avant de se quitter il m’indiqua, avant d’aller au lit, de me rappeler calmement tout ce qui s’était passé pendant la journée et de prier intensément. Cela étant dit, nous nous sommes séparés.

Arrivée chez moi, j’ai repassé en détail tout ce dont nous avions parlé et je suis allée me coucher en priant intensément, mais le sommeil n’arrivait pas et des pensées, l'une après l’autre m’ont troublé toute la nuit. Le matin est arrivé sans que j’arrive à m’endormir un seul instant. Lorsque nous sommes allés chez Cagliostro le matin je l’ai trouvé avec quelques personnes de notre groupe et je lui ai immédiatement raconté ce qui s’était passé. Il m‘a répondu que je devais être plus calme et ne pas tant m'agiter par le désir de rêver à mon frère. Il m’a indiqué d’attendre mon rêve avec plus de calme. La nuit suivante j’ai essayé de toutes mes forces de dormir pour avoir ce rêve si désiré, mais des images tres vives et des pensées apparaissaient les unes après les autres, et le sommeil n’arrivait pas. L’espoir et le désir d’entrer en communication avec les esprits me donnait des frissons froids ; le désir de dormir et l’absence du sommeil m’impatientait, alors je me suis mise à prier et mon âme s’est apaisée, mais cela a été tout, car le sommeil ne venait pas.

Le matin, lorsque nous sommes allés chez Cagliostro je lui ai dit directement que je n’avais pas été capable de dormir. Il m’a répondu sur un ton brusque, qu’il me croyait plus douée pour le mysticisme et que je ne devais plus m’attendre à avoir ce rêve. Cela m’a profondément blessée, mais je n’ai rien dit. Après, j’ai appris qu’il avait dit à mon père et à X qu’il avait été obligé de me parler pour permettre à mon mental de s’apaiser, pour éloigner mes attentes de parler avec mon frère dans le rêve et qu’il espérait me donner ce rêve magique la nuit suivante. Ce jour il a parlé moins que d’habitude avec moi. Lorsque nous nous sommes séparés, il a fixé un rendez vous pour le lendemain matin à 9 heures avec Monsieur von Howen, Monsieur von Korff, mon oncle, mon père et X. En prenant congé de moi, il m’a dit que je pouvais participer aussi, même si Barba Jovis[10] n’est pas un sujet pour moi, mais qu’il désire que je vois tout et je sois familiarisée avec toutes les choses de la science occulte.

 

01 Elisa von der Recke um 1775 porträtiert von Tischbein-modif

                                                                                                                                            Elisa enfant

 

Nous nous sommes séparés et à peine dans mon lit, et après avoir lu quelques pages de Swedenborg je me suis endormie. Vers minuit j’ai eu les rêves les plus terribles, des angoisses, des transpirations, des palpitations du cœur et des convulsions dans les membres, à la fin je ne pouvais plus bouger et je suis restée sans pouvoir, épuisée. Lorsque j’ai voulu me lever du lit le matin, j’étais si faible qu’à peine je pouvais me tourner d’un côté et de l’autre dans mon lit. Je suis retombée dans un état mi éveillée, mi endormie avec les plus terribles angoisses d’où je me réveillait en criant.

Lorsque les hommes se sont réunis chez Cagliostro le matin, celui-ci leur dit que mes nerfs et mon physique étaient trop faibles pour qu’il puisse me donner ce rêve magique sans mettre en danger ma vie. Il avait envoyé ses esprits les plus forts pour agir sur moi et me préparer pour la conversation en rêve avec l’esprit de mon frère, mais mon corps était construit d’une telle manière qu’a chaque invocation j’avais les rêves les plus incohérents et maintenant, comme ses esprits lui avaient rapporté, j’étais épuisée et je me sentais au plus mal. S’il continuait ces actions, mon corps aurait été complètement dissolu. Il m'a envoyé me voir un respectable Monsieur, X, et il a ajouté : ‘Vous allez la trouver au lit, au plus mal, et d’après ce que mes esprits me disent complètement incapable de se rendre ici. Mais son mal n’aura aucune conséquence et elle se sentira mieux cet après midi, vers trois heures. Ne lui dites rien de ce que je suis en train de vous dire et agissez comme si vous ne savez rien sur son mal. Dites lui seulement que je suis très étonné qu’elle ne soit pas venue, puisque hier elle m‘avait promis d’être ici à neuf heures du matin.

X est venu chez moi et comme Cagliostro lui avait dit, il m’a trouvé au lit, incapable de bouger. Il a fait ce que Cagliostro lui avait demandé et a ajouté qu’il sera de retour l’après midi et que je devais seulement rester calme et qu’il excusera auprès de Cagliostro mon absence. Peu après son départ je suis tombée dans un sommeil doux et apaisant, vers trois heures je me suis levée du lit et je me suis sentie suffisamment bien pour aller à mon bureau et écrire.

Vers cette heure Cagliostro a dit à Monsieur X : ‘Allez maintenant voir Madame der Recke. Vous allez la trouver au bureau et de bonne humeur. Apportez là ici, mais ne lui dites rien de ce que je vous ai dit’. X est venu et il a été étonné de me trouver si bien et écrire à mon bureau, tenant compte du fait qu’il y a six heures seulement il m’avait vu alitée et au plus mal. Comme je me sentais bien je suis allée avec Monsieur X chez Cagliostro et j’y ai trouvé mon père et Monsieur von Howen. Dès que je suis entrée Cagliostro m’a donné sa main et m’a dit : ‘Chère fille ! Quelle nuit ! Vous avez souffert, mais n’est ce pas aussi un peu de votre faute? Comme vous étiez si désireuse de parler dans le rêve avec l’esprit de votre frère j’ai dû appeler toutes mes pouvoir pour accomplir votre désir. Si seulement vous aviez des nerfs plus forts et pas un si excessif désir de revoir votre frère, j’étais capable de vous donner ce rêve qui vous avait approché de votre but et vous avait permis de regarder plus profondément dans les mystères sacrés. Mais comme ça, nous devons aller avec le rythme habituel. Pourtant si vous ne tempérez pas votre zèle, vous n’atteindrez pas le but. Je dois vous avertir. L’esprit Anachiel, que je vous ai associée pour veiller sur vous dès le moment de votre entrée dans ce groupe et qui m’informe sur vos pensée et actions, me dit que vous êtes attirée par le mysticisme par douleur de la mort de votre frère, c’est cela qui a planté en vous les premiers grains de votre inclination vers la magie. Les bons esprits ne sont pas arrivés à vous influencer parce que vous n’aimez pas la magie pour elle-même, vous ne le recherchez pas pour avancer et acquérir la puissance d’aider des millions d’hommes, sans distinction, mais parce que la mort vous a ravi ce à quoi votre âme était le plus liée et que vous voudriez ressaisir. Pourtant, vous participerez ce soir à une séance magique qui vous aidera, j’espère, à vous habituer graduellement à la magie.»

 

En fait, Elisa participera à plusieurs séances magiques et recevra à la fin un message de son frère. Mais c’est aussi à ce moment-là qu’elle commence à douter de Cagliostro. Voilà pourquoi : « En plein déroulement des opérations ma tante a demandé à son fils d’aller dans la pièce à côté et vérifier si toutes les portes étaient bien fermées. ‘Que faites vous, au nom de Dieu ?’ s’écria Cagliostro d’une voix étonnement puissante. ‘Rasseyez vous, ne bougez plus ! Vous êtes dans le plus grand danger et moi avec vous !’ Et il a redoublé ses trépignements et a crié avec une voix terrible quelques mots inconnus, après il a dessiné avec le poignard toutes sort de figures dans l’air et encoura un autre cercle autour de nous. Il resta debout dans le cercle et nous dit sur un ton terrible que des grands malheurs nous attendaient si l'un d’entre nous osait bouger ou dire le moindre mot. A la fin de la cérémonie il a réprimandé fortement mon cousin d’avoir franchi le cercle de protection et tout d’un coup il s’est évanouit dans une sorte de convulsion. Nous avons essayé de le ranimer et lorsqu’il est revenu à lui il nous a dit de rester calmes et sérieux. Il nous a expliqué que son évanouissement s’était passé à cause des démons, car mon cousin était sorti du cercle magique qui nous protégeait. Lorsque je lui ai dit que pour moi c’était complètement incompréhensible qu’un simple cercle fait avec un poignard ait ce pouvoir il me répondit : ‘L’action de l’aimant est elle aussi inexplicable. Mais le cercle magique et son pouvoir peuvent être compris seulement par ceux qui par ce moyen contrôlent les démons.’ Cette explication ne m’a pas trop aidé mais je me suis dit que je la comprendrai peut être plus tard, après avoir progressé dans cette science.

Il y avait aussi une autre chose qui me déplaisait dans cette séance. Cagliostro avait utilisé ses pouvoirs pour nuire et avait fait souffrir Monsieur NN . J’ai eu l’impertinence de lui demander de s’expliquer. Il m’a frappé sur l’épaule et m’a dit: “Chère créature avec un bon Coeur, comme vous connaissez peu les devoirs et la position d’un vrai magicien. Moi, et ceux qui sont comme moi, ne nous nous appartenons pas, comme les gens communs. Nous sommes subordonnés à un supérieur auquel nous devons une complète obéissance. Si vous saviez comment mon cœur saigne de faire souffrir mes semblables, mais lorsque je pense que je fais cela pour sauver des pays ou des peuples entiers et que peut être même celui qui souffre comme ça est sauvé, j’ai le courage de porter au but ce que mes supérieurs me demandent. Alors que vous, mon cher enfant, n’aurez pas la capacité de vous discipliner et vous contrôler pour le vrai bien de vos proches, vous resterez dans l’autre chambre de la magie et n’entrerez jamais dans le sanctuaire.

J’ai continué : ‘Veuillez me pardonner, mais j’ai une question à vous poser.’ ‘Dites donc !’, répondit-il. ‘Il me semble que vous dites, et avec un regard triomphant, que vous avez puni Monsieur NN et vous l’avez rendu malade à l’aide de vos esprits. Est-ce que cela est digne d’un ami de l’humanité ?’ ‘Je vous croyais plus profonde. Est-ce que je peux être toujours le même dans ma position ? Est-ce que je ne suis pas obligé d’assumer des caractères différents afin d’enseigner à mes enfants ?’ Mais pourquoi avez vous besoin de faire cela, si vous pouvez connaître nos pensées à l’aide des esprits qui vous sont subordonnés?’ ‘Mon enfant, vous parlez comme un aveugle sur les couleurs. Chaque jour à certaines heures, et seulement à ce moment, je peux réaliser certaines opérations magiques et des devoirs très difficiles et importants qui me sont attribués. Il n’y a que trois parmi vous qui sont veillés par mes esprits. Les autres, je dois les mettre à l’épreuve dans la vie sociale pour tester leurs capacités de cœur et d’esprit et pour les placer dans la sphère d’action qui leur est propre. Si vous n’étiez pas observée par un de mes esprits, ce que vous dites aujourd’hui aurait attiré mon attention envers vous. Car avec l'audace que vous avez pour me parler et les sentiments humains que vous exprimez si directement, je pourrai supposer qu’il y a en vous des capacités magiques cachées. »

 

L’histoire du cercle magique augmenta les doutes d’Elisa. Surtout que pendant une autre séance, Cagliostro fit tout le contraire de ce que lui avait si clairement expliqué : « Cagliostro a fait la même séance avec les portes fermées. Mais au milieu de l’invocation, il a demandé à Monsieur von Howen de quitter sa place et de se mettre à genoux devant lui. Ensuite il a demandé à l’enfant : ‘Qui est apparu maintenant ?’ Et l’enfant a dit : ‘C’est Monsieur Howen qui est à genoux’. Cagliostro donna sa montre à Monsieur von Howen et demanda : ‘Qu’est ce que tu vois maintenant ?’ L’enfant répondit : ‘Howen qui tient la montre’. Je dois observer que l’enfant était dans l’autre pièce, derrière un paravent et il ne pouvait pas voir ce qui se passait dans la pièce où nous étions. Pourtant il y a eu plusieurs choses qui m’ont surprise dans cette séance. Premièrement, je crois qu’il n’y avait pas suffisamment de raisons pour faire une invocation. Deuxièmement, Monsieur von Howen avait franchi le cercle magique pour se rendre près de Cagliostro et cela sans aucune mauvaise conséquence. Tout cette histoire, l’apparition, la montre ne me semblait pas être de la magie. J’ai présenté mes doutes à Cagliostro qui m’a dit : ’Vous raisonnez toujours comme un aveugle qui parle des couleurs. Je dois vous dire que tant que vous vous trouvez dans l’antichambre de la science sacrée, vous allez trouver beaucoup de choses inexplicables. Quant au cercle magique que Monsieur von Howen a franchi, je peux vous dire que cela était prévu dès le début de la séance d’aujourd’hui. J’ai le droit de changer les règles. J’ai demandé aux esprits au moment des invocations de veiller avec attention sur Monsieur von Howen lorsqu’il franchit le cercle. Mais je ne peux pas vous dire la raison pour laquelle j’ai permis à Monsieur Howen de faire cela ; la montre que je lui ai donnée est une montre magique, qui fixées aux heures de la séance où Hanachiel et Gabriel veillent à l’effet que mes supérieurs désirent qu’elle ait. Mais lorsque les esprits grondent autour de moi au moment des invocations je ne conseille à personne de toucher cette montre sans y être préparé. Je peux également lire dans l’âme de celui qui tient la montre, plus clairement que dans les autres’. »

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                                                                                   Carrosse landau du XVIIIème siècle

 

Mais les tests n’étaient pas encore finis pour Elisa : « Quelques jours après, Cagliostro alla avec sa femme, Monsieur von Howen, Monsieur von Korff, mon père et moi à Wilzen chez mon oncle. Cagliostro me prit dans son carrosse et il me parla de la magie. Cela réinstaura en moi un peu de confiance dans son caractère morale, car je dois avouer que j’avais commencé à avoir des doutes à ce sujet. A cette occasion il m’a donné des éclaircissements sur beaucoup de choses, qu’il m’avait refusé jusque là et je dois avouer que sa connaissance de la nature humaine m’a plus étonnée que se expérimentes magiques. Mais je dois aussi raconter un incident. Pendant la conversation, il m’avait demandé ce que je pensais de Monsieur Z, si je pouvais lui raconter quelques détails sur sa vie. Je lui ai répondu que je connais trop peu Monsieur Z et que je ne pouvais pas lui répondre. (Mais je savais certains détails sur Monsieur Z qui pouvait lui causer des ennuis, mais en même temps je savais très bien qu’à l’exception d’un couple d’amis et de ma mère, personne ne connaissait cela. Ma mère, qui m'avait confié ce sercret, m'avait fait promettre de ne le raconter à personne. Cagliostro me regarda en face et dit : ‘Donc vous ne connaissez rien sur Monsieur Z, rien que puisse m’aider à me faire une idée sur son caractère et son sort, que je désire tant connaître.’ ‘Oui, en fait, Z m’est très peu connu’, dis-je. A cela Cagliostro éclata : ‘Serpent que j’ai nourri dans mon sein. Tu ne dis pas la vérité ! Jures, jures moi que tu ne sais pas un certain détail sur la vie de Z qui n’ait connu que par trois autres personnes, à l’exception de toi !’

Je dois avouer que je me trouvais dans un grand dilemme. Je suis restée sans paroles pendant quelques instants en réfléchissant à une solution qui ne violait pas mes principes. Cagliostro me regarda avec colère et me dit: ‘Hypocrite ! A quoi pensez vous maintenant ? Répondez moi ! Donc vous n’avez rien à dire sur Monsieur Z ?’

Je lui ai répondu avec le plus grand sérieux : ‘Monsieur le comte, votre comportement m’inquiète. Je ne sais pas pour qui vous jouez ce rôle, vu que nous sommes seuls, vous et moi, et que d‘après ce que vous dites, je suis observé par votre esprit Hanachiel. Je n’ai rien fait à en avoir honte devant les yeux de Celui qui voit tout, qui lit mes pensées les plus cachées. Je n’ai donc pas peur d’être investiguée par Hanachiel, si lui, en bon esprit, qu’il est, lit dans mon cœur. S’il ne l’est pas, il peut vous dire ce qu’il désire. Je me fie à celui qui est au dessus des démons et des magiciens et je suis convaincue que Lui sera triomphant sur tout le mal du monde.’

 


 [10] Barba Jovis est le nom d’une plante médicinale (Anthyllis barba-jovis), mais aussi le nom d’un remède préparé par Cagliostro, ayant un effet anti biotique.


 

Cagliostro me regarda alors avec douceur, il prit ma main et me dit : ‘Chère créature, je ne m’attendais pas à ça de vous à votre âge. Vous comblez et dépassez mes espoirs. Maintenant je peux tout vous expliquer. Mes supérieurs m’ont demandé de vous mettre à l'épreuve, ils m’ont dit que votre mère vous a raconté cette histoire pour vous aider à élargir vos connaissances sur la nature humaine. Si vous m’aviez raconté ce secret, j’étais en droit de penser que vous failliriez dans la magie. Si vous aviez eu l’effronterie de jurer devant moi que vous ne saviez rien, vous auriez fait les premiers pas vers des difficultés très grandes et j’aurai été obligé de vous retirer graduellement ma protection. N’en parlons plus, mais je vous répète que la voie de la magie sur laquelle vous voulez avancer, puisque vous avez tous les dons de l’esprit et du cœur est dangereuse. Et de cent qui s’y engage, c’est seulement un qui arrive à la fin, après avoir dépassé tous les obstacles et sans tomber dans l’abysse. Puis il s’est tu, et moi je n’ai plus rien dit, tout cela me faisait réfléchir profondément. Après quelques moments de silence, il m’a demandé ne pas raconter ce qui c’était passé aux autres frères et sœurs de notre loge, parce qu’il avait de bonnes raisons à leurs cacher le fait qu’il pouvait lire dans les âmes des autres. »

 

Cagliostro n’avait pas encore quitté Mitau et déjà Elisa commençait à s’éloigner de lui. C’est surtout des propos liés à la sexualité qu’il tenait devant ses disciples qui scandalisèrent Elisa et augmentèrent ses doutes sur la moralité de Cagliostro.

 

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              Avec l'autorisation des archives Sarasin                                                                  Elisa

 

« La dernière période qu’il passa à Mitau j’ai été plus méfiante envers lui. J’avais commencé à croire qu’il était en train de tomber dans la magie noire[11]. Dans mes prières, j’implorais souvent Dieu de l’aider à résister aux tentations des mauvais esprits et arriver à son but, sans tomber dans la nécromancie. Il donnait à l’époque des conférences pour le plus étroit cercle de notre loge. J’ai eu la permission d’y participer, sans pourtant pouvoir prendre des notes. Une de ces conférences détruit ma confiance en lui. Il y parla du sixième chapitre du Livre de Moise qui contient des enseignements de démonologie qui ont outré mon sens moral (c’est le chapitre qui parle des amours entre les anges déchus et les femmes). J’ai déclaré à mon père que je ne désirais plus prendre partie à ce genre de discours et que je pouvais mieux employer mon temps que d’écouter de telles théories. Mais mon père insista tant, que je lui ai promis que j'allais continuer d’y participer. Peu après il tint une autre conférence où il donna des instructions sur ce qu’il fallait faire pour amener par des moyens magiques une femme à aimer et même à coucher avec un homme. On a protesté et alors il a répondu qu’il avait voulu nous mettre à l’épreuve. J’ai été révoltée, outrée et j’ai pris la ferme résolution de ne plus assister à ces conférences, ni de l’accompagner à Saint Pétersbourg comme il avait insisté. La fois d'après, je suis restée à la maison, en prétendant que j'étais malade. Mais je n’étais pas suffisamment forte. Le conseiller aulique Schwander tomba malade et il ne pouvait plus assister aux réunions, mais il était instruit sur tout ce que se passait. Il me demanda de ne pas me séparer du groupe, car mon entêtement aurait empêché Cagliostro de réaliser les promesses qu’il nous avait fait. Suite à la demande de Schwander et aux instances de mon père j’ai assisté à la prochaine conférence, où il donnait des enseignements magiques qui ont chauffé mon imagination et ont réveillé en moi l’aspiration vers des choses supraterrestres. Cagliostro, qui jugeait peut être qu’il avait été trop imprudent et qu’il devait regagner ma confiance, essaya de se justifier au sujet de ce malentendu, et me dit toute sorte de choses sur mes pensées qu’il savait, disait-il de Hanachiel. J’ai été encore une fois étonnée de sa capacité à lire dans les âmes.

