Chapitre - Chasse à l'homme - ou comment a-t-on fabriqué l’histoire de Joseph Balsamo

Chapitre VI

 

 

 

Chasse à l’homme – ou comment a-t-on fabriqué l’histoire de Joseph Balsamo

 

« Maintenant mes ennemis me croient battu. Ils se sont dits entre eux : foulons aux pieds cet homme qui nous connaît trop bien. Mais ils ne savent pas que malgré leurs efforts, je me révélerai triomphant, quand le temps de l’épreuve sera fini. Ils se réjouissent des blessures qu’ils m’ont faites et les insensés ne voient pas dans leur folle joie se balancer sur leur tête le nuage d’où la foudre doit partir.» - Cagliostro

 

Cagliostro a été partout poursuivi de pamphlets et de calomnies. Ces persécutions ont commencé à Strasbourg, lorsqu’il a proposé l’établissement d’un hôpital gratuit et d’un système médical entièrement indépendant de la Faculté de médecine. Elles sont devenues de plus en plus fortes au moment ou il était en train d’inaugurer la loge mère de l’Ordre égyptien et espérait obtenir que celui-ci soit reconnue par l’église catholique. A ce moment-là, tout un « engrenage » s’est mis en place pour l’empêcher d’agir : il a été impliqué dans le plus grand scandale du XVIIIème siècle, l’Affaire du Collier, il a été emprisonné, on lui a volé tout son argent pour le dépouiller de ses moyens de subsistances, il a été banni de France pour l’éloigner de ses disciples, malgré la décision du Parlement qui l’avait déclaré innocent. Une terrible campagne de presse est lancée simultanément dans tous les pays d’Europe. Tout cela a préparé son arrestation par l’Inquisition Romaine. Aucun des moyens pour discréditer un homme ne lui a été épargné et on lui a attribué tout ce que le genre humain pouvait avoir de pire. C’est alors, à ce moment-là, que l’on a fabriqué de toute pièce son identité avec Joseph Balsamo.

 

 

Les buts cachés de l’Affaire du collier

« La mort de la Reine Marie-Antoinette date de l’époque de l’Affaire du Collier. » - Napoléon Bonaparte

                                                    

 

En paraphrasant les paroles de Napoléon, on peut dire aussi que la fin de Cagliostro dans les mains de l’Inquisition date de l’époque de l’Affaire du Collier. Ce procès est un des plus célèbres et mystérieux de toute l’Histoire, et son énigme n’a pas été complètement éclaircie de nos jours. Une histoire compliquée, des jeux de coulisses, des grands noms... Pour les historiens, cette ténébreuse affaire annonce et prépare la Révolution française qui éclatera quatre ans plus tard. Goethe en parle en connaissance de cause comme d’une : « secousse qui mina les bases de l'Etat. Il détruisit la considération que le peuple avait pour la Reine et, généralement pour les classes supérieures, car, hélas, chacun des acteurs ne faisait que dévoiler la corruption où se débattaient la Cour et les personnes de haut rang. Ces intrigues détruisaient la dignité royale. Aussi l'histoire du Collier forme telle la préface immédiate de la Révolution. Elle en est le fondement. La Reine y perdit sa dignité, sa considération, elle y perdit dans la pensée populaire cet appui moral qui faisait d'elle une figure intangible. »

Certes, cette affaire a discrédité la Royauté, en faisant descendre dans la rue la personne sacrée de la Reine. Elle a discrédité la noblesse et l’Eglise catholique, par l’implication du plus haut ecclésiastique de France, le Cardinal et prince Louis de Rohan. Mais il y a eu une troisième victime dans ce procès, et dont on ne parle pas : Cagliostro.  

  Pour résumer l’Affaire, le 1er février 1785, le Cardinal Louis de Rohan reçoit des joailliers de la Couronne, Bohmer et Bassange, un collier fait de brillants d’une très grande valeur. Un mois avant, il avait négocié cette transaction avec eux, au nom de la Reine Marie-Antoinette. Du moins, c’est ce qu’il croyait, se basant sur les paroles de la comtesse Jeanne de la Motte Valois, qui se vantait être l’amie intime de la Reine. Comblé par l’honneur d’être choisi par la Reine pour une mission si délicate et secrète, désireux de rentrer dans les grâces royales, Rohan s’empresse de jouer ce rôle. Il se met garant pour le paiement et porte personnellement le collier à la Comtesse, qui lui affirme être chargée par la Reine de lui porter à Versailles le bijou tant désiré. Mais la Reine Marie-Antoinette ne recevra jamais ce collier. L’intrigante Comtesse le fera rapidement dépecer et enverra son mari en Angleterre pour le vendre. En impliquant le Cardinal, elle se sent à l’abri, comptant sur le fait qu’une fois la supercherie découverte, le Cardinal payera tout de sa poche pour éviter un scandale. Au mois d’août, la première échéance du paiement arrivée, les joailliers réclament leur argent directement à la Reine. Conseillé par le ministre Breteuil, qui était un ennemi acharné de Rohan, le Roi Louis XVI décide d’arrêter le Cardinal. Et il le fait d’une manière éclatante : devant toute la Cour, au moment où le Cardinal, en habits pontificaux, était en train de célébrer la messe du 15 août. Le scandale éclate ! Et le procès sera suivi par toute l’Europe.

Mais comment Cagliostro s’est-il trouvé impliqué ? Etait-il un des complices de Madame de la Motte ou bien l’auteur même de l’escroquerie comme la conscience collective le croit encore aujourd’hui ? A-t-il été arrêté tout simplement à cause de ses relations avec le Cardinal de Rohan ? En fait, aucune de ces variantes. Il a été dès le début la personne visé par cette escroquerie car, à peine arrêté, Jeanne de la Motte l’accuse d’avoir volé le collier. Et pendant quelques mois, jusqu'à ce que des preuves accablantes s’accumulent contre Jeanne de La Motte, les mensonges de cette femme feront de Cagliostro le principal accusé. Mais à la fin, la supercherie sera dévoilé et Cagliostro reconnu innocent par le Parlement français. Malgré cela, le Roi le chasse de France.

 

 

Arrêté juste avant l’officialisation de l’Ordre égyptien

« Quelques personnes me prévinrent qu'étant ami de Monsieur le Cardinal je pourrais bien être aussi arrêté. Mais, convaincu, de mon innocence, je répondis que j'étais résigné et que j'attendrais patiemment dans ma maison la volonté de Dieu et celle du Gouvernement. » - Cagliostro 

 

Le Cardinal de Rohan a été arrêté le 15 août. Les journées qui suivent, la confusion régnait à Paris et à Versailles. Personne ne comprenait la raison d’une arrestation si éclatante et une décision si inhabituelle de la part du Roi. Des bruits de toute sorte circulaient à Paris et à Versailles, car tout le monde ignorait la cause de cette arrestation. L’entourage du Cardinal craignait d’être impliquée, on conseilla à Cagliostro de se mettre à l’abri, pour ne pas être arrêté en tant qu’ami du Cardinal. Mais Cagliostro refusa et resta à Paris.

Pourtant, Cagliostro avait prévu depuis le mois de juillet un déplacement à Lyon pour le 14 août. Il devait s’y rendre pour inaugurer la loge mère de l’Ordre égyptien. Le secrétaire du Cardinal de Rohan, Ramond de Carbonnières, l’accompagne. On ne sait pas si le Cardinal devait aller lui aussi. Sarafina restait à Paris.

Un de ses amis strasbourgeois, Barbier de Tinan, qui se trouvait depuis le mois d’avril chez Cagliostro à Paris écrit à Jacob Sarasin[1] : « Il y a bien longtemps, mon cher Sarasin que je ne vous ai écrit, j’en avais bien envie mais je ne croyais pas devoir le faire, étant ici, je m’étais imposé la loi de n’avoir aucune correspondance qui ne me fut ordonné et on ne m’avait chargé de rien vis à vis de vous. Notre cher et incomparable maître a reçu hier de vos nouvelles, il m’a chargé de vous répondre et de vous marquer que si vous et Madame Sarasin aviez envie de le voir, il allait incessamment à Lyon où vous pourrez lui faire une visite. Il part d’ici en nombreuse compagnie de ses enfants le 14 du mois prochain et il y sera rendu le 17 au matin y restera quatre ou cinq jours et reviendra ici. Madame la comtesse n’est pas du voyage. Je ne puis vous marquer où il logera, mais vous pourrez vous en informer chez Madame Rey mère de Morande. J’imagine que si vos affaires vous le permettent vous vous procurerez cette satisfaction, je prends part au plaisir qu’elle vous causera. Vous verrez Carbonnières et Rey, ils sont du voyage. »  