Il jura devant moi qu’il n’était pas tombé dans la magie noire. Il utilisa toute son éloquence pour me déterminer à aller à Saint Pétersbourg[12], mais je lui dis avec la plus grande détermination que je n’ irais pas avec lui et sa femme, car j’avais trop peur de me trouver toute seule à l’étranger avec un magicien qui pouvait à tout moment succomber aux attaques des mauvais esprits. Mais je lui ai promis que dès que Catherine serait devenue la protectrice de la loge d’adoption qu’il voulait installer à Saint Pétersbourg, je m’y rendrais avec mon père, mon frère et ma soeur. »

Fin mai 1779, Cagliostro partit vers Saint Pétersbourg. Il fut de passage par Mitau dans son chemin vers Varsovie, en mars 1780, mais ne prit pas contact avec ses disciples courlandais. Elisa ne pourra pas lui pardonner cela. Quelques mois après son départ, le 6 novembre 1779, la belle-sœur d'Elisa, Anna Charlotta Dorothea de Medem[13] devient par mariage Duchesse de Courlande. A coté d'elle, Elisa se lancera dans une carrière diplomatique et politique et voyagea en Russie, en Pologne et en Allemagne. C'est surtout à Berlin, au Palais de Courlande, qu'elle entre dans le cercle des rationalistes allemand[14]. Elle rencontre aussi Goethe, Friederich Schiller, Laurent Blessig, Christoph August Tiedge (qui devient son amant). Elle rencontre personnellement le tsar Alexandre I de Russie, Frederick William III de Prusse et Napoléon Bonaparte.

 


[11]En fait, cela représente ce que la psychologie moderne appelle une projection : elle attribuait à Cagliostro ce qu’elle n’arrivait pas accepter d’elle-même. Le doute est une des tentations des démons, affirment toutes les traditions spirituelles de l’Orient et de l’Occident.

[12] Il avait besoin de sa présence pour approcher Catherine II.

[13] C’était une femme d’une beauté exceptionnelle et pleine d’esprit ; elle aida beaucoup son mari par sa diplomatie. Après la mort du duc de Courlande, elle s’établit à Paris et devint la maîtresse de Talleyrand.

[14] Le rationalisme était un courant de pensée à la mode surtout dans les pays allemands qui s’opposait au mysticisme et prônait la supériorité de la pensée et de la logique. Voir pour l’explication du contexte l’index en fin de l’ouvrage intitulé : L'Ordre égyptien - contre les Illuminés.


 

Fin mai 1779, Cagliostro partit vers Saint Pétersbourg. Il fut de passage par Mitau dans son chemin vers Varsovie, en mars 1780, mais ne prit pas contact avec ses disciples courlandais. Elisa ne lui pardonnera pas.

carloatta von medem modifQuelques mois après son départ, le 6 novembre 1779, la belle-sœur d'Elisa, Anna Charlotta Dorothea de Medem devient par mariage Duchesse de Courlande. A coté d'elle, Elisa se lancera dans une carrière diplomatique et politique et voyagera en Russie, en Pologne et en Allemagne. C'est surtout à Berlin, au Palais de Courlande, qu'elle entre dans le cercle des rationalistes allemand . Elle rencontre aussi Goethe, Friederich Schiller, Laurent Blessig, Christoph August Tiedge (qui devient son amant). Elle rencontre personnellement le tsar Alexandre I de Russie, Frederick William III de Prusse et Napoléon Bonaparte.

En 1782, Elisa rencontra à Saint Pétersbourg le prince Poninski, qui avait hébergé Cagliostro en Pologne et parlait contre lui. C’est suite à cette visite et à l’influence des rationalistes qu’elle bascule complètement d’un extrême à l’autre, du mysticisme exagéré elle passe au rejet de tout ce qui ne peut pas être expliqué par la logique et la raison. Elle commence à repasser ses souvenirs et chercher des explications pour les expériences vécues en 1779 à côté de Cagliostro. C’est justement ce que celui-ci lui avait indiqué d’éviter de faire, chercher « le pourquoi du pourquoi ». Plus tard, pendant l’Affaire du Collier, en 1786 elle lit toute la série des pamphlets écrits contre lui : « Cagliostro démasqué à Varsovie » de Moszinski, la « Lettre sur Cagliostro et Lavater » de Mirabeau, « Les Mémoires authentiques » attribués au marquis de Luchet, la « Lettre d’un garde du roi »,  etc.

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                                                                                              Christoph August Tiedge

 

 

Friedrich Nicolai.modif 1Mais ce fut surtout la rencontre avec Friederich Nicholai à Berlin qui la tourna définitivement contre son Maître. Rationaliste reconnu et membre des Illuminés de Bavière (comme Mirabeau, Goethe et d’autres qui ont participé intensément à cette campagne contre Cagliostro), Nicholai avait la plus grande maison d'édition de Berlin. Il aide Elisa à publier en mai 1786 une note hostile à Cagliostro dans le journal Berliner Monatschrift.

Cagliostro refuse de croire qu’elle avait écrit contre lui et lui transmet ce message dans la lettre au peuple anglais : « il existe dans le journal de Berlin du mois de mai dernier, une lettre de la Comtesse de Recke, née de Meden, qui m’accuse d’avoir tenté, pendant mon séjour en Courlande de lui persuader, à l’aide d’une supercherie, que j’avais fait paraître devant ses yeux l’ombre de son frère. Cette lettre, si elle existe, est très certainement une lettre apocryphe, composée par quelques faussaires sous le nom d’une Dame respectable à toutes sortes d’égards ; j’ai en ma possession une lettre qu’elle m’a écrite depuis mon départ de Courlande et dans laquelle elle me prodigue les témoignages de son affection, de son estime, de ses regrets, j’irais plus loin, de son respect pour moi. Cette lettre, que je garde précieusement, sera rendue publique si Madame la comtesse de Recken me permet de la livrer à l’impression, ou si elle me met dans la nécessité de le faire, par un désaveu, auquel je ne puis, ni ne dois m’attendre. » 

 

couverture original du texte delisa contre cagliostro modif

                                                                                

 

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                                                                                     Lettre au peuple anglais

 

 

Couverture original du texte d'Elisa contre Cagliostro 
                                                                                                                                                                                                                                        

 Mais Elisa continue ses désaveux. En 1787 apparaît son premier ouvrage littéraire, édité et préfacé par Nicholai : « Nachricht von des berüchtigten Cagliostro Aufenthalte in Mitau im Jahre 1779 und von dessen dortigen magischen Operationen » (Récit sur le séjour fait par le célèbre Cagliostro à Mitau en 1779 et les opérations magiques qu’il y avait réalisées). Les rationalistes se réjouissent d’avoir une alliée si crédible.

 

Mais la publication de cet ouvrage a aussi ces avantages. C’est grâce à ce texte qu’on a gardé des fragments inédits sur l’enseignement de Cagliostro, sur sa manière d’être et d’agir, et aussi une lettre qu’il a écrite à Elisa, signée avec sa signature mystique, la phrase : « votre pour toujours qui vous aime de tout son cœur » et le chiffre 1255[15].

 

« Chère fille et sœur, cette lettre est un témoignage de ma considération pour vous, car je n’écris jamais, comme règle générale, aux femmes. L’avenir vous donnera l’épreuve de ma manière d’opérer.

En même temps, ma chère, n’oubliez pas mes conseils et mon amour fraternel. C’est le silence qui vous conduira sur la voie Sabine et vous fera unir à la gloire céleste en récompense de vos mérites.

Vous devez savoir chère sœur, que moi je serai le même pour vous et je ferai tout le possible de vous contenter, mais à votre tour vous devez garder le secret.

Faites vous mon ambassadrice auprès de votre père, de votre mère et de votre sœur et dites leurs de ma part tout ce que votre cœur vous inspire. J’espère pouvoir prochainement les embrasser en personne.

Implorez pour moi le Grand Dieu, car je me trouve ici, avec mon épouse, votre chère sœur,  entouré d’ennemis et abreuvé d’amertumes.  Mais il faut avoir de la patience et combattre l’ignorance profane.

Pour le moment je ne peux pas vous dire plus, mais je vous le dirai bientôt. Je finis en vous communiquant les salutations de ma femme, de même pour tous les frères et sœurs. Je m’arrête et vous embrasse du cœur, ainsi que tous les frères et sœurs. Ne m’oubliez pas ut deus. Votre pour toujours, qui vous aime du cœur. »

 

Cet ouvrage, malgré les fâcheuses réflexions faites en 1787 au moment où elle commençait à chercher le pourquoi du pourquoi, confirme la prophétie que Cagliostro lui avait faite avant de quitter Mitau.

«Trois semaines après, nous sommes allés à Alt-Auz, où Cagliostro voulait initier ma belle-mère et d’autres membres de notre Loge d’adoption, avant son départ à Saint Pétersbourg. Après que les nouveaux membres aient été initiés au troisième degré, ma tante demanda à Cagliostro de permettre à X de participer à une invocation. Cagliostro s’opposa au début, mais à la fin il dit qu’il allait faire encore une invocation en présence de tous les membres de notre Ordre ce qui lui permettra de décider sur sa visite à Saint Pétersbourg et sur nous. Après nous avoir installé chacun à sa place et l’enfant derrière le paravent, il nous a fait un long discours, nous a demandé de garder confiance et de montrer notre zèle, il nous a parlé des dangers de la magie mais aussi de l’influence bénéfique que celle-ci a sur toute la création. Par suite, il a commencé ses opérations habituels, à l’exception du fait que tout d’un coup il m’a amenée dans le cercle magique, il m’a mis à genoux, il m’a donné sa montre magique et en me regardant avec insistance il a demandé à l’enfant : ‘Qu’est ce que tu vois ? ‘

L’enfant a répondu qu’il me voyait à genoux, tenant la montre. A part ses visions habituelles l’enfant a vu aussi une autre apparition, un esprit inconnu, avec une longue robe blanche, une couronne d’or sur la tête et une croix rouge sur la poitrine. Cagliostro a ordonné à l’enfant de demander le nom de cet esprit. L’esprit s’est tu. Apres quelques moments Cagliostro a demandé : ‘Eh bien, l’esprit t’as dit son nom ?’

L’enfant : Non

Cagliostro : Pourquoi pas ?

L’enfant : Parce qu’il l’a oublié.

Lorsque la cérémonie a été finie, Cagliostro nous a fait un discours et nous a dit : ‘Un d’entre vous sera pour moi un Judas, il me trahira et il essaiera de me nuire. J’ai su cela le moment où l’esprit n’a pas voulu dire son nom. Je ne vous dirai pas combien mon cœur souffre à cette découverte et je ne tremble pas pour moi, mais le malheureux qui sera un traître à mon égard. Je regretterai et pleurerai sa chute, mais je ne pourrai intervenir en sa faveur. Mais vous tous, qui resterez dans le bien, réunissez vos prières avec les miennes, priez pour celui qui est parmi vous et se rapproche de la destruction et priez aussi pour moi, pour que je triomphe sur les attaques du mal et que je sois capable de faire face à ce qui est devant moi. »

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 [15] 1255 = abbé. Cela a fait soupçonner Elisa que cagliostro était un agent des jésuites. Il est intéressant à remarquer qu’au cours de ses voyages, il lui arrivera souvent d’être étiqueté comme l’étranger, l’adversaire, l’ennemi. Dans les régions  allemandes, où cette adversité était composée de catholiques et en particulier des jésuites, on le catalogua de jésuite. Dans les pays à religion  catholique, surtout en Italie, où l’ennemi était représenté par les apostats : protestants, luthériens, anglicans ou par les franc maçons, on le rejettera comme hérétique, infidèle, franc-maçon. Les uns et les autres s’acharneront contre lui pour des motifs bien différents en apparence. En réalité, les mobiles étaient les mêmes: les préjugés, la peur devant l’inconnu, les dogmes, le fanatisme, le fait de séparer le monde en les nôtres et les autres. L’Autre devient nécessairement le dépositaire du mal qu’on ne peut pas accepter en soi-même.


 

Les Sarasin

« J’ai Sarrasin de Bâle, lequel me donnerait toute sa fortune si je la voulais » - Cagliostro sur Jacob Sarasin

 

jakob sarasinEn effet, Jacob Sarasin a été le plus dévoué disciple de Cagliostro. Il l’a rencontré en 1781 à Strasbourg, suite à la terrible maladie qui menaçait la vie de sa femme, Gertrude.

Jacob était né le 26 janvier 1742 dans la famille d’un riche commerçant bâlois. Ses ancêtres avaient quitté la Lorraine au XVIe siècle, fuyant comme beaucoup de protestants français les persécutions des catholiques, et avaient cherché refuge en Suisse. Sa famille avait une longue tradition dans l’industrie textile. Après le décès de son père, en 1753, la direction des manufactures de Bâle revient à Jacob et à son frère, Lucas (1703-1802).

Entre 1762 et 1769, l’architecte Samuel Wehnelts bâtira pour eux à Bâle, les maisons jumelles : Maison bleu et Maison blanche[16]

Le 8 janvier 1770, Jacob épouse Gertrude Battier (18 décembre 1752-26 janvier 1791), fille d’un riche marchand bâlois. De leur mariage naîtront  huit enfants.[17]

 

gertrude sarasinTrès présent dans la vie politique et sociale, Jacob était membre de la Société helvétique d'Olten, dont il devient le président en 1794. En 1777, il crée avec Isaak Iselin, la Société pour la promotion du bien et le non profit.[18] Il est membre du  Consistoire de l'Église française de Bâle, en 1784, il est  élu dans le Conseil de la Mairie (Rathaus), puis  il est nommé juge d'appel, et en 1798 devient membre de l'Assemblée Nationale Suisse.

« Sarasin le cadet », comme on l’appelait à Bâle pour le distinguer de son frère Lucas, avait fait de sa Maison Blanche et de sa résidence estivale de Pratteln le rendez-vous des beaux esprits. Parmi les habitués il y avait Lavater, mais aussi des philosophes, des écrivains, des musiciens et des théologiens du mouvement Sturm und Drang[19]. Dans les archives Sarasin de Bâle, une grande quantité de lettres témoigne des riches échanges intellectuels entre Jacob et ses amis: l’écrivain Christoph Kaufmann, l’ecrivain Johann Georg Schlosser (beau-frère de Goethe), le dramaturge Gottlieb Konrad Pfeffel, le philosophe et juriste Isaak Iselin, le theologien et ami intime de Lavater, Johann Konrad Pfenninger, le pédagogue Johann Heinrich Pestalozzi (un de pères de la pédagogie moderne), l’écrivain Sophie la Roche, Jakob Michael Reinhold Lenz et Friedrich Maximilian Klinger (qui étaient les fondateurs du mouvement Sturm und Drang avec Goethe). La Maison Blanche hébergea aussi des personnalités politiques, comme l’empereur Joseph II et le prince Henri de Prusse.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

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 Johann Heinrich Pestalozzi modif                                                                                                                        Johann Heinrich Pestalozzi                                                                                                                                                                                                                                                  

 Travaillant  avec Lavater et Klinger, il apporta sa contribution à un livre publié en 1780 : «Plimplamplasko, der hohe Geist» (Plimplamplasko, le haut génie). Cet ouvrage, signé par Klinger, était une satire à l’adresse de Christoph Kaufmann, un des plus extravagants et exaltés propagateurs des aspects religieux du mouvement Sturm und  Drang.

Dans les Archives Sarasin de Bâle, plusieurs essais témoignent des préoccupations de Jacob : littéraires, philosophiques, religieux et sociales: « Mahomet, sein Paradies und seinen Koran » (Mahomed, son Coran et son paradis), écrit en 1785, « Ueber das Erziehungswesen in den Schweizer Kantonen » (Sur le système éducationnel des cantons suisses) écrit en 1786, un poème en hexamètre « La promenade à Pratteln », des notes de voyages et même une comédie, « La maison de la paix ».

Pendant son enfance, Jacob s'était cassé la jambe droite la jambe droite[20]. L'hiver rigoureux de l'année 1754 avait aggravé la fracture, et il eut la moelle gelée. Tous les hivers, il éprouvait de fortes douleurs qui lui rendait la marche impossible, il trouvait alors un peu de soulagement aux eaux de Plombières. Gertrude souffrait elle aussi d'une terrible maladie qui la tint au lit à partir de l'été 1779. On a donné dans le deuxième chapitre de ce livre les détails de sa maladie. Sarasin en ajoute dans une lettre écrite à Boyer le neveu[21] et explique comment il a passé plus d'une année et demie chez Cagliostro, à Strasbourg : « La lettre que vous avez adressée à Monsieur Jean Sarasin&fils au sujet de la cure presque incroyable que mon respectable bienfaiteur Monsieur le Comte de Cagliostro a fait en guérissant ma femme, m'a été remise par eux et je m'empresse à y répondre de bien bon cœur, ayant appris par des années de peines et de souffrances à compatir aux maux d'autrui. J'ignore Monsieur si vous avez sous la main ma lettre insérée dans le Journal de Paris. Dans cette incertitude je vous envoie quelques exemplaires, ayant fait tirer d'après ma lettre originale qui avait été mutilée par le journaliste. Je vous assure Monsieur, par tout ce qu'il y a de sacré que non seulement tout ce que j'y ai dit est vrai, mais que je n'ai dit que la moindre partie de ce que j'aurais dû et voulu dire, si d'un côté les bornes qu'on doit mettre à une lettre, et de l'autre la modestie de mon libérateur n'y avaient mes empêchements.

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                                                                         Lettre de Sarasin à Boyer (Avec l'autorisation des archives Sarasin)

 


 [16] La Maison Bleu (Blaue Haus ou Wendelstörferhof) était habitée par Lucas. La Maison Blanche (Weisses Haus ou Reichensteiner, aujourd’hui 4 Martinsgasse) habitée par Jacob. Elle est à présent le siège d’une institution juridique du canton. Les façades principales de ces magnifiques immeubles sont orientées vers le Rhin et marquent toujours de leur empreinte l'image de la ville.

[17] Nous ne possédons que les noms de six d’entre eux :  Félix (né en 1771), Gertrud (née en 1772), Susanna Katharina ou Suzette (née en 1773), Esther (née en 1775), Alexander (né en avril 1782, et dont le parrain sera Alexandre Cagliostro), un enfant né en 1783, un enfant né en 1785 et une fille (née en janvier 1788, qui d’après toutes les apparences recevra le prénom de Sérafina, en l’honneur de la Comtesse de Cagliostro).

[18] Gesellschaft zur Beförderung des Guten und Gemeinnützigen.

[19] Tempête et passion ou élan. Ce mouvement allemand, à la fois littéraire et politique, est considéré un précurseur du romantisme. Il s’oppose aux idées des encyclopédistes, à l’illuminisme et au rationalisme,  prônant la supériorité des sentiments, exaltant les émotions face  à la raison.

 [20]Ce détail est intéressant, car un autre Jacob, le patriarche biblique boita aussi toute sa vie, après avoir lutté avec l’ange. En hébreux, Jacob signifie « celui qui est protégé par Dieu ». Outre sa lutte avec l’ange, Jacob est aussi connu pour son songe, la vision  de l’Echelle, qui fait la connexion entre le Ciel et la Terre et sur laquelle les anges descendent et remontent. Cette image symbolique, appelée aussi l’échelle de Jacob, est sur la première page de l’ouvrage alchimique Mutus Liber.

[21] Lettre de Jacob Sarasin à Boyer neveu, 26 décembre 1783. C’est la demande de publier cette lettre qui créa un grand scandale avec la faculté de médecine de Bordeaux. Voir chapitre II.


 

L’état de mon épouse était affreux, ce qu’on peut dire affreux. Ses maux dataient de très loin. Malgré tous les soins qu’on ne cessait de leur donner il ne faisait qu’augmenter d’année en année. Enfin arrivée au point dont j’ai fait une si faible esquisse, tout l’art de la médecine ne pouvait plus rien sur elle, pas même pour des palliatifs. Je l’ai vu vingt fois prête à rendre l’âme et confisquée par ses médecins, qui ainsi que tous les consultants ne connaissaient absolument rien pour la soulager. L’un d’eux, un homme d’ailleurs très docte et consulté à l’étranger, m’a dit plus d’une fois dans la douleur de son âme sensible qu’il voudrait arrêter tous les passants et leur demander conseil. Dans cette calamité Dieu voulut que Monsieur le comte de Cagliostro, cet homme rare et extraordinaire vint à mon secours. Je me jetai à ses pieds, j’implorai son secours efficace et il voulut bien entreprendre cette cure si difficile.

Apres avoir rétabli dans ce corps fatigué des maux et des médecines tout ce que l’art y avait gâté, il attaqua son mal et au bout de 4 à 5 mois il lui rendit une santé à laquelle les voeux les plus importants n’auraient plus osé espérer ; si bien que depuis ce moment là elle n’a non seulement rien ressenti de ses maux, mais qu’elle a eu du depuis deux couches heureuses pour lesquelles notre incomparable libérateur a aussi bien voulu lui donner des soins.

Comme la première grossesse de mon épouse s’est déclarée bientôt après sa guérison, je n’ai pas voulu dans ce moment là la ramener à Bâle pour que dans les incommodités que donne par lui-même cet état elle ne soit pas dans le cas d’en revenir au train de la médecine ordinaire auquel à si juste titre nous n’avions plus foi.

Je pris donc le partie de m’établir pour ce temps là à Strasbourg avec toute ma famille et c’est dans cette époque si douce et si satisfaisante pour mon cœur que j’ai eu le bonheur dont je m’estimerai éternellement heureux de m’attacher d’une façon si particulière à Monsieur le comte que j’ai pu suivre pas à pas ses cures et ses soins qu’il donnait pour le soulagement de l’humanité souffrante.

J’assistai à toutes ses audiences et son amitié paternelle voulant bien me soutenir continuellement autour de soi et me favoriser de ses instructions, j’eus tout à mon aise le temps de connaître la sublimité de son esprit et l’excellence de son grand cœur.

Je ne finirais pas, monsieur, si je commencerais à vous citer des exemples de se faits et des ses vertus, mais je ne finirais pas non plus si je commencerais à vous faire la narration de toutes les vexations que la malice, la calomnie et la noirceur de ses envieux lui ont suscités.

Pas de pièges qu’on ne lui ait pas tendus, pas d’entraves qu’on n’ait mis à ses grandes actions, pas de faussetées qu’on n’ait débité contre lui. Puisse-t-il être plus tranquille et mieux respecté à Bordeaux et puisse surtout la faculté de médecine être moins injuste envers lui. Il est sans doute mortifiant de reconnaître son supérieure, mais où il n’y a pas un non dire il fait baisser la tête. Les personnes de la première distinction, tout ce qui gouverne et qui commande sera partout toujours prêt a rendre justice à un si éminent mérite, mais le peuple et ceux qui le tiennent en poche ont été toujours mauvais juges des rares vertus. Il y a trop loin d’eux à aller et cela fatigue l’amour propre.

Je voudrais vous parler encore Monsieur de tous les autres bienfaits que j’ai reçu de la main secourable de Monsieur le comte de Cagliostro, de la cure qu’il a fait à mon fils qui avait une maladie de nerfs dont la description paraîtrait purement une fable, de la santé prospérante qu’il m’a rendu à moi-même, qui sans lui serais couché depuis longtemps au tombeau, de tout le bien qu’il a fait ici dans les différents visites dont il nous a honorés, enfin de tout plein de choses qui dans ce moment vous seraient certainement bien intéressantes, mais qui peut douter que où le plus se trouve, le moins ne se remontre pas aussi, et d’ailleurs mes occupations ne me permettent pas aujourd’hui de m’étendre d’avantage, mais s’il y a des méchants à confondre, des médecins à faire taire, ordonnez, j’y suis de coeur et d’âme.

D’après ce que je viens de vous dire, Monsieur, il ne me reste plus qu’a vous faire compliment de ce que madame votre épouse est entre de si excellentes mains ; Dieu que de souffrants n’ai-je pas vu la bénir cette main bienfaisante. Les maux sur le peu que vous en dites paraissent beaucoup moins compliqués que n’étaient ceux de ma femme, mais qu’importe. Madame Boyer sera guérie si elle le veut, c’est le refrain de tout ce que je pourrais ajouter. Comme je suis en relation continuelle avec mon illustre et généreux bienfaiteur je lui donne par ce courrier connaissance de cette lettre n’ayant point de secrets pour lui. Vous pouvez même sans difficulté la lui montrer car il sait que c’est le hasard d’un malentendu qui m’a procuré l’honneur de votre correspondance. Présentez lui mes hommages et si vous avez en votre pouvoir des paroles pour exprimer tout ce que le respect, la vénération, l’attachement et la reconnaissance ont de plus vrai et de plus inviolable, faites moi la grâce de le lui dire, car jamais à cet égard mon cœur n’est il content ni de ma bouche ni de ma plume. J’envie votre sort d’être en possession de sa personne et rien que sa félicite parfaite ne pourra jamais me consoler de son absence.

Point de vœu pour madame votre épouse, je les compte pour accomplis.

Pardon, Monsieur, ma lettre est confuse, mais j’écris à la hâte pour ne pas faire attendre et pour satisfaire au désir ardent que j’ai de chanter à toutes occasions les louanges de mon libérateur. »


Toute la famille retournera à Bâle le 19 septembre 1982. Le 21 septembre, Jacob écrit à Lavater: « Grâce à Dieu, me voila arrivé chez moi, avec ma femme et mes enfants, toutes les bagages, les serviteurs et mon carrosse. Aide moi à remercier Dieu et son serviteur tant méconnu, Cagliostro, pour tout le bien que j’ai reçu. Il me semble que ces dix sept mois, si agités n’ont été qu’un beau et splendide rêve, que si Dieu le veut, doit me rendre meilleur pour le reste de ma vie et je compte bien en emporter quelque chose en me réveillant de l’autre coté. Cagliostro ne m’a jamais paru si grand que les derniers jours et lors de mon départ. »  

 

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                                                            Lettre de Straub (avec l'autorisation des archives Sarasin)

 

Les disciples restés près de Cagliostro informeront régulièrement Jacob et Gertrude des choses qui se passaient à Strasbourg. On peut lire dans une lettre écrite par Straub le 13 octobre 1782 : « Je profite à la hâte de l’occasion qui se présente pour le retour de M. Wieland de votre ville pour vous envoyer de la part de notre bon et cher Maître avec sa bénédiction du Seigneur de Seigneurs une boite qu’il vous prie d’accepter de sa part, comme un témoignage de son amitié. La maman[22] vous fait milles amitiés ».

 

Et le 26 octobre 1782: « Le cher Maître et la chère Maman actuellement se portent à merveille. Le Maître vous fait milles amitiés et vous donne sa bénédiction. Il me charge de vous dire qu’il vous aime, vous embrasse et pense et pensera toujours à vous. Nous en faisons tous autant, mais tout cela ne nous rend pas votre chère et aimable présence. »

Le 11 janvier 1783, suite à une invitation que Cagliostro avait envoyée à Jacob et Gertrude pour venir à Strasbourg, Straub écrit: « Vous êtes attendus ici, mes très chers amis, comme les hébreux attendaient la Messie; tous les jours sont comptés. Arrivés donc pour voler entre les bras de l’amitié. »

A Bordeaux, Cagliostro témoigne le même attachement pour les Sarasin[23] : « Le jour même de la réception de votre lettre, j’eus le bonheur de le rencontrer (Cagliostro) chez ma belle sœur ; je lui fis la lecture de votre charmante lettre et je vis avec un plaisir inexprimable couler de ses yeux des larmes de joie et de reconnaissance pour les preuves réitérés que vous lui donniez de vos sentiments. »

 

La même affection apparaît dans les lettres écrites par Rey de Morande à Jacob Sarasin[24] : « Le cher maître me prie de vous assurer que, pénétré de vos soins et vos peines et de vos embarras pour lui, il ne saurait assez vous exprimer combien il est touché de vos procédés et de la chaleur et de la constance de votre amitié ; ce sons ses termes et l’expression de son cœur tant pour vous que pour Mad. Sarasin. »

« Monsieur le comte n’ayant pas le temps, Madame, de répondre, ce courrier à la lettre que vous lui avez écrite le 8 de ce mois il m’a chargé d’y suppléer et de vous informer de tout le plaisir que lui a procuré la lettre du charmant petit Félix, qu’il embrasse de tout son cœur. Je serais très charmé, Madame de pouvoir combler vos vœux et vos désirs sur le rapprochement de Monsieur le comte dans votre voisinage, mais vous ne devez pas ignorer combien ses projets sont impénétrables. Je ne sais ce qu’il en sera, mais ce que je n’ignore pas c’est qu’il est possible et vraisemblable que son sincère attachement pour vous n’ayant point été affaibli par l’éloignement, ni par l’absence, il se fera une très grande satisfaction de vous en donner de nouvelles preuves. »

 

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                                                                              La maison bleue et la maison blanche à Bâle

 

Cagliostro leur rend visite à la Maison Blanche à plusieurs reprises. En mars 1783, il s’y rend pour visiter avec Jacob le pavillon construit d’après ses indications à Riehen. Ce pavillon a été érigé dans la proximité de Bâle, à la campagne, sur un terrain qui appartenait à des amis de Sarasin, M. Bischoff et Rittier. On a dit qu’il avait été fait avec l’argent de Sarasin, mais on voit dans une lettre[25] que Cagliostro contribuait aux dépenses : « Le cher maître, mon cher et bon ami, voit avec plaisir le zèle et les soins que vous donnez à son bâtiment; il me charge de vous en témoigner sa satisfaction, jugez si en est une pour moi que de m’en acquitter. Je vous renvoi ci-joint, mon cher ami, le petit dessin que vous m’avez fait à l’effet de nous faire voir la mauvaise grâce de l’Oeil du boeuf, on laisse à vos soins d’y porter le remède convenable, afin que cela ne sépare en rien la vie du dehors et ce qu’il a dedans n’en souffrent point, non plus que le plancher qu’on pourra bien relever un peu, pourvu que cela n’ôte en rien à son maître de placer les lucarnes convenablement en observant bien le milieu. S’il ne l’a pas fait, c’est de sa faute ; enfin, mon cher ami, vous êtes prié de corriger ce qui le doit être et vous avez sur cela tout le pouvoir.

Le cher maître approuve enfin les quatre branches à poser à la girouette avec les lettres initiales de quatre vents cardinaux dorés, mais avant de le faire, faites vous donner par écrit par le ferblantier ce qui l’en demande de plus, et faite le lui faire s’il est raisonnable et payés le tout de suite, afin que cela ne change en rien le prix du marché, car ce ferblantier qui est aussi bavard que paresseux s’appuierait sur cela pour demander une augmentation sur le tout, c’est après sa louable coutume. Si cependant vous voyez qu’il perd réellement à son marché qui est calculé sur 15 à 1600 feuilles de fer blanc, donnés en ce détail au cher maître directement et à moi, avec votre avis sur le dédommagement à couvrir et nous verrons ce qu’il y aura à faire pour soutenir en honneur et en justice devant Dieu et les hommes ; mais ne laissez rien apercevoir au ferblantier qui a fait son total pour 1483.

Le maître dit qu’il serait inutile de faire dorer les clochettes en dedans, qu’on ne le verra pas que la couleur jaune et qu’il est satisfait que seulement le bas soit doré. Au reste mon cher ami, il ne le défend pas, mais cela coûtera tout de suite de plus, et le cher maître ne veut encore y entendre. Remerciez de la part du comte M Bischoff et Rittier de leur complaisance et de leur empressement à témoigner leur amitié au cher comte. Le temps viendra où Dieu et le cher maître les en récompenseront amplement quoiqu’il n’est pas dans cette vie qu’ils agissent. Aussitôt que cela sera possible, vous pourrez ordonner aux plâtriers leur ouvrage ; il ne s’agit que d’y mettre un demi pouce de plâtre sur toutes les cotés et le haut de l’intérieur de la tourelle, sans aucune moulure, ni ornements, cela ne doit pas coûter bien cher, ni long à faire, car il est essentiel que cela se passe assez vite et qu’on ne l’habite ; vous en sentez le comodum et incomodum. »

 

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                                                                               Palais du cardinal de Rohan à Strasbourg

 

Lors de son retour à Strasbourg, Cagliostro réitérera l’invitation aux Sarasin de venir le visiter, comme on peut le lire dans une lettre de Straub, datée du  3 avril 1783: « Je ne sais, Monsieur cher ami, si le cher Maître vous a écrit ou non, mais je sais bien qu’il a annoncé partout, avec le ton d’intérêt qui lui est propre, votre prochaine arrivée et les ordres sont donnés pour vous loger. Venez donc promptement, mais avant tout rendez au cher Maître les services qu’il vous demande par l’ami Ramond[26]. Donnez nous aussi des nouvelles de la jambe de notre chère et bonne amie Mme Sarasin, mais donnez nous en des bonnes. J’espère que pour cette fois-ci au moins, vous pourrez manger ma soupe à la bourgeoise, nous arrangerons cela lorsque vous serez arrivé. Le cher Maître vous recommande de ne point vous gêner pour votre arrivée. »

Hélas, encore une fois, les affaires ne permettront pas à Jacob de répondre à cet appel. Mais le 22 avril 1783, Gertrude se rend seule à Strasbourg. La joie de tous est immense, comme on peut le lire dans une autre lettre datée du 23 avril 1783 : « Je vous annonce, mon cher ami, avec la plus grande satisfaction l’heureuse  arrivée de Mme Sarasin en cette ville. J’ai eu le grand plaisir de l’embrasser et  d’apprendre de vos nouvelles hier à 4 heures ¾ du soir a Plobsheim, où toute la colonie baloise, la principauté de Neuchâtel et les disciples du cher Maître l’attendaient. Nous sommes entrés en ville avec un carrosse à six, quatre à quatre et huit chevaux de galle, jugé du bruit et du tapage que cela a fait et fera, surtout en ce moment ci. Notre chère amie se porte à ravir, pour hier seulement nous lui avons fait grâce et laissée se coucher à dix heures, cela ne fera pas de même pour aujourd’hui, ou bien elle dira  pourquoi. »

 

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                                                                                    Liste des préparations de Cagliostro
                                                                               (Avec l'autorisation des archives Sarasin)

 

Lors de leur séjour chez Cagliostro, Jacob et Gertrude avaient appris à préparer ses principaux remèdes : le vin d’Egypte, les gouttes jaunes etc. Contrairement à ce que l’on avait écrit sur lui, Cagliostro ne faisait pas un secret de ces remèdes, mais avait confié ses recettes aux personnes de son entourage. Dans le journal de Jacob Sarasin, il y a de nombreuses notes sur ses rencontres avec Cagliostro (au lieu d’écrire son nom il mettait chaque fois une croix)

Retournant à Bâle, Jacob installera un laboratoire dans sa  demeure[27]. De nombreuses références à ces remèdes, à la  difficulté de trouver certains ingrédients, aux réussites ou aux échecs, aux préparations plus ou moins laborieuses, se trouvent décrites dans la correspondance entre Jacob et les disciples strasbourgeois de Cagliostro. De ces missives, on s’aperçoit que  les enfants de Cagliostro échangeaient entre eux pas seulement des ingrédients et des expériences, mais aussi les remèdes qu’ils préparaient. On apprend aussi que Cagliostro reste en relation avec Jacob et Gertrude par des lettres. Lorsque Gertrude accoucha de nouveau en décembre 1785, il lui indiqua une méthode pour récupérer rapidement : « J’ai reçu l’honneur de votre lettre, écrit Boyer[28] de Bordeaux, par laquelle j’apprends avec bien de plaisir l’heureuse délivrance de Madame Sarasin qui accoucha le 17 de décembre ; (elle) s’est vue, d’après la méthode de notre comte, en situation de sortir le jour de l’an, je vous en fais Monsieur et Madame mes très sincères félicitations. Le jour de l’an est un jour très mémorable pour moi – ma femme m’ayant donné un gros garçon, qui ainsi que la mère se portent au mieux possible. Si la méthode de M. le Comte m’avait été connue je l’aurais faite suivre à ma femme, mais l’ignorant il a fallu nécessairement se conformer aux usages reçus ici par la faculté. »

Jacob reverra Cagliostro en 1787, après l’Affaire du Collier, mais sera informé de tous les détails de ce scandale. Après avoir été persécuté à Londres, Cagliostro trouve refuge en Suisse, avec l’aide de Jacob Sarasin. Lorsque leur amie, l’écrivain Sophie la Roche part à Londres, Sarasin lui donne la mission de visiter le Comte de Cagliostro et de lui apporter de ses nouvelles. Elle note dans son journal de voyage[29] qu’ : « il ne pouvait pas cacher l’émotion qui lui causait cette assurance d’affection et les sentiments de sympathie qu’il avait pour Sarasin. La comtesse ne se laissait pas, elle aussi, de m’interroger, parlant avec amour de ses amis de Bâle. »

Après avoir appris le désir de Cagliostro de quitter Londres, Jacob commence les démarches pour qu’il puisse s’établir en Suisse. Son premier choix est Neuchâtel qui, à l’époque, tenait de la Prusse. Il écrit donc au gouverneur, Monsieur de Belleville, mais aussi au Prince Henri de Prusse, qui l’avait reçu à la Maison blanche. La réponse[30] est assez réservée : « Quant au comte de Cagliostro que vous voudriez attirer à Neuchâtel, permettez-moi de vous faire quelques observations à ce sujet. Un homme dont les mœurs sont pures, qui se fait un devoir de respecter les lois du pays où il veut habiter, qui ne demande qu’a vivre tranquillement au sein de ses amis, cet homme n’a pas besoin, il me semble, d’une permission pour s’établir dans un pays quelconque, encore moins d’une protection particulière. S’il a eu des torts vis-à-vis d’une puissance étrangère, et que cette puissance a des droits de réclamer sa personne, alors une protection particulière ne lui peut pas être accordée. Vous tirerez aisément la conclusion de ces réflexions. Je souhaite du reste que tous vos vœux se réalisent, j’y prendrais une part conforme à l’intérêt que je vous conserve et aux sentiments de beaucoup d’estime avec lesquelles je suis, Monsieur Votre affectionné ami. Henri. »

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                                                                                        Rocaille ou Rockhalt à Bienne

Jacob abandonna l’idée de faire venir Cagliostro à Neuchâtel et s’adressa à Sigismund Wieldermett, le banneret de Bienne[31]. Sigismund Wieldermett était le frère du maire de Bienne, Alexander Wieldermett. Il avait été présenté à Sarasin par leur ami commun Pfeffel. Les autorités de la ville étaient trop heureuses de recevoir Cagliostro. Vers la fin du mars 1787, Sarasin alla lui-même à la mairie de Bienne pour chercher le permis de séjour de Cagliostro. Il loua pour lui une belle propriété, située aux portes de la ville[32]. Il envoie à Londres son ami, l’allemand Gerhard Teise, pour accompagner Cagliostro jusqu’en Suisse en toute sûreté. Et le soir du 5 avril 1787, il eut la joie de recevoir Cagliostro à la Maison blanche. Fin mai, ils se rendirent ensemble au Congrès de la Société helvétique de Olten où Cagliostro fera une grande impression. Le 29 juin, Jacob accompagnera  Cagliostro et Sarafina à Bienne. A son retour à Bâle, le 5 juillet, il écrit[33]: « Je me trouve dans ce moment ici, pour avoir accompagné Monsieur le comte et Madame la comtesse de Cagliostro à leur nouveau domicile, où ils paraissent fort bien se plaire et où ils sont fêtés comme ils le méritent. Faisant tranquillement le bien et se vengeant de ses envieux en ne leur laissant que la bonne cause à persifler. Monsieur le Comte espère trouver enfin ici la paix qu’il cherchait ailleurs. »

Mais la tranquillité ne durera pas. Vers la fin d’octobre 1787, éclate un autre scandale, dont les détails restent un mystère jusqu’à aujourd’hui. Le peintre Philippe Loutherbourg et sa femme, Lucy (photos ci-dessous) étaient arrivés de Londres avec Sarafina et vivaient avec eux à Rockhalt.