Mais début août Cagliostro remet son départ pour le 17 et Barbier de Tinan annonce [2]: « Je vous préviens mon cher Sarasin, que le voyage de notre cher maître est retardé de quelques jours ; il ne part plus que le mercredi 17 pour arriver à Lyon le samedi 20 au matin. Mais actuellement cela parait certain, les avis sont donnés partout. »

Le 10 août, Rey de Morande écrit sur le même sujet à Gertrude Sarasin : « Je suis chargé de vous ajouter que M le Comte ira descendre et loger à l’hôtel des fermes, Place de la douane. Ce sera dans cet endroit ou chez ma mère, Maison Tolozan que vous pourrez envoyer prendre des informations pour être instruite du jour où arrivera M. le Comte. Devant partir le 17 de cette ville, il y a toute apparence que le 21 il sera à Lyon. D’après ses projets je n’imagine pas qu’il y séjourne plus de 7 ou 8 jours au plus. »

Le 13 août, Barbier de Tinan qui n’allait pas à Lyon, mais devait retourner à Strasbourg pour ses affaires écrit à Sarasin : « Je suis parti lundi et ai pris congé dimanche soir de notre cher maître que j’ai laissé toujours dans la résolution de partir mercredi 17 pour Lyon. Ainsi vous ne tarderez pas suivant vos projets de jouir du bonheur de le voir, l’Hôtel des fermes où il loge est le logement du directeur des fermes, que la Borde qui est du voyage l’a engagé d’accepter. Je suis enchanté que vous ayez pris la résolution d’y aller. »

Mais, hélas, le 17 août, Rey de Morande est obligé d’informer Gertrude que Cagliostro ne part plus pour Lyon : « Je viens de vous confirmer Madame la cruelle et funeste catastrophe arrivé à M. le Cardinal : vous n’ignorerez pas sans doute que le motif qui a donné lieu à sa disgrâce est l’histoire d’un collier de 16 cents mille livres. Il parait que M. le Cardinal a été trompé. Il est encore aux arrêts dans son appartement, mais suivant toutes les apparences son sort sera décidé demain ou après demain. Le voyage de M. le Comte à Lyon étant renvoyé et n’étant pas vraisemblable qu’il puisse l’effectuer en quelque temps, il me charge de vous mander de sa part qu’il ne faut plus espérer que vous puissiez le revoir dans cette ville, ainsi qu’il s’en était fait une fête et un plaisir, mais de vous assurer que ce ne sera qu’une chosez retardée et qu’il aura cette satisfaction ailleurs. »

 


[1] Lettre de Barbier de Tinan, 42, 27 juillet

[2] Lettre de barbier de Tinan à Jacob Sarasin, no 43, 6 août 1785.


Coupable et innocent – deux arrestations tellement différentes

« Est-ce ainsi que s’expédient en France toutes les lettres de cachet ? Si cela est, je plains vos concitoyens, surtout aussi longtemps que le baron Breteuil aura ce dangereux département. Quoi, mon ami ! Vos personnes, vos biens, sont à la merci de cet homme tout seul ? Il peut sur des exposés calomnieux, et jamais contredits, surprendre, expédier et faire exécuter, par des hommes qui lui ressemblent ou se donner l’affreux plaisir d’exécuter lui-même des ordres rigoureux qui plongent l’innocent dans un cachot et livrent sa maison au pillage?» – Cagliostro

 

La comtesse de la Motte est arrêtée le 17 août, Cagliostro et sa femme le 23. L’arrestation de la coupable, la comtesse de la Motte a été faite à la légère, malgré le fait que la Police avait contre elle une accusation faite par le Cardinal et d’autres indices qui l’incriminaient. On n’arrête pas les complices de Jeanne de la Motte : son mari, le comte de la Motte, son secrétaire et amant Reteaux de Villette, mais on se dépêche d’arrêter Cagliostro et sa femme, seulement sur les seules déclarations d’une femme déjà suspecte.                                                                                                                     