 

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                                                                                                 Philippe Loutherbourg et sa femme Lucy

 

Pour des raisons qui restent obscurs, ils se brouillent tout d’un coup avec Cagliostro. En apparence, il s’agit d’une histoire d’argent. Sigismund Wieldermett informe régulièrement Sarasin, sans pourtant donner des détails qui, dit-il, lui sont connus par les lettres du Comte[34] : « L’affaire Loutherbourg m’inquiète aussi, écrit il le 20 octobre[35]. C’est un nouveau sujet de peine et de chagrin, dont je prévois des suites pénibles. Tout cela est la preuve la plus certaine que Monsieur le comte n’a pas encore atteint le moment d’être tranquille et heureux, et qu’il y a dans son sort ou dans sa manière d’exister, quelque chose qu’il s’y oppose fortement. Je craindrais donc avec bien des raisons, que tout autre séjour en Suisse, je n’en excepte même aucun, il en trouverait les mêmes inconvénients, peut être de plus grands encore qu’à Bienne. Je souhaite me tromper, mais souvenez vous de ce que je vous prédis, si ce changement doit avoir lieu. Au surplus, je vois que Monsieur le comte est dans cet âge d’activité encore où tout séjour doit l’ennuyer à la longue, je n’ai jamais compté le posséder toujours à Bienne, un changement de domicile me ferait véritablement de la peine mais ne me surprendrait pas. »

Les choses se compliquent en décembre : « Evitant de vous parler d’affaires désagréables, toujours difficiles à traiter par lettres je ne vous ai point détaillé celle qui s’est passé à Rockhalt et qui enfin entraîna une rupture ouverte entre Monsieur le Comte et Monsieur de Loutherbourg. Vous serez sans doute informé des principales difficultés qui y ont donné lieu. On m’a fait des plaintes d’une part et d’autre, toute si étonnantes qu’elles me faisaient tomber les bras de surprise. J’ai écouté, j’ai essayé à calmer, tout cela n’a pu ramener les esprits aliénés, bien au contraire voyant que les têtes étaient montées, celle de Loutherbourg surtout, à ce point de vivacité où le moindre sujet peut causer des maux irréparables, n’ayant plus d’espoir de réconciliation, sachant qu’on prenait des précautions exagérés, je me suis occupé uniquement à séparer ces personnes jadis si unies d’une manière sinon agréable au moins décente. Il y a quelques jours qu’on est convenu d’un règlement de compte, on s’est donné quittance de part et d’autre, le comte sur une dette avoué de 170 louis a payé 30 louis pour solde à Loutherbourg, enfin l’ont s’est quittés, l’on s’est séparés le lendemain sans se voir et sans se dire adieu. Depuis les Loutherbourgs ont été reçus dans la maison de mon frère, ne sachant où se mettre pour le moment. Voila la fâcheuse histoire qui occupe le public en ce moment, j’aurai désirée beaucoup que cela eut été autrement, dans les arrangements que j’ai ménagé ; je me suis gardé d’approfondir, ni de juger. Vous saurez le fond de cette fâcheuse division infiniment mieux que moi. J’aurais désiré que le public fut moins bien informé qu’il ne l’est, cela ne fait pas un bon effet, ni ici, ni ailleurs.

Actuellement je ne cesse de prier, de conjurer les deux parties à ne point faire mention de leur querelle à personne et à vivre en paix, pendant qu’ils sont dans la même ville. Monsieur Loutherbourg n’attend que le dernier coup de pinceau qu’il donnera à son tableau, pour partir. Voila mon cher ami, ce que je peux vous dire à ce sujet, j’ajouterais qu’il m’en restera longtemps une impression très pénible. Je souhaite de tout mon cœur que Monsieur le comte, désormais débarrassé à ce qu’il dit, de ce qui troublait son bonheur et sa tranquillité ici, puisse jouir d’une vie plus agréable et que nous n’ayons plus de ces scènes fâcheuses à arranger. Il est assez probable, qu’en faisant dès le commencement de leur séjour ici, deux ménages séparés, les choses n’auraient pas finit ainsi ; il est presque impossible qu’il n’y ait des tracasseries dans un ménage où il y a deux maris, deux femmes, deux sortes de domestiques, jamais un tel arrangement ne dure longtemps. »

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                                              Lettre de Wieldermett à Sarasin (Avec l'autorisation des archives sarasin)

 

Mais une scène terrible se passa le 14 décembre. Wieldermett informe Sarasin le 16 : « Loutherbourg donna au public la scène dont il ne cesse s’occuper. Le domestique porteur de la lettre ne l’avait pas trouvé à la maison, il était déjà sur la promenade pour se battre avec le comte, s’il avait pu le rencontrer, en sorte qu’il n’a fait lecture de cette lettre qu’à son retour de cette imprudente promenade. Le comte me dit hier soir qu’il vous avait fait le détail de toute cette affaire, je me dispense donc d’y entrer cette fois. Soit que je considère l’intention vindicative de Loutherbourg, soit que j’examine la manière dont il s’est pris pour l’exécuter, soit enfin que je jette mes regards sur l’époque et le lieu de l’hospitalité qu’il recevait, je n’ai pu que prouver la plus haute indignation d’avoir pris un parti aussi violent et d’avoir donné un scandale public sur des prétendus ouï-dire injurieux de la part du comte, dans le temps que les principaux articles de leur querelle étaient arrangés. En attendant, le juge y a mis tel ordre, que le comte sera en toute sûreté ici, mais les affaires ont été mises en procédure réglée. Hier le comte a paru en justice, formant plainte d’injure,d’attentat à sa personne et de la remise de titres acquittés en angleuse, payés par règlement de compte à Loutherbourg le 6 courant que celui-ci, malgré toutes mes exhortations a refusé de lui donner avec une opiniâtreté peu ordinaire. J’espérais encore que l’esprit moins agité, la raison reprenant ses droits, Loutherbourg chercherait à assoupir cette affaire, mais je ne vois plus d’apparence à cela, ainsi il faudra entendre et juger des faits, qu’il était important de soustraire aux oreilles du public. Telle est la situation des choses, jugez de l’impression désavantageuse que cela va faire en Suisse. »

 

Le 22 décembre, une autre lettre sur le même sujet: « Il est impossible de faire des détails sur les affaires de Rockhalt, cela prendrait trop de temps et trop de papier. Je croyais que la scène du 14 vous avait été rendue par le comte, il m’en avait assuré, je ne vais pas vous la répéter. Dès lors, nous avons vu les affaires prendre une tournure plus sérieuse par le genre de clame que le comte a rendu mercredi passé par devant la justice. Elle accusait de conspiration contre sa vie les Loutherbourgs, mes neveux Wieldermett et Dachselhoffer[36]. Vous comprenez la sensation que cela fit en la maison de mon frère. Cette audience fut longue, il y eut de petites scènes accessoires, qui n’embellissent point le tableau. Je plains le comte, tout en croyant, tout en lui disant que sa clame avait pu être moins forte. Avec cela on sent généralement dans le public qu’il est maltraité, on désapprouve Loutherbourg, les lois ne peuvent laisser ses violences impunies. Le comte est très piqué contre mon frère, dont il croire avoir à se plaindre comme juge, il parle même de le récuser. Il doit y avoir une entrevue entre lui et mon frère, peut être aujourd’hui, j’espère que les explications produisent des changements paisibles. Au moment où j’étais à cet endroit de ma lettre, mon frère entra chez moi, je le fis savoir au comte qui arriva peu après. Au bout d’une conversation aigre douce de deux heures, le Comte insista sur le renvoi des Loutherbourgs hors de la maison de mon frère et ensuite il consentirait à un arrangement amiable. »  

Le 24 décembre : « Samedi dernier la conversation entre mon frère et le comte ne put que faire un bon effet, les choses furent traités à fond, et il m’a paru qu‘elles doivent faire impression. La première suite qu’elle eut c’est que hier dimanche, Loutherbourg me fit demander la visite, je le reçus comme un étranger, car depuis son incartade dans la maison, je ne l’avais point vu et je n’ai pas mis les pieds chez mon frère. Il me rappela mon amitié d’une manière très embarrassée, à quoi je répondis en paroles claires que jusqu’au moment où il s’était oublié et mis hors toute attention ce qu’il devait à mon frère, je m’étais gardé de faire aucun jugement entre Monsieur le comte et lui, que la balance de l’impartialité à la main je n’avais cherché qu’a les séparer sans éclat, sans scandale comme cela convenait à gens d’honneur. Mais qu’a peine parvenu à cet but, il avait agi sur de misérables rapports, que tout homme sensé méprise, avec une violence et avait immiscé dans sa querelle deux de mes parents, jeunes gens sans penser qu’il manquerait par là également à moi, comme mediateur, aux lois, au public ; à mon frère, enfin à la religion et aux mœurs de ce pays ci. »

Tout le monde aurait préféré que Jacob Sarasin vienne à Bienne pour éclaircir cette histoire, mais il était obligé de rester à Bâle où il attendait d’un moment à l’autre l’accouchement d’un autre enfant. « Dans un autre moment, écrit Sigismond Wieldermett le 16 décembre, je vous aurai sommé de vous rendre ici. Vous auriez pu mettre l’ordre dans cette affaire peut être, mais avez un devoir plus sacré à remplir auprès de madame, je n’y pense pas ; je désire plus que je ne l’espère, pouvoir vous remplacer en quelque manière.»

De son côté, Sarasin aurait voulu que Cagliostro puisse venir à Bâle pour être à côté d’eux dans un moment si difficile et si important, mais cela n’était plus possible. Sigismond Wieldermett l’informa : «Le juge a donné à Monsieur le comte et à Loutherbourg les arrêts personnels dans la banlieue de la ville, à la suite du procès criminel ouvert entre eux. C’est la marche juridique chez nous. Le comte s’en plaint amèrement et en ceci comme en autre chose il est peu au fait des formes judicieux et des coutumes locaux. Vous devez donc comprendre mon cher ami qu’il ne dépend plus de lui de s’absenter pour aller vous voir et donner des secours à Bâle. J’en étais singulièrement peiné pour vous, mais il m’a dit que vous avez des bons aides à Bâle, que vous connaissez sa méthode, que vous avez des remèdes qu’il ne doutait pas que tout irait bien malgré que sa présence y manquerait. » 

      

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                                                                                                      Félix Sarasin                                  Suzette Sarasin   
                                                                                                    

 

Enfin, le 7 janvier, Gertrude accoucha d’un garçon prénommé Charles. La plus grande des filles de Jacob et Gertrude, Suzette[37] était restée à Rockhalt pour y passer l’hiver et tenir compagne à la Comtesse.

Elle écrit à ses parents pour les féliciter : «Nous nous proposons alors de repartir avec vous. Cette nouvelle et celle de l’accouchement de maman m’ont fait un si sensible plaisir, dont je pourrais jouir plus pleinement quand toute cette affaire sera finie.  Je ne vous en écris rien parce que monsieur le comte m’a dit qu’il vous avait hier tout détaillé. »

Mais à la fin de cette lettre, on peut lire aussi quelques lignes écrites de la main de Sarafina qui faisait appel à Jacob pour venir à Bienne leur porter secours : «Ma très chère fille. La nouvelle de votre heureux accouchement me fait plaisir. C’est un plaisir sensible pour moi. Pour le reste, ces misérables font tout leur possible pour nous faire du mal. J’espère que votre mari puisse partira le plus tôt possible. Mon pauvre époux (c’est marqué dans la lettre) et moi souffrons de grandes peines. Chère amie, je vous prie avec insistance, si je n’écris pas bien, cela n’est pas ma faute, j’ai appris sans professeur. Je finis par vous embrasser tendrement. Le même pour mon cher fils que j’aime beaucoup et j’aimerai pour toujours. Sarafina Cagliostro.»    

Jacob n’hésite pas un seul moment. Le 10 janvier 1788, il arrive à Bienne. Voilà un document inédit, gardé dans les archives Sarasin, racontant la manière dont il est intervenu pour mettre fin à ce scandale :

 


 [22] La maman était Sarafina.

[23] Lettre de Boyer, Bordeaux le 6 janvier 1784, no.1.

[24] Lettres de rey de Morande, Bordeaux, 7 février 1784 et 24 avril 1784.

[25] Lettre de Straub à Sarasin, 30 avril 1783, no 14.

[26]Ramond de Carbonnieres, le secrétaire du cardinal de Rohan, dont on va parler ci-dessous.

[27] Il existe dans le Musée de la Pharmacie à Bâle, installé dans la maison habitée par Paracelse, un prétendu laboratoire alchimique de Sarasin. Au-dessus de la porte on peut lire sur une grande plaque: « Ici a été le laboratoire de Cagliostro chez Jacob Sarasin pour fabriquer de l’or. 1778. »   Rien de plus inexact, car en 1778 Cagliostro ne connaissait pas  Jacob et ne se trouvait pas à Bâle. Un  crocodile empaillé est accroché au plafond, pour plus de sensationnel.

[28]Lettre de Boyer à Jacob Sarasin, Bordeaux, 1 janvier 1785, no 4.

[29] Sophie La Roche, Tagebuch eine reise durch Holland und England, 1786, page 296.

[30] Lettre de Henri de Prusse à Jacob Sarasin, 15 mars 1787.

[31] Charmante localité, située au bord du lac du même nom, à 90 kilomètres de Bâle.

[32] Rocaille ou Rockhalt.

[33] A Duval d’Epremesnil, 5 juillet 1787.

[34] Une grande quantité de lettres concernant Cagliostro ont été détruites par le fils de Jacob, Felix Sarasin.

[35] Lettres de Sigismond Wieldermett à Jacob Sarasin 22 oct, 9 dec, 22 dec, 24 dec 1787.

[36] Loutherbourg provoqua Cagliostro au duel. Le fils et le gendre du maire étaient ses témoins.

[37] Elle avait à l’époque 14 ans et elle a assisté à tout le scandale. « J’ai plaint avec tout le monde la position de demoiselle votre fille », écrit Sigismond Wieldermett, «  au milieu de ces alarmes et effervescences domestiques. Vous pouvez aisément juger que ces tristes tableaux ne sont pas faites pour son age, vous la reverrais bientôt avec monsieur le comte, vous saurez par elle-même des détails que j’aime à ignorer et cela vous sévira d’un guide certain pour démêler les causes cachés de toute cette contestation qui ne peuvent pas être connus.»


 

«Bienne 12 janvier 1788

 

Salut à tous qui la présente verront

 

Jusqu’ici je n’ai fait que de l’eau claire. Mon  premier soin hier matin était une entrevue avec le maire chez le banneret. J’ai dit et fait ce que j’ai pu. Je lui ai dit que s’il ne voulait pas être mauvais citoyen, mauvais magistrat et mauvais père, il fallait séparer la case de ses enfants de celle des Loutherbourgs et chasser ceux-ci de chez lui. Alors le comte retirerait sa clame contre eux et finirait avec le criminel auteur de cette infâme affaire selon les lois. Jamais je n’ai pu parvenir à faire séparer ses affaires de celle de ses chers amis, dont pourtant il est bien las. Nous eûmes tout le jour à divers reprises des scènes, scènes bien fortes, dont j’ai envoyé ce matin à Monsieur … une relation de seize pages pour en informer le prince ; j’ai cru jusqu’à 10 heures du soir que cela ne finira pas, mais s’il ne lève pas un peu la tête à son maier, il mettra toute la ville en combustion et se prépare ainsi que les siens à une mauvaise fin. Le bourgmestre et le banneret se conduisent en braves gens qui aiment la paix et le repos, mais les deux jeunes écervelés sont à brûler pour Loutherbourg et le maier que surtout aime le cotillon ne peut pas oublier de désobliger Madame.

Celle-ci est venue l’autre jour chez le banneret pour lui protester qu’elle ne couchait pas avec Monsieur le maire comme les mauvaises langues le disaient. Aujourd’hui je n’ai encore vu Monsieur le maire ; j’ai eu qu’un billet qui fait preuve contre lui comme tout ce qu’il a la bêtise d’écrire. Il ne veut me voir encore ce soir à son retour de Perler où il est allé, dit-il pour affaires, afin d’empêcher qu’il n’y ait conseil aujourd’hui. J’espère qu’il ne réussira pas. Je veux reprendre la négociation, mais j’irai doucement et il me trouvera politique à mon tour. Je ne vois pas en pourvoir partir avant mercredi soir ainsi en faut m’écrire encore lundi mais je compte être sûrement à bale jeudi soir s’il plait à Dieu et ma venue n’aura jamais été inutile même si je ne m’arrange pas.

Suite du rapport, Bienne, 14 janvier

 

Le 12 se passa sans qu’il y eut plus rien de nouveau je fus dimanche matin avec le banneret chez le maire, qui le soir auparavant s’était dit malade. Je sais cela de ma dernière éloquence, c'est-à-dire d’un moyen que je ne dirai que de bouche. Il fut d’un grand poli, mais il voulait toujours tergiverser. Je restais plus ferme que jamais et enfin nous fîmes deux accords, un pour sa famille et l’autre pour tous les articles de Loutherbourg qui demandait toujours à finir tout ensemble; cela se termina sauf l’agrément des parties et je n’ai eu qu’à 7 heures du soir une espèce de certitude de la réussite. On convint de singer ce matin à la maison de ville même, et ce qui ne fut qu’après m’être chamaillé pendant une heure avec le maire et ses jeunes gens que Loutherbourg les engagea enfin à consentir et à se séparer de lui. Alors tout fut vite fait et ratifié par le conseil au grand contentement de tous les honnêtes gens. Le comte y gagne tout l’honneur et perd un peu sur les frais§.j’ai cru que l’u valait bien l’autre. Jeudi soir nous serons ensemble à Bâle et le comte et la comtesse resteront huit jours avec nous. »

 

Cagliostro et Sarafina resteront  à la Maison Blanche jusqu’au 8 février et après seront de retour à Bienne. Le 6 mai 1788, Cagliostro souhaita se rendre à Olten pour le congrès de la Société helvétique. Mais l’accueil ne fut pas le même que l’année précédente, à cause des campagnes calomnieuses qui l’avaient suivies jusqu’en Suisse. Le 19 juillet, Jacob se rendra à la Rocaille pour une dernière fois, et Cagliostro quitta Bienne la nuit du 23 juillet 1788. Il se dirigea vers Aix-les-Bains, mais il ne retournera plus jamais à Bienne par la suite, comme Jacob l’espérait. 

 

Le 23 Décembre 1788 Jacob lui enverra  la lettre suivante, dont le sujet est  lié à la manière dont Jacob avait résolu le conflit de Bienne, qui avait semble-t-il mécontenté Cagliostro :

 

«Bien-aimé père et vénéré Maître,

Le cœur me saigne en me voyant à tel point méconnu. Etre intéressé ne fut jamais mon défaut et ne saurait le devenir. Ah, si je l’eusse été, combien moins j’aurais souffert en maintes occurrences ! Mais souffrir sans relâche semble ici-bas mon lot. Je puis, sans la moindre crainte, protester devant le tribunal du Grand Dieu que mes intentions on toujours été loyales et sincères, et que si j’ai péché dans les derniers temps, cela n’a jamais été de propos délibéré.

Que pourrai-je ajouter à cela qui ne soit inutile ? Il vous est loisible, pour peu que vous le souhaitiez, de connaître mes pensées les plus secrètes. Loin de redouter ce contrôle, je l’appelle de tous mes vœux. En attendant, je m’efforcerai de suivre fidèlement la doctrine épurée et spiritualiste qui doit me servir de guide, non sans espérer que la Divine Providence m’accordera un jour la grâce de jouir de notre réconciliation. Ma chère épouse, les miens et tous nos frères se prosternent avec moi à vos pieds. En me recommandant encore une fois à votre bienveillance et sollicitude paternelles, je reste avec une vénération et une tendresse non douteuse, votre très humble fils et serviteur.»