 Le soir du 17 août, avant son arrestation, la comtesse de la Motte est allée visiter le duc de Penthièvre. Son ami, l’avocat Jacques Claude Beugnot l’a raccompagnée à la maison et note dans ses mémoires les circonstances qui ont précédé son arrestation. Il l’aide même à brûler certaines lettres et documents compromettants. Mais même s’il était un de ses amis il ne peut pas cacher son étonnement devant le comportement des autorités : « Je n’ai jamais pu me rendre raison de la conduite du ministre au début de cette affaire. Le Cardinal de Rohan est arrêté le 15 à midi, et dès l’explication qu’il fournit dans le cabinet du toi, en présence de la Reine, de M. de Vergennes et du baron de Breteuil, il déclare qu’il a été trompé par une femme qui s’appelle la comtesse de Valois de Lamotte. Il n’y avait pas à hésiter sur une pareille déclaration : vingt quatre heures suffisaient pour faire arrêter Mme de Lamotte à Bar sur Aube. Cependant la journée du 16, celle du 17 passent et c’est seulement le 18 à cinq heures du matin que s’exécute cette mesure si pressante !  On arrête Mme de Lamotte mais on l’arrête seule. Ce n’est que cinq jours après qu’on se présente pour arrêter son mari, comme si celui-ci averti par la sort de sa femme de ce qui l’attendait, avait du se tenir tranquille chez lui et se préparer dévotement à un voyage pour la Bastille. Huit jours après qu’on sait le départ de M. de Lamotte on s’avise enfin de songer aux diamants, on revient à Bar sur Aube les demander et apparemment avec l’espoir de ne pas les trouver. Car comment pouvait-on supposer que M. de Lamotte, à qui on en avait laissé le temps, ne les avait pas emportés ou ne les avait pas mis en lieu de sûreté ? A Paris on donne à Villette, le secrétaire de confiance de Mme de Lamotte le loisir de se retirer en Suisse, et il y met le temps. Car ce Villette, le plus lent et le plus imprudent des hommes, passe deux jours à Paris s‘informer des progrès de l’affaire et il ne se décide à s’éloigner que lorsque il est forcé par des gens qui lui portaient quelque intérêt. Comment expliquer cette conduite de Breteuil ?

Ce qui est incontestable ici c’est que la fameuse affaire du collier a été dès l’origine dirigée par le ministère avec une telle impéritie que les amis du Cardinal on été autorisés à accuser le baron de Breteuil d’avoir tout ménagé sur le triomphe de sa passion et de ses ressentiments. J’ai quelques raisons de croire que les deux causes ont concouru et je trouverai bientôt l’occasion de donner les motifs de mon opinion. 

Supposons que l’affaire ait été menée avec intelligence et fermeté. Dès le 15 on eut mis les scellés à Paris chez Mme de Lamotte, arrêté ses deux secrétaires et avec eux tous ceux qui avaient des rapports intimes dans la maison. Le 16, on eut saisi à Bar sur Aube M. et Mme de Lamotte, leurs papiers, leurs diamants et encore leurs affidés dans cette ville. On eut réuni

tout cela à la Bastille et alors l’instruction eut été trop facile. Par exemple, on eut trouvé dans l’écrin de Mme de Lamotte une bonbonnière que j’y ai admirée dix fois. Le sujet du dessus de boite était un soleil levant qui dissipait les nuages à l’horizon; on faisait jouer un ressort, et, sous ce premier sujet, on trouvait un portrait de la Reine, vêtue d’une simple robe blanche, sans autre parure sur la tête que ses cheveux relevés à la mode de l’époque et les deux boucles qui, de chaque côté, lui tombaient sur le col, et tenant une rose à la main, précisément dans l’attitude et le costume du rôle qu’avait joué Mlle d’Oliva dans le bosquet de Versailles. On aurait saisi bien des détails d’un grand intérêt, mais qui devait disparaître dès qu’on n’a plus traité l’affaire que comme une simple escroquerie où il ne restait d’extraordinaire que le nom des personnages qui y figuraient. » Le comportement des autorités est vraiment suspect, d’autant plus que la Police savait depuis le mois de février qu’une Comtesse de la Motte avait essayé de vendre des diamants très chers à des prix bas, comme s’ils étaient volés[1].    