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                                      Lettre de Sarasin au cardinal de Rohan (Avec l’autorisation des archives Sarasin)

 

Le 27 décembre 1789, Cagliostro fut arrêté par l’Inquisition Romaine. Le malheur ne tarda pas à frapper la maison Sarasin. Le 26 janvier 1791, jour de son 49ème anniversaire, Jacob perdra son épouse, Gertrude, qui  mourut  après une lente agonie. La douleur de Jacob fut extrême. Le 5 février 1791, lorsque le Cardinal de Rohan, qui n’était pas au courant de cette triste nouvelle, lui écrivit pour lui demander de l’argent, il lui répondit de cette manière : « Vanité des vanités, Monsieur, tout est vanité. Rang, titre, naissance, biens de ce monde, santé, prospérité, jouissances, ambitions, prétentions sur les hommes, tout n’est rien que néant, boue et misère. La crainte de Dieu, le sang du Christ et l’assistance du Saint Esprit, voila les seuls biens permanentes dans ce monde et dans l’autre. Vous, Monseigneur, avez perdu par les décrets inexplicables de la Providence tout ce qu’on ne devrait jamais pouvoir craindre de perdre en ce monde et le doigt de Dieu a été visiblement sur vous, comme sur toute la France. Peut-être veut-il vous préparer d’autres rangs, d’autres jouissances et une autre patrie dans un monde meilleur. Moi, de mon coté, j’ai perdu physiquement tout ce que j’avais de plus cher au monde, la meilleure partie de mon existence, celle en et par qui je vivais, sans laquelle je n’avais eu pendant vingt et uns ans, ni plaisirs, ni peines, ni consolations, la mère de mes huit enfants, mon épouse. L’Eternel a retiré son âme à Lui et dans ce moment, elle prie pour moi et pour vous, Monseigneur, et pour tous ses autres frères et sœurs, afin que nos yeux soient dessillés et que nous soyons  plus dignes que nous l’avons été jusqu'à présent de voir la lumière. »

 

Un français, le Comte d’Estillac, qui s’était mis dans la tête de sauver Cagliostro de sa prison, écrivit à Sarasin, prétendant qu’il avait eu un entretien secret avec le Comte dans le château Saint-Ange. Il lui présenta un plan d’évasion et lui demanda de l’argent pour cette action. Soupçonnant une tentative d’extorsion  de fonds, Jacob [37 bis] lui répondit ainsi le  8 février 1791 : « Hélas Monsieur, c’est une triste raison que celle qui m’a fait tarder répondre à l’honneur de votre lettre du 4 janvier. C’est la mort d’une épouse chérie, sans laquelle mon existence ne m’était rien jusqu’ici. La vie m’est à charge maintenant. Patience. Je sais que je la reverrai dans un monde meilleur et que je n’ai pour cela qu’à bien remplir ma tache en celui-ci vis-à-vis des huit gages de notre union qu’elle m’a laissé. Je vous suis obligé, Monsieur, des détails que vous me donnez sur mon infortuné ami, et j’aurais dû même désiré qu’ils fussent plus amples, si cela s’était pu. J’ai toujours cru que là, comme partout d’ailleurs, il avait été victime de sa propre façon d’agir…Je sais même (ou tout me trompe) qu’il sortira de là comme de l’Inquisition d’Espagne et du Portugal, de la Bastille et deux fois des prisons de Londres. M’en mêler, ce serait, il me semble plus gâter que bien faire. Des raisons, on n’en dit pas au Pape ; de la puissance, je n’en ai point à opposer à celle qui agit directement ou indirectement (certainement contre ses propres intérêts) ; des moyens pécuniaires, je n’en ai point à prodiguer et suis au contraire contraint à me restreindre par ma perte et des voyages… les miens sont tous faits, hors le dernier. Je ne vois donc guère où mon amitié, quelque dévouée qu’elle lui soit, puisse lui être utile. Voila Monsieur le comte mes aperçus. Si vous pourrez m’en donner de plus satisfaisants sur cette affaire et m’indiquer des moyens simples et surs de me rendre utile à mon pauvre ami, vous me rendrez heureux. Y a-t-il des relations entre lui et son épouse. Voila un point sur lequel j’aimerai à être éclairci et cela me dira beaucoup. Mon dieu, que je pourrais encore dire de choses et que je désirai d’en savoir. Agréez Monsieur les vœux que je faites pour votre bien être et contentement. La vrai sage est bien partout, car il porte le contentement dans son intérieur son esprit se promène dans Eden et son cœur est un temple. »

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                                                   Lettre de Sarasin à Estillac (Avec l’autorisation des archives Sarasin)

 

Et encore le 12 avril 1791, après les insistances d’Estillac : « Non Monsieur, je ne vous engage non seulement pas de venir à Bâle, mais je vous le méconseille même très fort, car vous n’en auriez nulle utilité, peut être des désagréments, car nous avons été forcés par les circonstances à défendre tout séjour dans notre ville aux aristocrates. D’ailleurs vous seriez peu sur de me trouver en ville, et si j’étais à la maison elle ne s’ouvre pour ainsi dire qu’au deuil qui m’environne. De plus la personne dont vous me parlez est prête à voir finir son procès qui se terminera vraisemblablement par un exil, voila tout. Et s’il en était autrement, j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que ce ne serait pas à nous de s'en mêler. Il ne faut pas que le plus faible se mêle des affaires du plus fort qui a voulu de propos délibéré se trouver en telle circonstance et en nulle autre. Tel est mon principe et s'il y avait un pas a faire ou un écu de six francs à dépenser pour cela je n'en ferais rien, car j'ai appris à mes dépens que je ne ferais qu'une solennelle inutilité. L'intérêt que je prends à la personne en question n'est pas de ce monde. Au contraire ; je suis convaincu qu'il sera toujours malheureux ; parce qu'il le veut et doit l'être, sans quoi il aurait le choix d'être bien. Tant pis toujours pour ceux qui le persécuteront. »

Cette réponse va dans les sens de son attitude de toujours envers Cagliostro. Pendant l’Affaire du Collier, il avait écrit avec la même confiance à Lavater : « Nous sommes bien tranquillement et mieux que jamais attachés à notre père et bienfaiteur. Dut-il même avoir la destinée de Socrate[38], nous serions toujours encore honorés d’être ses élevés et ses apôtres. »

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                                                                                                         Jacob Sarasin

 


[37 bis] : « On a accusé à tort Sarasin d'avoir abandonné Cagliostro, écrit dans ses notes l'auteur du livre. Estillac était un escroc, poursuit-elle, comme le montre... (L'auteur avait découvert des documents de l'époque le prouvant, elle nous les avait d'ailleurs montrés, malheureusement nous ne les avons pas retrouvés dans ses archives) ».

[38] Sarasin compare à raison la fin de Cagliostro avec la fin de Socrate, car il y en des similitudes étonnantes. En 399 av. J.Ch., Socrate est accusé par les aristocrates athéniennes, mais aussi par deux de ses amis, qu’il ne reconnaît pas les dieux que la cité reconnaît (on voit que la notion d’hérésie est plus ancienne que l’Inquisition) et qu’il corrompt les jeunes gens (par ses idées et principes). Il est condamné à boire de la ciguë. Il le boit, malgré le fait qu’il avait eu la possibilité de s’enfuir de sa prison (il dit à ses amis que le respect des lois de la cité est plus important que sa personne). Et lorsque son disciple Xanthippe s’en plaint, en lui disant que cela était injuste, il lui répond : « Aurais-tu préféré que ce soit juste? »


 

Le cardinal de Rohan

 

« Votre âme est digne de la mienne et vous méritez d'être le confident de tous mes secrets. » - Cagliostro au cardinal de Rohan.

 

rohan modif 2Le cardinal de Rohan rencontra Cagliostro vers la fin du 1781 à Strasbourg. L’abbé Georgel décrit les circonstances : « Le cardinal de Rohan se trouvait dans sa résidence de Saverne[39], quand le comte de Cagliostro étonnait ainsi Strasbourg et la Suisse par sa conduite et les étonnantes guérisons qu'il opérait. Curieux de connaître un homme si extraordinaire, ce prince vint à Strasbourg: il fallut négocier pour être admis auprès du comte: ‘Si M. le cardinal est malade, disait-il, qu'il vienne et je le guérirai; s'il se porte bien, il n' pas besoin de moi, ni moi de lui’. Une pareille réponse, bien loin d'offenser l'amour-propre du prince, ne fit au contraire qu'exciter l'envie qu'il avait de le connaître. Admis enfin dans le sanctuaire de ce nouvel Esculape, il vit, comme il l'a raconté depuis, sur la physionomie de cet homme si peu communicatif, une dignité si imposante qu'il se sentit pénétré d'un religieux saisissement, et que le respect commanda ses premières paroles. Cet entretien qui fut assez court excita le plus vivement que jamais le désir d'une connaissance plus particulière. »

 Cagliostro expliqua pourquoi il avait refusé au début recevoir le Cardinal : « Peu de temps après mon arrivée en France, Monsieur le Cardinal de Rohan m’avait fait dire, par le baron de Millinens, son grand veneur, qu’il désirait me connaître. Tant que le prince ne fit voir à mon égard qu’un motif de curiosité, je refusai de le satisfaire, mais bientôt, m’ayant envoyé dire qu’il avait une attaque d’asthme et qu’il voulait me consulter, je me rendis avec empressement en son palais épiscopal. Je lui fis part de mon opinion sur sa maladie, il parut satisfait et me pria d’aller le voir de temps en temps. »

 

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                                         Marie-Thérèse d'Autriche, par Liotard (1762)

 

Louis René Edouard, Prince de Rohan-Guémené était né le 25 septembre 1734 dans une de plus riches familles princières de France. A vingt-cinq ans il est nommé coadjuteur de son oncle, le prince Louis Constantin de Rohan qui était alors évêque de Strasbourg. Deux ans après, il devient membre de l’Académie française. En 1771, il est nommé[40] ambassadeur de la France à la Cour d’Autriche, mais l’impératrice Marie Thérèse, mère de la future reine de France Marie Antoinette demande son rappel en 1774. La raison de ce rappel est aussi à la base de l’animosité que régnera toujours entre Rohan et Marie Antoinette.  L’abbé Georgel qui avait accompagné Rohan à Vienne comme secrétaire d’ambassade donne[41] les détails : « L’ambassade si splendide du prince Louis était une suite de fêtes qui réunissaient tout ce que la haute société de Vienne avait de plus élégant en hommes et en femmes. Toute cette mondanité contrastait un peu avec son caractère épiscopal et déplaisait à la rigide Marie Thérèse. Elle lui fit témoigner poliment l’improbation qu’elle donnait à un pareil train de vie. Malheureusement il ne tint pas grand compte de cet avertissement. Mais un sujet plus réel de mécontentement pour cette princesse c’était l’éveil que l’ambassadeur ne cessait de donner à la cour de Versailles concernant l’odieuse connivence du cabinet de Vienne avec ceux de Berlin et de Pétersbourg pour le partage de la Pologne. Elle dut surtout être irritée au dernier point d’une lettre livrée imprudemment par le duc d’Aiguillon à madame du Barry, lue et commentée malicieusement par cette dernière dans un de ces soupers voluptueux de Louis XV, auxquels le respect pour la majesté royale empêche de donner un autre nom. Dans cette lettre, Marie Thérèse était représentée ayant un mouchoir d’une main pour essuyer ses pleures et de l’autre saisissant le glaive co-partageant qui devait lui assurer la troisième part dans ce brigandage. Un courtisan ennemi de Monsieur de Rohan, qui était à ce souper, ne manqua pas d’en instruire la dauphine, Marie Antoinette. Elle en fut indignée et s’imagina que le prince était en correspondance avec la maîtresse du roi. Voila l’origine de son aversion insurmontable pour ce prélat et de tous les malheurs qui en ont été la suite. Ces circonstances expliquent assez pourquoi il ne fut point maintenu dans son ambassade après la mort de Louis XV. »

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                                                                                Arras, Abbaye Saint Vaast et cathédrale

 


[39] Le château situé à une trentaine de km de Strasbourg était la résidence d’été du cardinal. La nuit du 8 septembre 1779 un terrible incendie avait détruit la plus grande partie du château. Le cardinal de Rohan qui dormait profondément était en train de perdre sa vie, mais il a été sauvé par les hurlements d’un de ses chiens, Artaban. A peine il s’est sauvé dans la cour du château que le toit s’est effondré. L’époque où Cagliostro visitera le cardinal à Saverne, le château était encore en reconstruction. Le cardinal et ses invités habitaient le pavillon la Trémouille, situé dans le parc. Cagliostro n’a jamais habité à Saverne le tour situé à côté de l’église et qui porte aujourd’hui son nom.

[40] Cela lui valut la haine de Monsieur de Breteuil qui désirait cette position et jura de se venger. Il en aura pleinement l’occasion pendant l’Affaire du collier en 1785, car s’est lui qui s’est occupé de l’arrestation et du procès, en tant que ministre de la maison du roi (équivalent du ministre d’interne d’aujourd’hui).

 [41] Georgel Mémoires, tome I pp. xvi-xvj.


 Trois ans après son retour en France, le prince Louis est nommé Grand Aumônier[42]. Il reçoit aussi la très riche abbaye de Saint-Waast et le titre de Cardinal. A la mort de son oncle en 1779 il devient évêque de Strasbourg. Il était arrivé au sommet de sa carrière. Mais un terrible scandale le fera tomber de cette haute position, c’est la célèbre Affaire du collier.

Le 1er février 1785, le cardinal de Rohan reçoit des joailliers de la Couronne un collier de brillants. Un mois avant, il avait négocié et s’est mis garant pour cet achat au nom de la Reine. Il l’avait fait sans hésitation, étant convaincu que c’est Marie-Antoinette qui lui avait demandé ce service et que cela mettrait fin à sa disgrâce. Le même soir, il porte personnellement le précieux collier à la Comtesse Jeanne de La Motte Valois, qui se faisait passer pour l’amie intime de la Reine et lui transmettait par des lettres les messages royaux. Hélas, Jeanne de la Motte n’est qu’une intrigante. Le collier n’arrivera jamais à la Reine, mais sera dépecé et vendu à Londres par le mari de Jeanne de la Motte. Le complot est découvert seulement le mois d’août, quand on devait payer la première échéance. Au lieu de l’argent, un nouveau billet porté par Jeanne de la Motte de la part de ''La Reine” demande au Cardinal de prier les joailliers de lui accorder un nouveau délai. Mais les joailliers ne peuvent plus attendre, ils ont investi tout leur argent et ont fait de grandes dettes pour réaliser ce collier. Ils vont directement voir Marie Antoinette pour lui demander de payer. Tout est découvert. C’est le 15 août, fête de la Vierge Marie, le cardinal se trouve à Versailles, prêt à officier la messe, dans ses habits pontificaux. Il est appelé dans le cabinet du Roi. On lui demande de s’expliquer. Il ne sait pas quoi dire, il est prêt à payer le collier pour éviter un scandale. Au conseil du ministre Breteuil, qui depuis longtemps cherchait à se venger contre le cardinal, le Roi décide de l’arrêter sur place. Ainsi commence l’Affaire du collier, une des plus compliqués et mystérieux procès de l’histoire.

collier accusation rohan modif                                                                                      Le cardinal s'explique devant le Roi

 

 

collier lettre de cachet rohan modif

                     Lettre de cachet donnant l’ordre d’embastiller le Cardinal, signé par Louis XVI

 

Cagliostro sera mêlé à ce scandale par les mensonges de Madame de la Motte, qui dès le début l'indique comme auteur de l'escroquerie. Il est arrêté le 22 août 1785, ainsi que sa femme, et est enfermé à la Bastille. A la fin du procès, après onze mois de recherches, la vérité est enfin découverte. C'est Jeanne de la Motte qui a volé le collier, Cagliostro n'y est pour rien. Lui et le Cardinal ne sont que les victimes des intrigues de cette femme. Le Parlement français déclare publiquement leur innocence le 31 mai 1786.


 [42] „Grand Aumônier de France” était la plus haute fonction ecclésiastique de la Cour. Il célébrait les plus importantes messes, les mariages, les baptêmes, les enterrements et communiait le Roi et sa famille. Il eut cette fonction grâce à la promesse faite par Louis XVI à Madame de Marsan, qui faisait partie de la branche Soubise de la famille de Rohan, qui avait été sa gouvernante. Marie-Antoinette avait fait tout son possible pour empêcher qu'il soit nommé Grand Amumônier.

Cagliostro sera mêlé dans ce scandale par les mensonges de Madame de la Motte, qui dès le début l’indique comme auteur de l’escroquerie. Il est arrêté le 22 août 1785, ainsi que sa femme, et est enfermé à la Bastille. A la fin du procès, après onze mois de recherches, la vérité est enfin découverte. C’est Jeanne de la Motte qui a volé le collier, Cagliostro n’y est pour rien. Lui et le Cardinal ne sont que les victimes des intrigues de cette femme. Le Parlement français déclare publiquement leur innocence le 31 mai 1786.


 

« C’est un beau prélat, écrit la baronne d’Oberkirch qui le visitait souvent à Strasbourg. «Fort peu dévot, fort adonné aux femmes, plein d’esprit d’amabilité, mais d’une faiblesse, d’une crédulité qu’il a expiées bien cher et qui a coûté bien des larmes à notre pauvre Reine dans la misérable histoire du collier. »

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C’est toujours la baronne d’Oberkirch qui raconte[43] quelques scènes liées à Cagliostro : « Aussitôt que je fus établie chez moi, à Strasbourg, on me remit une lettre cachetée d’un sceau immense, par laquelle monseigneur le cardinal de Rohan nous invitait à dîner, Monsieur d’Oberkirch et moi, trois jours après. Je ne compris rien à cette politesse, à laquelle nous n’étions point accoutumés.  .

- Je gage, dit mon mari, qu’il veut nous mettre en face de son maudit sorcier, auquel je ferais volontiers un mauvais parti.

- Il est à Paris, répliquai-je.

- Il est y ici depuis un mois, suivi par une douzaine de folles auxquelles il a persuadé qu’il allait les guérir. C’est une frénésie, une rage ; et des femmes de qualité encore ! Voilà le plus triste. Elles ont abandonné Paris à sa suite, elles sont ici parquées dans des cellules ; tout leur est égal, pourvu qu’elles soient sous le regard du grand cophte, leur maître et leur médecin. Vit-on jamais pareille démence ?

 - Il est y ici depuis un mois, suivi par une douzaine de folles auxquelles il a persuadé qu’il allait les guérir. C’est une frénésie, une rage ; et des femmes de qualité encore ! Voilà le plus triste. Elles ont abandonné Paris à sa suite, elles sont ici parquées dans des cellules ; tout leur est égal, pourvu qu’elles soient sous le regard du grand cophte, leur maître et leur médecin. Vit-on jamais pareille démence ?

 


[43] pp. 145-150.


 Nous hésitâmes assez longtemps avant de répondre au Prince. Monsieur d’Oberkirch avait grande envie de refuser et moi toujours au contraire ce désir inconcevable de revoir le sorcier, ainsi que l’appelait mon mari. La crainte d’être impolis envers son Eminence nous décida à accepter. J’avoue que le cœur me battait au moment où j’entrai chez le cardinal ; c’était une crainte indéfinissable et qui n’était pourtant pas sans charme. Nous ne nous étions pas trompés. Cagliostro était là. Jamais on ne se fera une idée de la fureur de passion avec laquelle tout le monde se jetait à sa tête ; il faut l’avoir vu. On l’entourait, on l’obsédait, c’était à qui obtiendrait de lui un regard, une parole. Et ce n’était pas seulement dans notre province : à Paris l’engouement était le même. Monsieur d’Oberkirch n’avait rien exagéré. Une douzaine de femmes de qualité, plus deux comédiennes, l’avaient suivi pour ne pas interrompre leur traitement et la cure de l’officier de dragons, feinte ou véritable acheva de le diviniser. Je m’étais promis de ne me singulariser en rien, d’accepter comme les autres la science merveilleuse de l’adepte ou du moins d’en avoir l’air, mais de ne jamais me livrer avec lui, ni de lui donner l’occasion d’étaler son infatuation pédante et surtout de ne point permettre qu’il franchit le seuil de notre porte.

 

Des qu’il m’aperçut, il me salua très respectueusement ; je lui rendis son salut sans affectation de hauteur, ni de bonne grâce. Je ne savais pourquoi le cardinal tenait à me gagner plus qu’une autre. Nous étions une quinzaine de personnes et lui ne s’occupa que de moi. Il mit une coquetterie raffinée à m’amener à sa manière de voir. Il me plaça à sa droite, ne causa presque qu’avec moi et tacha par tous les moyens possibles de m’inculquer ses convictions. Je résistai doucement mais fermement, il s’impatienta et en vint aux confidences en sortant de table. Si je ne l’avais pas entendu, je ne supposerais jamais qu’un prince de l’Eglise romaine, un Rohan, un homme intelligent et honorable sous tant d’autres rapports, puisse se laisser subjuguer au point d’abjurer sa dignité, son libre arbitre devant un chevalier d’industrie.

- En vérité, Madame la baronne, vous étés trop difficile à convaincre. Quoi ! Ce qu’il vous a dit à vous-même, ce que je viens de vous raconter, ne vous a pas persuadée ? Il vous faut dont tout avouer ; souvenez vous au moins que je vais vous confier un secret d’importance.

Je me trouvais fort embarrassée : je ne me souciais pas de son secret et de son inconséquence très connue, dont il me donnait du reste une si grande preuve, me faisait craindre de partager l’honneur de sa confiance avec trop de gens et avec des gens indignes de lui. J’allais me récuser, il le devina.

- Ne dites pas non, interrompit-il, et écoutez moi. Vous voyez bien ceci ?

Il me montrait un gros solitaire qu’il portait au petit doigt et sur lequel étaient gravées les armes de la maison de Rohan ; c’était une bague de vingt mille livres au moins.

- C’est une belle pierre, Monseigneur et je l’avais déjà admirée.

- Eh bien ! C’est lui qui l’a faite, entendez-vous ? Il l’a crée avec rien ; je l’ai vu, j’étais là, les yeux fixés sur le creuset et j’ai assisté à l’opération. Est-ce de la science ? Qu’en pensez-vous, Madame la baronne ? On ne dira pas qu’il me leurre, qu’il m’exploite, le joaillier et le graveur ont estimé le brillant vingt mille livres. Vous conviendrez moins que c’est un étrange filou, que celui qui fait de pareils cadeaux.

Je restai stupéfaite, je l’avoue; M. de Rohan s’en aperçut et continua, se croyant sûr de sa victoire :

- Ce n’est pas tout, il fait de l’or : il m’en a composé devant moi pour cinq ou six mille livres, là-haut dans les combles du palais. J’en aurai davantage, j’en aurai beaucoup ; il me rendra le prince le plus riche de l’Europe. Ce ne sont point des rêves, Madame, ce sont des preuves. Et ses prophéties toutes réalisées, et les guérisons miraculeuses qu’il a opérées, je vous dis que c’est l’homme le plus extraordinaire, le plus sublime et dont le savoir n’a d’égal au monde que sa bonté. Que d’aumônes il répand ! Que de bien il fait ! Cela passe toute imagination. »

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                                                                              Le cardinal louis-René de Rohan

 

Devant Madame de Créqui, Rohan témoigne le même respect pour Cagliostro. «Pour vous donner une idée de l'enthousiasme qu'il inspirait, écrit elle, je vous rapporterai d'abord une lettre du Prince Louis, depuis Cardinal de Rohan, qui me le recommandait en ces termes :

 

Vous avez sans doute, Madame et chère cousine, entendu parler du Comte de Cagliostro, des excellentes qualités qui le distinguent, de son admirable savoir et de ses vertus, qui lui ont mérité l'estime et la considération de toutes les personnes les plus distinguées de l'Alsace, et de moi, le sentiment d'un attachement et d'une admiration sans bornes. Or, actuellement je sais qu'il est à a Paris sous le nom du Comte Fenice, je le recommande à votre protection, Madame, avec la plus vive instance, bien assuré que vos bontés lui captiveront les attentions générales. Je vous prie aussi de vouloir prévenir qui vous savez de se tenir en garde contre les impressions des ennemis de cet être bienfaisant. Je suis persuadé que vous prendrez pour lui les sentiments que je vous exprime. C'est avec vénération que j'ai reconnu sa pente constante vers tout ce qui est bienfait et justice. J'ai dit ce que j'en sais par expérience, pour vous engager à lui témoigner égards et amitié particulière, mais je n'ai pas dit et je ne saurais dire ici tout le bien que je pense de lui. Adieu, Madame et chère cousine, vous savez combien je vous suis tendrement et respectueusement attaché. Louis, Evêque et Prince de Strasbourg.»

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D’autre côté, l’abbé Georgel, qui se voyait de plus en plus remplacé dans la confiance du Cardinal, par les personnes qui partageaient avec celui-ci l’intérêt pour Cagliostro, écrit : « Quand le prince revint à Paris, il laissa en Alsace un de ses gentilshommes, le confident de ses pensées, pour prodiguer à Cagliostro tout ce qu’il désirait. Ce gentilhomme, qui va figurer dans le procès du collier se nommait le baron de Planta[44], d’une des premières maisons de Grisons ; il était protestant, parlait peu, pour faire croire qu’il pensait beaucoup ; sa physionomie décelait un homme insouciant et atrabilaire. Je ne veux pas le juger avec sévérité ; je ne l’ai connu que par ses actions ; son opiniâtreté avait troublé et empoisonné une partie de sa vie militaire ; le duc de Choiseul l’avait forcé de quitter le régiment suisse où il était capitaine ; le roi de Prusse, au service de qui il passa, l’avait fait major ; remercié de ce service il végétait tristement à Vienne, lorsque le cardinal de Rohan y arriva comme ambassadeur. Ses fréquentes disgrâces et ses besoins l’avaient rendu plus souple, car malgré son air sombre et désapprobateur je l’ai toujours vu courber sa volonté devant celle du cardinal, auquel il paraissait s’être dévoué sans réserve. Le prince ambassadeur le trouva propre à jouer à Vienne le rôle d’observateur utile aux vues de l’ambassade. On reconnut ses services par des gratifications que je lui continuai quand je fus seul chargé des affaires. Cet homme est devenu le plus intime confident de ses pensées et de ses affections ; il fut l’un de ses plus accrédités agents près de Cagliostro. Je me rappelle qu’ayant appris par une voie certaine que ce baron de Planta avait de fréquentes orgies très dispendieuses au palais de Strasbourg[45], où l’en faisait pour ainsi dire litière de vin de Tockay afin de fêter à son gré Cagliostro et sa prétendue femme, je crus devoir en prévenir Monsieur le Cardinal ; sa réponse fut: ‘Je le sais et je lui ai même donné le droit d’abuser s’il le juge à propos.’»

Ce n'est pas la seule calomnie répandue sur Cagliostro au sujet de sa relation avec le cardinal de Rohan. On disait qu'il était entretenu par le Cardinal, que le moment de son arrivé à Paris en 1785 il avait été logé dans le Palais de Rohan, que sa femme Sarafina était la maîtresse du Cardinal, etc. Toutes ces histoires se sont éclaircies pendant les interrogatoires de l'Affaire du Collier :


[44] François Joseph Kirgener, baron de Planta (1766-1813) est devenu général dans l’armée de Napoléon. Lui aussi, il a été emprisonné à la Bastille pendant l‘Affaire du collier.

[45] On se rend facilement compte que l’abbé Georgel n’attendait qu'un prétexte pour mal parler du baron de Planta devant le Cardinal. La réponse de celui-ci est pleine de sagesse.


 

« D. Combien y  a t'il de temps que vous êtes à Paris ?

R. J'y suis arrivé le 30 janvier 1785.

 

D. Quand vous y êtes arrivé, dans quel endroit avez vous été logé ?

R. Au Palais-Royal, dans un Hôtel garni où je suis resté vingt jours plus ou moins.

 

D. Quand vous êtes arrivé, aviez-vous avec vous l'argent nécessaire pour monter une maison ?

R. Très sûrement, j'avais porté avec moi tout ce dont j'avais besoin pour prendre une maison.

 

D. Où avez-vous pris cette maison ?

R. Dans la rue S. Claude, sur le Boulevard.

 

D. Qui a pourvu à votre entretien ?

R. Toujours moi pour tout.

 

D. Mais le Prince allait manger chez vous ?

R. Quoiqu'il vînt chez moi, ce n'était pas moins à mes dépens que cela se faisait, quelquefois cependant comme il venait dîner avec ses amis ou protégés, il ordonnait qu'on apportât de chez lui un ou deux plats ; mais, malgré tout cela je ne remboursais pas moins tous les soirs à mon Cuisinier la dépense faite dans le jour.

 

D. Avez-vous vu le Prince aussitôt votre arrivée ?

R. Non, mais 2 ou 3 jours après.

 

D. Quelle chose vous a-t-il dit aussitôt que vous l'avez vu pour la première fois ?

R. Il m'a engagé de rester à Paris sans voyager d'avantage.


D. Le Prince allait-il tous les jours manger chez vous ?

R. Dans les commencements, il venait rarement dîner ; mais, depuis, il venait 3 ou 4 fois la semaine. »

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                                                                                     Le baron de Planta

 

On avait imaginé Cagliostro faisant servilement sa cour au Cardinal. La réalité était complètement le contraire, comme on peut lire dans une lettre de Straub[46] : «Le cher Maître, mes chers et bons amis, est parti ce matin avec le baron de Planta pour Saverne d’où il reviendra ce soir. Il a fallu bien des aller et venir pour le déterminer a y aller, prétendant, avec raison, que c’est à l’homme rouge[47] à venir le premier le voir. L’homme rouge s’était décidé en conséquence à venir faire sa visite de cérémonie au Comte à Strasbourg. Cela a déterminé le cher Maître à y aller aujourd’hui, mais pour revenir le soir. Le Baron de Planta qui n’a fait qu’aller et venir de Strasbourg à Saverne et de Saverne à Strasbourg, vous présente mes chers amis ses amitiés. »

 

En ce qui concerne l’Affaire du Collier, le scandale aurait pu être évité si le Cardinal avait écouté Cagliostro. Il en a eu deux occasions. Dans son interrogatoire[48] du 30 janvier 1786 Cagliostro déclare : « Interrogé si dans le mois de janvier 1785 le cardinal ne lui a pas dit qu’il allait acheter un collier de diamants pour la Reine et s’il ne lui montra pas les conditions du marché, a répondu que : le collier était acheté avant qu’il fut arrivé à Paris ; qu’il n’a pas vu le collier, ni le marché qui a été fait ; que tout ce qu’il sait c’est que le Cardinal a dit qu’il avait eu des ordres d’acheter le collier, qui était de 15 à 1600 000 livres, que lui, répondant, lui a demandé : ‘Est-ce que vous avez payé cela ?‘ ‘Non’, dit le Cardinal, ‘les arrangements sont faits et les bijoutiers sont contents, j’ai été à Versailles, j’ai porté le collier chez madame de Lamotte où la Reine devait venir ; nous l’avons attendue pendant quelque temps. Un homme est venu disant que la Reine ne pouvait pas monter, il a remis une lettre qui contenait des ordres de la Reine, pour qu’on lui livre le collier, qu’il ne s’était pas trouvé avec l’homme auquel on a remis le collier. Et lui a dit que cet homme s’appelait Desclaux ou Duclaux, garçon de la chambre[49]’. Le répondant a voulu lui faire quelques raisonnements et sur ce que le Cardinal lui a dit que c’était une affaire faite, il répondit au Cardinal : ‘Si c’est une affaire faite, ce n’est plus la peine de m’en parler’.» Sa réponse est claire : vous avez agi de votre gré, je ne peux rien faire si vous ne me demandez pas l’aide.

 


[46] Lettre de Straub à Jacob Sarasin, 9 octobre 1782.

[47] C'est-à-dire le cardinal de Rohan.

[48] Conformément au procès verbal enregistré dans les Archives de l'Empire X 2676 et cité par Emile Campardon en Marie Antoinette et le procès du collier page 335. Cet interrogatoire est reproduit aussi de mémoire par Cagliostro dans son Mémoire.

[49] En réalité, il s’agissait de Reteaux de Villette, secrétaire et amant de Jeanne de Lamotte. Pendant les interrogatoires, il a avoué avoir joué ce rôle et aussi d’avoir falsifié l’écriture de la Reine, en écrivant les billets pour le Cardinal.


 

Mais il lui offrira une deuxième occasion, comme il raconte dans son Mémoire : « Quinze jours à peu près avant qu'il ne fut arrêté il me dit : ‘Mon cher comte, je commence à croire que vous avez raison et que madame Valois est une intrigante.’ Et il me raconta alors, pour la première fois, toute l'histoire du collier, et me fit part des soupçons qu'il avait conçus et de la crainte qu'il avait qu'en effet le collier n'eut pas été remis à la Reine, et moi de persister plus que jamais dans ma première opinion. »

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En ce qui concerne Madame de Lamotte, Cagliostro l’avait toujours averti : « Le prince m'ayant ainsi fait connaître la comtesse de la Motte, me demanda ce que j'en pensais ; j'ai toujours eu la prétention d’être un peu connaisseur en physionomie. Je suis franc. Je répondis au prince que je regardais la comtesse de la Motte comme une fourbe et une intrigante. Le prince m'interrompit, en me disant que c'était une honnête femme ; mais qu'elle était dans la misère. Je lui observai que s’il était vrai, comme elle le disait, qu’elle fut particulièrement protégée de la reine, elle jouirait d’une meilleure fortune, et qu’elle n'aurait pas besoin de recourir à une autre protection. Nous restâmes le prince et moi chacun dans notre opinion. Toutes les fois qu'il était question de la comtesse de le Motte je lui disais, avec ma franchise accoutume cette femme là vous trompe. »

 

 « Le lendemain de cette conversation, le prince me dit que le comte et la comtesse de la Motte s'étaient réfugiés chez lui, dans la crainte qu'ils avaient des suites de l'affaire, et qu'ils le priaient de leur donner des lettres de recommandation pour l'Angleterre ou pour les environs du Rhin. Le prince m'ayant demandé mon avis, je lui dis qu'il n'y avait qu'un parti a prendre ; c'était de remettre cette femme entre les mains de la police, et d'aller raconter le fait au Roi ou à ses ministres. Le prince m'ayant objecté que la bonté et la générosité de son coeur s'opposaient à un parti aussi violent. ‘Dans ce cas, répliquai je, vous n'avez d'autre ressource que Dieu, il faudra qu'il fasse le reste, et je le souhaite’.»

 

Tout cela n’a pas empêché les méchants de répandre le bruit que Cagliostro était le complice de madame de Lamotte. Peut-être pour disculper le Cardinal, l’abbé Georgel imagine une scène qui ne pouvait jamais avoir eu lieu : « Cagliostro, toujours consulté, guida les pas du cardinal dans cette malheureuse affaire : le nouveau Calchas avait sans doute mal vu les entrailles de la victime ; car au sortir de ses prétendues communications avec l’ange de lumière et l’esprit de ténèbres, il prophétisa au Cardinal que son heureuse correspondance allait le placer au plus haut point de la faveur, que son influence dans le gouvernement allait devenir prépondérant. Ce poids ajouté de plus dans la balance qui entraînait déjà la bonne foi du cardinal vers le gouffre que lui préparait la comtesse de la Motte, devint dès lors d'une force irrésistible.

Monsieur le Cardinal, charmé de la mission dont la souveraine voulait bien l'honorer, demanda pourtant avec insistance l'autorisation nécessaire pour consommer le plus tôt possible l'acquisition du collier. Cet écrit ne se fit pas attendre ; il était daté du petit Trianon et signé ‘Marie-Antoinette de France’. Si le plus épais bandeau de la séduction n'eût pas couvert les yeux du prince Louis, cette signature seule, si maladroitement libellée, aurait dû lui faire apercevoir le piège : la Reine ne signait jamais que Marie- Antoinette ; le mot de France ajouté était le fruit de l'ignorance la plus grossière. Rien ne fut aperçu ; cet écrit, qui portait la même empreinte que les petites lettres de la correspondance où le faussaire avait tâché d'imiter l'écriture de la Reine, devint, entre les mains du Cardinal, un nouveau talisman qui donna un cours plus rapide à sa crédulité et à sa
bonne foi. Cagliostro , nouvellement arrivé à Paris, fut consulté : ce Python monta sur son trépied ; les invocations égyptiennes furent faites pendant une nuit éclairée par une très grande quantité de bougies dans le salon même du cardinal ; l'oracle, inspiré par son démon familier, prononça que la négociation était digne du prince ; qu'elle aurait un plein succès ; qu'elle mettrait le sceau aux bontés de la Reine et ferait éclore le jour heureux qui découvrirait, pour le bonheur de la France et de l'humanité, les rares talents de Monsieur le Cardinal. J'écris des vérités, et on croira que je raconte des fables ; je le croirais moi- même, si je n'avais la certitude des faits que j'avance. Quoi qu'il en soit, les conseils de Cagliostro dissipèrent tous les doutes qui auraient pu s'élever. Il fut décidé que le cardinal s'acquitterait le plus promptement possible d'une commission regardée comme très flatteuse et très honorable ; la dame de la Motte se hâta de prévenir le bijoutier Bassange qu'un très grand seigneur
et très riche viendrait voir le collier et pourrait bien l'acheter. En effet, dès la mi janvier, huit ou dix jours après son retour d'Alsace, le cardinal se rendit chez les joailliers Bohmer et Bassange, il se fit montrer le collier, en demanda le prix…»

 

Son récit ne contient que des moitiés de vérité et beaucoup de contradictions avec les faits historiques. Cagliostro est arrivé à Paris le 30 janvier 1785 à neuf heures du soir[50]. Au moment de son arrivée, toutes les négociations étaient déjà faites et le Cardinal s’était déjà engagé envers les joailliers à faire cet achat. Ce sont des faits démontrés par des documents et des déclarations de témoins durant le procès.

 

Le 3 janvier 1785, le Cardinal retourne précipitamment de Saverne à Paris, suite à une fausse lettre de la part de la Reine qui lui disait : « le moment tant désiré n’est pas encore arrivé, mais je désire hâter votre retour afin de vous confier une négociation secrète qui m’intéresse personnellement. La comtesse de la Motte vous donnera la clé de cette énigme. »

 

Le 23 janvier, Madame de La Lamotte annonce aux joailliers en présence du procureur Achet qu’«il est certain qu’ils vont vendre leur collier et que la transaction sera réalisé par un très haut noble.» Le lendemain, à 7 heures du matin, Rohan rencontre les joailliers chez Madame de La Motte et confirme son accord pour être l’intermédiaire dans l’achat. Le 24 janvier Rohan demande à Jeanne de La Motte un document signé par la Reine. Il le reçoit et le 29 janvier, ce document établit avec les joailliers la modalité de paiement et fixe la première échéance pour le 1er août. Sa décision était donc déjà prise quelques jours avant que Cagliostro arrive à Paris, sans que Cagliostro influence cette décision par aucune cérémonie.

 

Marie Antoinette in the Temple Towermodif attributed to KucharskyD’ailleurs celui-ci déclare pendant son interrogatoire qu’après son arrivée à Paris, le cardinal de Rohan l’avait visité et lui avait dit que « c’est une affaire faite ». Concernant la lettre signée, Marie Antoinette de France, Cagliostro dit : « Interpellé s’il a vu le marché du collier avec les approuvés et la signature de la Reine, a répondu que lorsque le Cardinal lui a parlé pour la première fois du collier, il ne lui a point montré le marché qu’il avait été fait, qu’il ne l’a vu qu’à la fin de juillet, quinze jours avant la détention du cardinal, qu’à cette époque le cardinal lui ayant témoigné quelque inquiétude, le répondant lui dit : ‘est ce que vous n’êtes pas sur de ce qui a été fait ?’ Pour lors le cardinal lui montre le marché où il a vu les approuvés et la signature Marie Antoinette de France, il dit au cardinal que cela ne lui paraissait pas bien clair, que la reine ne devait pas signer ainsi, qu’a raison de sa place de Grand Aumônier il devait le savoir, qu’il avait à parier qu’il était trompé, que le cardinal ne voulut pas le croire, il insista et lui dit : ‘Sûrement vous êtes trompé, vous n’avez pas d’autre parti à prendre que de vous aller jeter aux pieds du Roi et de lui dire ce qui s’est passé. A quoi il répondit : ‘Eh bien, si je le fais, cette femme sera donc perdue ?’ Qu’il ne voulut pas y consentir, le répondant lui dit : ‘Si vous ne voulez pas le faire, un de vos amis le fera pour vous’ ; ce que le cardinal a encore refusé. »

 

 


 [50] Madame de la Motte avait declaré pendant le procès que Cagliostro etait venu en secret à Paris avant 1785, mais cela est un autre mensonge. Cagliostro a apporté des preuves imparables (declarations de temoins et registre de l’hôtel où il a habité à lyon). Il est resté à Lyon et n’a quité cette ville que le 28 janvier 1785 pour se rendre à Paris.


 

Le Cardinal dût se rappeler de tout ces avertissements pendant le procès et pendant sa détention à la Bastille. Il réussit à porter une correspondance grâce à son avocat, Monsieur Target, et dans ces lettres il parle souvent de Cagliostro, il insiste pour que son avocat fasse attention à lui  donner toujours le titre de comte[51], et lorsqu'il en fait mention dans les mémoires, il lui demande d'aider le jeune avocat de Cagliostro avec des conseils etc.

 Buste de Guy-Jean-Baptiste Target -- Salle du serment du jeu de paume -- Versailles modif

                                                                                L’avocat du Cardinal, Monsieur Target

 

« J’ai parfaitement bien lu ce que vous m’avez adressé dans le papier chiffonné », écrit il par le chirurgien qui avait obtenu la permission de le voir à la Bastille, à cause d’un problème au genou. « Mais il ne faudrait pas tant le chiffonner. Je n’ose vous envoyer la suite des confrontations jusqu’à ce que j’aie votre parole de ne les montrer qu’à monsieur Target, car je vous le répète, si on avait vent ou soupçon, il n’a sorte de moyen qu’on ne prit.»

 

Un autre jour, il écrit à son avocat en utilisant le même système : « J’espère que je ne serai confronté que lundi. Veuille le Ciel diminuer mes peines ! Il y a chaque jour neuf heures de confrontations. Je suis horriblement accoutumé depuis quelque temps aux choses qui ne doivent pas être et certes cette habitude est pénible. Je vous avoue entre nous que je commence à être fatigué. Mais je ne ferai qu’en redoubler d’efforts et surtout je ne veux pas que mes ennemis puissent s’en douter. Je veux toujours paraître frais en descendant dans l’arène et étancher le sang de mes plaies. Je leur ôterai du moins cette satisfaction. »

 

« Je suis affronté demain avec la scélérate (Jeanne de la Motte). Aujourd’hui elle a eu une scène avec le comte de Cagliostro. Il l’a appelé ‘sacrée raccrocheuse’ parce qu’elle disait des choses désobligeantes sur sa femme et elle lui a jeté un flambeau qui a frappé le ventre du comte, mais elle a été punie sur le champ, car elle s’est portée la bougie dans l’œil. Nous verrons demain. Je réponds qu’elle ne me jettera rien et surtout ne me troublera pas, elle me fait horreur. »[52]

 Enfin, le 31 mai 1786, après onze mois de détention dans la Bastille, le Cardinal est libéré. Tout Paris le fête, il est porté en triomphe jusqu'à son palais. Mais la joie fut courte. Le Roi Louis XVI croit nécessaire, pour réparer l'image de la Reine, d'exiler le Cardinal et de bannir Cagliostro de France. Le Cardinal est déchu de son poste de Grand Aumônier et exilé à son abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne. Il ne regagnera son diocèse qu'en 1788. Après la Révolution, il se retire de l'autre coté du Rhin, à Ettenheim, d'où il aidera les aristocrates français qui émigraient en masse vers l'Allemagne ou la Suisse. On raconte que la mort de Marie-Antoinette l'avait troublé si fort [53]qu'il s'est évanoui pendant la messe célébrée à la mémoire de la Reine dans l'église d'Ettenheim.

 

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                                                                                     Maison du cardinal à Ettenheim

 

Le Cardinal avait promis aux joailliers de leur payer le collier. Cette dette gigantesque le suivra jusqu'à la fin de sa vie. A Ettenheim, le Cardinal hébergea Charlotte, la fille de son cousin, le prince de Rohan-Rochefort. Les mauvaises langues disaient qu'il montrait à sa filleule une affection qui n'était pas seulement paternelle. Mais la belle Charlotte aimait le duc d'Enghien, qui le visitait souvent à Ettenheim. Un mariage n'était pas possible, car le prince de Condé, père du duc, ne voulait pas donner son accord, en partie à cause de la mauvaise réputation du Cardinal. En 1803, le cardinal de Rohan tomba malade et Charlotte le veilla jusqu'au moment de sa mort. C'est elle qui deviendra l'héritière du Cardinal, mais aussi de ses dettes concernant le collier.

Le Cardinal avait promis aux joailliers de leur payer le collier. Cette dette gigantesque le suivra jusqu'à la fin de sa vie. A Ettenheim, le Cardinal hébergea Charlotte, la fille de son cousin, le prince de Rohan-Rochefort. Les mauvaises langues disaient qu’il montrait à sa filleule une affection qui n’était pas seulement paternelle. Mais la belle Charlotte aimait le duc d’Enghien, qui le visitait souvent à Ettenheim. Un mariage n’était pas possible, car le prince de Condé, père du duc, ne voulait pas donner son accord, en partie à cause de la mauvaise réputation du Cardinal. En 1803, le cardinal de Rohan tomba malade et Charlotte le veilla jusqu’au moment de sa mort. C’est elle qui deviendra l’héritière du Cardinal, mais aussi de ses dettes concernant le collier.

 

Une anecdote singulière est rapporté comme ayant eu lieu à Ettenheim pendant que Cagliostro était emprisonné à San Leo : « Alors qu’il revenait un soir d’une chasse, le Cardinal aperçut dans une clairière un homme solitaire, en train d’attiser un feu de branchages. C’était apparemment un voyageur errant, comme on pouvait voir souvent dans les campagnes. La pipe de son Eminence s’étant éteinte, Diss, son garde chasse sortit du sentier et alla demander à l’étranger des braises pour la rallumer. Le cardinal après l’avoir utilisé jeta négligemment le morceau de charbon et celui-ci arrivée sur la terre devient soudain brillant comme de l’or. L’étranger avait disparu. De retour à Ettenheim le cardinal fit analyser le débris du métal, qui se révéla être de l’or le plus pur. Il fit appeler Diss dans son cabinet de travail et il lui montra une vingtaine de miniatures étalés sur la table. ‘Seriez vous capables de reconnaître les traits de cet étrangers dans un de ces portraits? ‘ Diss les examina et sans hésitation désigna un portrait de Cagliostro.[54]»

 

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                                                    La galerie des glaces du château de Versailles

 


 [51] Il le fait surtout comme une protestation envers l’attitude des autorités qui s’obstinait à ne pas lui donner ce titre, chaque fois qu’on faisait mention du Comte, en préférant parler de lui comme le Sieur Cagliostro.

[52]Dossier Target, bibliothèque de la ville de Paris, Manuscrit de la réserve cité par Funck Brentano dans L’Affairre du Collier pp. 273-274.

[53] Il paraît qu’il était amoureux de la Reine.

[54] J. Diss - Mémoires d’une garde chasse du prince cardinal, pp 379, cité par Denise Dalbian, Le comte de Cagliostro, R. Laffont, 1983, p. 277.


 

Ramond de Carbonnières

 

« Soumettez-vous à vos devoirs filiaux d’obéissance, en ne croyant rien de ce que vous croyez. Ainsi vous me rendrez ma peine plus supportable. » - Cagliostro à Ramond de Carbonnières

 

ramon de carbonnieres-modifRamond de Carbonnières a connu Cagliostro à Strasbourg en 1781, grâce au fait qu’il était secrétaire du Cardinal de Rohan.

Louis François Élisabeth Ramond, baron de Carbonnières était né le 4 janvier 1755. Il était fils de Pierre-Bernard Ramond (1715-1796), trésorier de guerre, et de Reine-Rosalie Eisentraut (1732-1762) et il avait un frère, Etienne et une sœur Rosalie[55]. Il finit ses études en droit et devient avocat, mais il est aussi passionné par la littérature, la montagne, la physique, la chimie, la linguistique et la botanique.

Il publie, en 1777, son premier ouvrage littéraire, Les Dernières Aventures du jeune d’Olban[56], écrit suite à une déception amoureuse et sous l’influence des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Après son voyage en Suisse, il lie une amitié qui durera toute sa vie avec le poète Reinhold Lenz[57]. Il y connaît également Lavater. En 1778, il publie des poésies, Élégies amoureuses et en 1779, il se rend à Paris où publie un troisième ouvrage, La Guerre d’Alsace pendant le Grand Schisme d’Occident, épopée romantique et historique. Mais il n’y rencontre pas l’accueil qu’il espérait et décide de retourner à Strasbourg où il se met au service du Cardinal de Rohan. Grâce à ses talents pour l’écriture, il devient le secrétaire personnel du Cardinal.

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Pendant l’Affaire du Collier, il joue un rôle important dans le procès. En fait, c’est lui qui découvre à Londres les traces du Collier, dépecé et vendu par le mari de Jeanne de la Motte. Cela devient une des preuves le plus importantes en faveur du Cardinal. L’abbé Georgel donne les détails : « Il fallait tirer des bijoutiers de Londres des éclaircissements sur la vente des diamants du collier, il était essentiel à nos intérêts d’avoir à cet effet un homme actif, adroit et intelligent, qui bien dévoué à Monsieur le Cardinal , su la langue anglaise, eut le talent de gagner la confiance de McDermott[58] et de se procurer des joailliers d’Angleterre des preuves légales de la vente du collier par Monsieur de La Motte et pour son compte. Je trouvai toutes ces qualités réunies dans le jeune Ramond de Carbonnières, secrétaire du prince, il possédait toute la confiance du cardinal et il l’aurait mérité, si, à l’exemple de son éminence, il n’avait donné tête baissée dans les dangereuses rêveries de Cagliostro. Il fallait que cet enthousiaste eut un philtre moral bien efficace pour produire, dans l’imagination et la volonté de tous ses initiés, ce dévouement aveugle qu’il était difficile d’allier avec les rares qualités de leur esprit. Ce secrétaire était doué de grands talents, ses connaissances étaient étendues, ses conceptions vives et rapides, il écrivait avec force et beaucoup de grâces : Monsieur le Cardinal, avant que Cagliostro ne se soit s’établit à Paris, l’avait placé près de cet empirique, pour être l’agent et l’intermédiaire d’une correspondance très active et très suivie. Il passait pour l’intime confident de tous les secrets de son maître. Une chose qui surprit monsieur le cardinal lui-même, c’est que Madame de La Motte qui eut des rapports intimes avec le confident, pour les affaires du prince, ne l’ait pas compromis comme le baron de Planta dans ses premières déclarations, ce qui le sauve de la bastille. Ses trop dangereuses liaisons avec Cagliostro et ma persuasion intime qu’il entretenait l’enthousiasme du prince pour ce jongleur, m’avaient totalement éloigné de lui et du baron de Planta. Il partit pour Londres muni d’instructions nécessaires à ses démarches, il eut été difficile de remplir cette mission avec plus d’intelligence et de succès.»

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                                                                                     Marc-Antoine  Nicolas de la Motte

 

Georgel avait raison. Ramond de Carbonnières était assez proche de Cagliostro pour que celui-ci lui confie la mission de lui chercher et louer en son nom une maison à Paris. Cagliostro déclare : « J'ai prié Monsieur de Carbonnières de passer ce contrat (pour louer la maison de la Rue St Claude à Paris), n'en ayant jamais fait moi-même dans aucune partie du monde ; c'est pour ce motif que j'ai prié Monsieur de Carbonnières de faire les arrangements et les marchés nécessaires, tant pour la Maison que pour le Tapissier, la Voiture, etc. De temps en temps, je lui fournissais l'argent nécessaire pour payer ces différents objets, dont il me donnait ensuite les reçus. »

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                                                                                                                                                                                              rue St Claude modif

 

Plus de détails sur sa relation avec Cagliostro sont connus grâce aux fragments de ses carnets, découvertes dans les archives de son petit-fils, le baron Paul Ramond et publiés en 1912[59].

 

Ce sont des notes recueillies dans les quelques carnets de poche de Ramond qui n’ont pas été enlevés en 1814, avec ses autres manuscrits, par les cosaques qui ont attaqués sa maison. Mais ces carnets, comme d’autres notes concernant Cagliostro, ont été volontairement mutilés par Carbonnières. Il ne nous en reste que des fragments.

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                                                 Extrait des carnets de Ramond publié en 1912 dans le journal "le Temps"

 

« Août 1781. Cagliostro, qui était à Strasbourg, vint à Saverne et débuta le 8 par l’opération de la transmutation. De 6 onces de mercure il fit 5 onces 6 gros et demie d’un métal qu’il nous dit être partie or et partie argent. Je ne sais si le cardinal a fait analyser le culot. J’ai trouvé sa pesanteur spécifique de 13,782. Mais sans doute cette petite masse renfermait beaucoup de vacuoles.

 

22 Septembre 1781. Commencent les opérations maçonniques de Cagliostro où assistent le Cardinal, Straub et Barbier. A la fin de la loge on me reçoit apprenti du rite qu’on appelle égyptien. Le lendemain 23, loge du rite susdit.Lundi 24. On me mène à Strasbourg voir opérer la fille de Straub.

 

Mercredi 28 Novembre. Allé à franc étrier à Strasbourg avec Cagliostro qui était alors à Saverne. Assisté le jeudi 29 à une grande loge où il nous fut beaucoup parlé d’alchimie et on l’on promit monts et merveilles. Vendredi 30. Retour à Saverne.

 

Décembre. Samedi 1e: Allé à Strasbourg pour assister le 3 à une loge. Jeudi 6 : Revenu à Saverne.Le 15 et le 17 deux loges allégoriques et mystiques avec l’intervention de la jeune fille du valet de chambre Berry. Voici à Saverne des merveilles d’un genre tout différent.

[On peut se demander s’il y a lieu d’attribuer a cette année 1781 – le 2 juin tombe précisément un samedi – les notes d’une feuille volante trouvée dans un carnet de poche de 1788-1792. Il est certain, dans tous les cas, qu’elles ne se rapportent ni à l’année 1783, ni à l’année 1781.]

 

Vendredi 29 juin 1781 . Parti pour Paris au sujet de la maladie du prince de Soubisse avec le comte de Cagliostro et M. de Mullenheim. Mercredi 11 juillet. Parti de Coupvray pour Saverne avec M. de Mullenheim et Cagliostro seulement. Vendredi 13. Arrivé à Saverne. Jeudi 19. Commence à travailler avec Cagliostro.

 

Le 16 mars 1783. Parti de Paris à 8 heures du soir pour porter à Bâle les lettres ministérielles au comte de Cagliostro. 19 Arrive à Bâle à 9 heures du matin. 21 Parti de Bâle et arrivé à Strasbourg chez le prêteur (?) avec les lettres. 25 Retour du comte à Strasbourg avec le baron de Planta et sa sœur.

 

Le lundi 24 Juillet 1783 nous allâmes jusqu'à Saint Louis au devant de Cagliostro qui devait arriver mais qui n’arriva pas.

 

Enfin un Schreib-Kalender de Jacob Rosius (Bâle 1784) nous fournit les renseignements suivants :

Sur la feuille de garde, quelques notes : « courrier de Lyon à Strasbourg : arrivée à Strasbourg : lundi, jeudi, samedi ; départ de Strasbourg : mardi, jeudi, dimanche »

 

Janvier

Le 7 Straub et Barbier viennent nous voir à Riehen

 

Mars

Vendredi 5. Départ de Planta pour Paris. 

 

Août

C’est vers le milieu de ce mois que le pauvre cardinal, les yeux fascinés par Mme la Motte crut avoir dans les bosquets de Versailles une entrevue avec la reine que représentait Mlle Oliva.

Nous partîmes, le cardinal et moi, pour Saverne le 26 à quatre heures du matin, nous y arrivâmes le 27 à sept heures du soir.

Le 20. J’allai à Strasbourg.

 

Septembre

Le 5. Allé avec Barbier joindre le cardinal à Mutzig.

 

Octobre

Le 11. Cagliostro part de Bordeaux où il était.

Le 29. Nous sommes informés de son arrivée à Lyon par une lettre de Rey de Morande.

 

Novembre

Jeudi 4. Allé à Kingenthal porter à Straub une lettre du baron (Planta)

J’étais à Strasbourg avec Planta lorsqu’il fut décidé que je me rendrais à Lyon, en conséquence nous allâmes tous trois le jeudi 25 souper avec le cardinal.

Nous revînmes à Strasbourg le lendemain 26 et je partis le même jour à sept heures du soir pour Lyon. 

Arrivé le lundi 29 chez le Comte (Cagliostro).

 

Décembre

Samedi 4. Loge tenue par le Comte où il décerne à Planta, absent, les pouvoirs d’apprenti.

Dimanche 26. Grande loge d’installation des douze maîtres de Lyon.

Lundi 27. A quatre heures après midi, je repris la route de Paris où j’arrivai mercredi 29, à dix heures du soir. »

 

Cela est exact, Carbonnieres avait passé un mois à Lyon, avant que Cagliostro quitte cette ville, pour se rendre à Paris : « Nous avons le plaisir de posséder depuis deux jours Monsieur de Carbonnières, partageant de tout mon cœur la joie que sa bien venue à causé à notre Maître, écrit Rey de Morande, le secrétaire de Cagliostro, qui deviendra aussi l’ami de Carbonnières. Et encore dans une autre lettre[60]: « Je m’empresse Monsieur de vous faire mon bien sincère compliment, ainsi qu’à Madame Sarasin sur son heureux accouchement. Cette bonne nouvelle nous a causé une joie à Monsieur le Comte, Monsieur de Carbonnières et moi qui certainement vous aurait fait grand plaisir si vous en aviez pu être témoin. Le cher Carbonnières nous a quitté hier à une heure après midi. Son cabriolet étant ouvert et le temps excessivement rude, je crains beaucoup qu’il ne souffre du froid. La seule chose qui nous rasure c’est que la route de Paris qu’il a prise est superbe et le dédommagera de la rigueur de la saison. »

 

ramond60modifPendant dix ans, Ramond de Carbonnières avait vécu une belle histoire d’amour avec Ursule Rilliet (61), la sœur du baron de Planta. Leur amour avait débuté en 1783 lorsque le baron invita sa sœur et de Carbonnières a passer plusieurs mois dans le pavillon érigé par Cagliostro à Riehen.

Après l’Affaire du Collier, lorsque le Cardinal de Rohan fut envoyé en exil à l’abbaye de la Chaise-Dieu, Ramond de Carbonnières l’accompagna en Auvergne. En juillet 1787, il découvre les Pyrénées[61]bis, en accompagnant le Cardinal pour faire une cure à Barèges.

Il quitta le Cardinal en décembre 1788, lorsque celui-ci fut autorisé à revenir à Strasbourg. Carbonnières se rend à Paris et publie les « Observations faites dans les Pyrénées[62]», en 1789. En septembre 1791, il est élu député et se remarque comme un partisan de La Fayette. En 1794, il est obligé de fuir Paris et se réfugier dans les Pyrénées. Il est surveillé et arrêté comme « ennemi de la Révolution » et échappe de peu la guillotine.

Il continua de témoigner un grand respect à Cagliostro, même s’il était très discret. « Ce qui est certain, c'est que Monsieur Ramond avouait, c’est qu’il prit rang au nombre des plus initiés du grand magicien, et qu’il devint dépositaire d’une partie de ses recettes et témoin de plusieurs de ses miracles. Il ne cachait pas même à ses amis qu’il avait vu ou qu’il croyait avoir vu des choses extraordinaires, mais lorsqu’on le pressait à ce sujet, il rompait la conversation et refusait de s’expliquer.»[63]

Cela est peu connu, mais Ramond de Carbonnières avait réunit ses notes personnelles sur Cagliostro et des dessins (d’une rare beauté de ce que disaient ceux qui ont eu la chance de les voir). Mais un an avant sa mort, en 1826, il brûla de sa propre main ce document précieux, intitulé de manière suggestive « La chronique des miracles ». Il a motivé ainsi son geste : « J’ai craint qu’après ma mort quelque imagination enflammée ne vînt à extravaguer sur tout ce merveilleux, et que mon procès-verbal ne devînt l’évangile de quelque nouvelle religion : or, des religions de toutes couleurs, nous en avons assez ce me semble. »

Dans ses documents, il reste pourtant une lettre que Cagliostro lui avait adressée : « Mon fils, c’est avec une grande peine que je vois les erreurs de votre opinion. Je vous ai averti deux fois et vous ne m’avez pas écouté. Donc, je vous le dis pour la troisième fois : prenez garde à vos affaires et sachez que Planta a presque perdu la tête à cause de ses erreurs et que Straub et sa fille seront arrêtés par ordre du Procureur général. Vous pouvez les avertir, au nom de Dieu, de ne négliger aucun instant s’ils ne veulent pas perdre leur liberté. Pour vous, ne vous faites plus voir en compagnie de Straub, car il y a des gens qui observent vos démarches. Et comme vous ne voulez pas donner de la peine à vos parents, écoutez moi, pour la dernière fois. Réfléchissez bien et sachez que je vous parle au nom de Dieu en vous demandant de tout faire sans perdre une minute si vous ne voulez pas consommer votre ruine, du moins soumettez-vous à vos devoirs filiaux d’obéissance en ne croyant rien de ce que vous croyez. Ainsi vous me rendrez ma peine plus supportable. Recevez en attendant la bénédiction paternelle au nom de l’Eternel Dieu. Je vous souhaite toutes satisfaction par ailleurs et serai toujours pour vous, Cagliostro. »

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[55] Elle va épouser un médecin militaire, le docteur Borgella. On l’a retrouve avec son frère Ramond à Paris en 1785 tenant compagnie à la Comtesse. Apres 1793 lorsque Ramond se retire dans les Pyrénées, elle suit son frère à Barèges. Carbonnières lui fait découvrir la montagne pendant des longues promenades équestres. En 1794 elle est enfermée pendant six jours dans la même prison où son frère passera sept mois. C’est là qu’elle connaîtra son futur mari.

[56]C’est de désespoir, suite à son amour pour Sophie Larcher (qui était marié et qui lui a inspiré cet ouvrage) qu’il est parti en Suisse.

[57] Jakob Michael Reinhold Lenz (1751-1792), poète et écrivain du courant Sturm und Drang, ami de Goethe.

[58] Le 15 octobre 1785, l’abbé McDermott prend contact avec les avocats du Cardinal et déclare avoir rencontré le comte de La Motte à Londres et que celui-ci avait en possession des diamants très grands, qu’il disait avoir reçu de la reine de France et par l’intermède du cardinal de Rohan. C’est lui qui indique les noms des joailliers anglais chez qui le comte de La Motte essayait de vendre ces diamants.

[59] Par Jacques Reboul, dans le journal Le Temps, no 18657 du 2 août 1912.

[60] no 13 du 30 novembre 1784 et No 14 du 28 décembre 1784.

[61] : Ursule de Planta (1743-1793). Elle épouse en 1773 Théodore Rilliet.

[61] Bis Il est connu comme un de plus importants explorateurs des Pyrènes. Le 2 août 1787 il fait sa première ascension du Pic du Midi. À partir de 1796, il se dédie en exclusivité à l’histoire naturelle et la botanique. Il répertorie plus de 800 espèces de plantes et constitue un herbier qui est encore conservé au Musée d’Histoire naturelle de Bagnères-de-Bigorre. Il découvrit le Mont Perdu en 1802. Une fleur porte son nom (Ramonda pyrenaica), tant qu’un sommet du massif Mont Perdu (Soum-de-Ramond, 3260 m qu’il conquérait en août 1802). En 1865 on a fondé en son mémoire La Société Ramond qui existe toujours. Dusaulx ecrivait sur lui en 1796 : « Que sommes-nous auprès de ce hardi voyageur qui peint aussi grand que la nature ? Lui, c'est l'Aigle des Pyrénées ; nous n'en sommes que les tortues ».

[62]Cet ouvrage est qualifié par Henri Beraldi, l’historien du pyrénéisme comme « l'acte de naissance des Pyrénées ».

[63] Cuvier, Notice historique, cité par Denise Dalbian p. 277.


 

 Rey de Morande

 

« J’ose ma flatter que je suis l’homme de cette ville que notre incomparable Maître aime le plus, jugez par là de l’attachement que je dois avoir pour toutes les personnes qui lui sont dévouées et qui l’intéressent. » – Rey de Morande

 

reydemorande prudhon modifRey de Morande a connu Cagliostro en 1783 à Bordeaux. Il est devenu son secrétaire personnel et est une des rares personnes qui ait vécu longtemps dans son intimité (pendant trois ans). Et cela au moment où il se passait des événements très importants dans la vie de Cagliostro : la constitution de la loge mère de l’Ordre égyptien à Lyon, l’Affaire du Collier et son arrestation, l’exile de France, la campagne calomnieuse porté par le gouvernement français à Londres. Mais, comme Elisa von Recke, Morande est un de ces disciples pour lesquels les doutes ont été plus forts que la confiance.

Claude Marie Rey de Morande [63bis] était né en 1751 à Lyon. Il avait un frère, Rey de Cologne et une sœur Anne Claudine Rey[64]. Sa mère habitait encore Lyon, Maison Tolozan, lorsque Cagliostro passa par Lyon. Beaucoup d’années après avoir connu Cagliostro, il s’est marié avec Jeanne Marie Angélique Palate (1769-1823) qui lui donna une fille. Il est mort en 1822.

 

 

 

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                                                                           Sa fille

 

A Bordeaux, il rédigeait la correspondance de Cagliostro avec ses nombreux enfants. Une des premières lettres qu’il écrit pour Cagliostro est à Jacob Sarasin [65]:

« J’ai l’honneur Monsieur de vous prévenir que notre cher et respectable Maître, Monsieur le comte de Cagliostro m’ayant fait la grâce de me choisir pour correspondre avec ses Enfants, je me hâte de vous accuser réception de la lettre que vous lui avez écrite le 8 de ce mois. Je profite avec plaisir, Monsieur, de cette occasion pour vous offrir mon amitié et vous prier de m’accorder la votre : la bonté et la confiance en moi de notre cher Maître ne doit pas vous laisser douter que je ne la mérite, j’aurai le plus grand empressement de vous prouver toute ma vie que j’en serai digne ; c’est dans ces sentiments que je suis pour toujours, Monsieur, votre ami tout dévoué, Rey de Morande. »

 

Le 1er janvier 1784 il écrit à Gertrude Sarasin : « Je suis chargé Madame par mon cher maître de répondre à la lettre que vous lui avez écrite le 19 de ce mois et de vous témoigner de sa part sa surprise de ce que vous n’aviez pas encore reçu de ses nouvelles, puisque vous étés la première personne qu’il a informé de son arrivée dans cette ville. Recevant de toutes les cotés une quantité incroyable de lettres dont il n’est pas possible qu’il ne s’en égare plusieurs et craignant qu’il n’en peut arriver autant de celles que vous pourriez lui écrire, il désire que dorénavant pour éviter à ces inconvénients vous ne lui écriviez plus que toutes les samedis. Quoique le cher maître soit bien convaincu de votre amitié et de votre sincère attachement il n’en reçoit pas avec moins de plaisir les assurances et les nouveaux témoignages que vous lui en donnez. Etant assez heureux pour être continuellement avec lui, personne ne peut mieux juger que moi, combien il mérite d’aussi tendres sentiments de votre part, d’après ceux qu’il a pour vous, pour votre mari et pour vos enfants. »

 

Et le 10 janvier 1784: «On ne saurait être plus sensible que je l’ai été, Monsieur à la lettre obligeante que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 29 du mois dernier ; j’ai reconnu dans vos expressions les mêmes sentiments d’attachement et de reconnaissance pour notre cher maître dont toute votre famille est remplie et que j’ai retrouvé dans votre lettre à Monsieur Boyer et dans celle que Monsieur Battier, votre beau frère a écrite à Monsieur Strecheisen. Monsieur Boyer a sollicité la permission de faire imprimer la votre mais jusque à présent les tracasseries de la faculté ont empêché qu'on ne l’accorde. Plusieurs libraires m’ont assuré avoir demandé à Strasbourg des estampes de notre Maître, mais il n’en a pas encore paru ; je suis en conséquence persuadé que vous feriez grand plaisir à notre Maître de lui en envoyer deux douzaines pour distribuer aux gens qui l’aiment, car ce n’est qu’après beaucoup de sollicitations que je suis parvenu à obtenir une de celles qu’il avait apporté. »

 

Le 17 janvier il renouvelle la demande pour les portraits: « Notre Maître, mon cher Monsieur, n’ayant pu refuser aux pressantes instances de Monsieur le duc de Crillon et du comandant de cette province, de leur donner les deux seules gravures qui lui restaient, je viens vous renouveler de sa part la prière que je vous ai déjà faite ci devant, de lui envoyer une douzaine ou une douzaine et demi de ces mêmes gravures et d’y joindre si cela vous est possible deux de ses petits bustes, en lui adressant le tout en droiture par la plus prompte voie. N’oubliez pas, de plus je vous en conjure que notre Maître désirait que parmi ces gravures tous les différents vers qui ont été faits à son sujet s’y trouvassent. Le cher Maître exige que je vous réitère l’assurance dont vous devez être bien convaincu que vous êtes sans cesse présent à son cœur, ainsi que Madame Sarasin et qu’on ne saurait vous aimer d’avantage l’un et l’autre. De pareils sentiments inspirés à un si bon juge, ne peuvent qu’échauffer les miens, ils seront toute ma vie inviolables et vous pouvez Mon cher Monsieur en être bien persuadé aussi de mon sincère attachement. Votre tout dévoué frère et ami. »

 

D’une autre lettre, on voit qu’à Bordeaux, comme partout, Cagliostro recevait une correspondance importante : « N’ayant pas un seul instant de libre, veuillez avoir la bonté, je vous en supplie de me rappeler au souvenir de Ms de Carbonnieres, de Planta, Barbier et Straub et de leur dire qu’ainsi que notre cher Maître j’ai très exactement reçu toutes leurs lettres ; que toute la famille du comte à Bordeaux se porte à merveille et qu’elle ne cesse de faire les vœux les plus ardents pour le bonheur de celle de Strasbourg et de Bâle. J’ose me flatter que je suis l’homme de cette ville que notre incomparable Maître aime le plus, jugez par là de l’attachement que je dois avoir, mon cher Monsieur, tant pour vous que pour toutes les personnes qui lui sont dévouées et qui l’intéressent. »

 

Rey de Morande accompagnera Cagliostro à Lyon et à Paris et sera à côté de lui pendant l’Affaire du Collier. Après la fin du procès, il partira pour quelque temps voir ses parents à Lyon.

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                                                                           Avec l'autorisation des archives Sarasin

 

Sa dernière lettre envoyée à Jacob Sarasin est datée 15 juin 1786 : « Voici vraisemblablement Madame la dernière lettre que Monsieur le Comte écrira jamais de France. Il partit avant hier 13 à 4 heures du soir avec Madame la Comtesse, ils vont à Londres en droiture. Monsieur le Comte n’ayant point de logement arrêté, ni d’adresse projetée, il m’a dit de lui écrire sous son nom poste restante, mais comme je suis certain qu’en suivant ce parti, aucune lettre ne lui parviendrait, j’attendrai qu’il m’aie donné de ses nouvelles avant que de lui écrire. Je vais passer quelque temps à la campagne et de là je me rendrai à Lyon pour y passer quelque temps avec ma famille. Le marquis de Vichy et de Vismes ont été accompagner Monsieur le Comte jusqu’à Boulogne. »

 

Mais il retournera près de Cagliostro à Londres après quelques mois. Pourtant son attitude envers Cagliostro changera de plus en plus, il finira par succomber à ses doutes. Le 30 mars 1787, il les partage à Carbonnières : «Mes doutes, mon cher ami, sont éclaircis, je n’en ai plus. Craignant que quelqu’un de nous ne conserva que des regrets, ainsi que cela me serait peut être arrivé à moi-même je m’étais lassé ou dégoûté, avant que de tout achever. J’ai vaincu et suis enfin parvenu à reconnaître évidemment que notre très cher et très respectable Maître, Monsieur le comte de Cagliostro n’est qu’un imposteur et un escroc. Se trouvant à la campagne depuis trois semaines pour se soustraire à la poursuite [66] il me demanda, il y a huit jours, un grain ou deux de la miraculeuse matière que j'achevais de perfectionner. Le soupçonnant de vouloir faire quelqu'autre dupe, je pris en conséquence une prisée de tabac que je mêlai parfaitement bien avec de la cendre, et je la lui envoyai. Le résultat fut que mon tabac merveilleux produisit en présence d'une vieille imbécile d'Anglaise, une transmutation d'une livre de mercure et trois sols de cuivre, en treize onces d'argent de coupelle. »

 

On a dit que Cagliostro avait quitté l’Angleterre précipitamment pour fuir son secrétaire qui l’avait démasqué. La vérité est bien autre. Son départ, le 31 mars, était déjà préparé depuis longtemps avec Jacob Sarasin, comme nous l’avons déjà montré.

Ce que Rey de Morande écrit par la suite montre pourtant que celui-ci avait été déjà coopté par les ennemis de Cagliostro qui faisaient de grands efforts pour le faire passer pour un charlatan, s’appelant Joseph Balsamo.

« Je l’ai prié de refaire l’opération sous mes yeux, mais se voyant démasqué il quitta précipitamment l’Angleterre dès le surlendemain. Je me rendis ensuite chez Madame Séraphine. Je lui fus conter mes exploits ; cela me procura des détails, des aveux, et des confidences qui font frémir. Il est vraiment Balsamo, Perregrini, il est enfin cent fois pire que tout ce que l'on en a dit de pire. C'est un monstre d'hypocrisie, de fourberie, et de bassesse. Mon ami, soyons assez sages pour l’oublier et n’y plus penser. »

 

Nous montrerons dans un chapitre suivant comment les ennemis de Cagliostro avaient essayé de détourner contre lui les personnes de son entourage et surtout de donner l’impression que sa propre femme (qui d’autre pouvait être un témoin plus crédible ?) avait avoué toutes les calomnies que le journaliste Theneveau de Morande avait fabriquées contre lui dans le Courrier de l’Europe. Du reste, la coïncidence de nom entre ce journaliste et son ex-disciple est étonnante.

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                                                                                  Strasbourg depuis le Barrage Vauban

 

Pendant le séjour fait à Bordeaux, en 1784, où Rey de Morande le rencontra, Cagliostro tomba malade. Rey de Morande assista à cette maladie et lui donna les soins nécessaires. Il hésita pourtant d’informer dès le début Jacob Sarasin et ne lui écrit sur ce sujet qu’après le début de la convalescence de Cagliostro : « Pour vous éviter, Madame, des inquiétudes et des alarmes chagrinantes, je n’ai point voulu vous informer plutôt de la maladie de Monsieur le comte : depuis douze jours il est retenu dans sa chambre par une fièvre qui était bilieuse et continue dans le principe et qui a dégénéré en tierce. Je vous avoue que j’ai eu des inquiétudes les trois premiers jours, mais comme sa langue est chaque jour moins chargée et que l’accès qu’il eut hier a été beaucoup plus faible que les précédents, j’espère autant que je le désire que ce sera le dernier et qu’avant huit jours il sera entièrement rétabli. Venant de lui dire que je me proposais de vous donner de ses nouvelles, il m’a chargé de vous faire mille tendres compliments de sa part, ainsi qu’à Mme Sarasin.[67]»

 

Le 8 juin, il leur annonce finalement que le Comte n’a plus de fièvre : « C’est avec autant d’empressement que de plaisir que j’ai l’honneur de vous prévenir que Monsieur le Comte n’a enfin plus de fièvre et qu’il va travailler à regagner l’embonpoint que sa maladie lui avait enlevé ; car il n’a pas à présent la moitié du ventre et des joues avec lesquels il était arrivé. Je peux aujourd’hui vous l’avouer, j’ai été fort inquiet les trois premiers jours, mais heureusement que tout cela est fini et qu’il ne s’agit plus actuellement que de nous réjouir et de le féliciter.»

 

Mais la fièvre revient et il leur récrit le 19 juin : « Je vous informe Madame avec le plus vif regret que malgré tous mes vœux et tous mes soins, cette maudite fièvre tierce est encore revenue. Il est bien vrai qu’elle aurait disparue depuis longtemps si nous l’avions voulu, mais ce ne sont point les principes[68] de Monsieur le comte et il a fallu y souscrire. Il en eut avant-hier un accès, mais très faible, il est vraisemblable qu’a ma très grande satisfaction, il en sera promptement tout a fait débarrassé. Cette maladie lui ayant occasionné une forte consommation du Baume et n’y ayant pas moyen de nous procurer dans ce pays ci toutes les huiles essentielles que sa composition exige, Monsieur le Comte vous sera infiniment obligé d’y suppléer, en lui en envoyant encore un flacon le plutôt que cela vous sera possible.»

 

Le 10 juillet il peut enfin leur donner de bonnes nouvelles : « Notre Maître vous fait milles remerciements, mon cher monsieur, ainsi qu’à madame Sarasin pour le flacon de baume que vous lui avez envoyé, ce qu’il reçu très bien conditionné. Il vous soit le meilleur gré de votre empressement et vous promet de ne jamais l’oublier. Sa santé étant actuellement parfaite, il me charge de vous dire qu’il est très sensible à votre offre obligeante pour lui faire passer un autre flacon, mais que pour le présent celui qu’il a reçu lui suffit. »

C’est pendant cette longue maladie que Cagliostro aura un rêve[69] qui lui annoncera les événements qui vont se passer : « Il se vit saisir au collet par deux personnes, entraîné et transporté dans un profond souterrain. Là, s’ouvrit une porte et il fut transporté dans un lieu délicieux qu’il comparait à un salon royal, magnifiquement éclairé. On y célébrait une grande fête. Tous les assistants étaient vus de robes blanches qui leur descendaient jusque sur les talons et il reconnut entre eux plusieurs de ses fils, qui étaient morts. Il crut alors être délivré des maux de ce monde et être arrivé dans le paradis. On lui présenta une longue robe et une épée semblable à celle qu’on a coutume de mettre dans la main de l’ange exterminateur. Il s’avança et ébloui par une grande lumière il se prosterna et rendit grâce à l’Etre suprême de l’avoir fait parvenir à la félicité, mais il entendit une voix inconnue lui répondre : voila quelle sera ta récompense, mais il te faut travailler encore. »

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                                                                     Rey de Morande et sa femme Jeanne, par Prudhon

 


 63 bis : Il était fils de Antoine Régis Rey de Rochefort (1720-1765). Celui ci avait à Lyon avec son beau- frère, Barthélémy de Magneval, la maison Rey-Magneval, une des plus grandes sociétés de l’époque spécialisée dans l’exportation de produits manufacturés, principalement le textile, ainsi que l’importation de matières première.

[64]Qui a épousé un autre disciple lyonnais de Cagliostro, Gabriel Magneval (1761-1835).

[65] 20 décembre 1783.

[66] A Londres, Cagliostro était harcelé par la campagne d’un autre Morande, le journaliste Charles Theneveau qui était payé par le gouvernement français pour écrire contre lui. Mais aussi par des agents qui payait différents personnes afin que celle-ci faux des fausses témoignages contre Cagliostro pour qu’il puisse être arrêté. C’est pour cela que Cagliostro s’était réfugié dans la maison de campagne des Loutherbourgs, à la périphérie de Londres.

[67] Lettre no 8 du 1er juin 1784.

[68] On a déjà montré dans le deuxième chapitre que pour Cagliostro la fièvre n’était pas du tout un symptôme à enlever à tout prix. C’est aussi la vision des alchimistes qui y voit un signe de transformation.

[69]Ce rêve est reproduit dans Compendio de la vita e della gesta, p. 40. L’inquisition qui avait publié ce pamphlet, avait ajouté des bruits qui attribuaient cette maladie à une déception amoureuse : «Tombé dans une maladie bilieuse assez grave, par le chagrin qu’il eut de ce que le mari d’une dame qu’il aimait éperdument, l’avait chassé de sa maison, il vit un jour son lit entouré de maçons de sa secte et feignant de se réveiller d’une profonde léthargie, il leur raconta qu’il avait eu une vision céleste. Voici la description qu’il en fit et qu’il a reconnue dans son procès.» Rey de Morande a dû être présent à cette scène à Bordeaux.