Dès son premier interrogatoire, elle se défend en accusant Cagliostro. Elle raconte que le collier a été acheté par le Cardinal sur le conseil de Cagliostro. Sa version des choses n’est pas du tout claire, car elle dit que c’est Cagliostro qui a les diamants et en même temps que le Cardinal leur a donné le collier, à elle, Comtesse de la Motte, et à son mari pour les vendre à Londres. Mais, ajoute-elle, c’est Cagliostro qui a ordonné au Cardinal, par le pouvoir qu’il exerce sur lui, de faire tout cela. La rencontre entre le Cardinal et la soi-disante Reine dans le parc du Versailles[2] n’est pas réelle. Le Cardinal aurait imaginé voir tout cela dans une des carafes que Cagliostro utilisait pour ses expériences. Lamotte prétend aussi que Sarafina s’est fait passer pour l’amie intime de la Reine, racontant au Cardinal qu’elle avait une correspondance suivie avec Marie-Antoinette. En tant que maîtresse du Cardinal, Sarafina aurait reçu en cadeau des grands diamants du collier volé.

Tous ces fantasmagories issues de l’imagination de Jeanne de la Motte ont été crues aveuglement par les enquêteurs. Ils circulaient sur le compte de Cagliostro tant d’histoires, les unes plus invraisemblables que les autres, que tout cela semblait être plausible. Le résultat fut que le commissaire Chesnon et l’inspecteur de Brugnières se présentèrent Rue Saint Claude pour arrêter Cagliostro et Sarafina. Mais si on compare les deux arrestations, on est obligé d‘avouer que les choses ont été complètement inversés – tout ce que devait être appliqué pour Madame de la Motte a été appliqué pour Cagliostro.

« Le 23 août 1785, le Commissaire Chesnon se transporta dans ma maison, raconte Cagliostro, suivi d’un Exempt et de huit hommes de la Police ; il me dit qu’il avait ordre de me faire conduire chez M. le Lieutenant de Police. Le nombre de gens dont il était accompagné, me fit soupçonner qu’il était question de quelque chose de plus sérieux. Je le pris en particulier et lui demandai s’il n’y avait pas d’ordres contre mon épouse ; il me rassura en me donnant sa parole d’honneur qu’il n’y avait d’ordres que contre moi seul.

Il me demanda mes clefs et m’obligea d’ouvrir mon secrétaire ; ce que je fis en effet. Il s’y trouvait différents médicaments et entre autres six bouteilles d’un baume précieux. L’exempt, nommé des Brugnières, s’empara, en ma présence, des objets qui lui convenaient et notamment de quatre bouteilles de baume. Les Sbires qu’il avait amenés, imitèrent leur chef et le pillage commença. Je voulais refermer mon secrétaire, le commissaire m’en empêcha. Je demandai, pour toute grâce, la permission de me servir de ma voiture pour aller où je devais être conduit : on me la refusa. Je me réduisis à demander du moins la faveur de monter en fiacre dans ma cour ; même refus. Le Commissaire, jaloux de montrer sa proie à la populace assemblée, voulut que je fisse à pied une partie du chemin ; ses ordres furent exécutés avec la dernière rigueur. Quoique ma soumission fût entière et que je ne fisse pas l’ombre de la résistance, des Brugnières me prit par le collet de mon habit et me traîna le long des boulevards.

Des pistolets d’arçon étaient dans ses poches d’habit, des pistolets de poche dans ses goussets ; il avait eu l’affectation d’en laisser sortir les crosses et comme si ce ridicule appareil n’avait pas suffit pour le rassurer, quatre alguazils m’entouraient, me pressaient et veillaient sur tous mes mouvements. Pour mieux tromper ma femme et les gens de ma maison, l’on me fit prendre le chemin diamétralement opposé à celui du lieu que j’allais habiter. Je remontai le boulevard depuis la rue Saint-Claude, jusque vis-à-vis la rue des Filles du Calvaire. Ce fut là où je trouvai le fiacre qui me conduisit à la Bastille. »

Chez Jeanne de la Motte, on fait une perquisition sommaire et on laisse diamants, argent, documents et bijoux[1], objets qui étaient très liés au collier. Alors que chez Cagliostro, on a tout pris, surtout les manuscrits et les élixirs qui n’avaient rien à faire avec le vol du collier. Et pourquoi avoir arrêté Sarafina ? On a vu que le Comte de la Motte n’avait pas été arrêté sur place, même s’il était présent. On a donné un ordre contre lui que quelques jours après, comme si on voulait lui laisser le temps de s’enfuir. Et surtout, pourquoi avoir joué toute cette comédie devant Cagliostro, en l’assurant qu’il n’y a pas d’ordre contre sa femme?

« Le Commissaire était resté chez moi avec le reste de sa troupe ; il attendit que des Brugnieres et son escouade fussent de retour. Alors il fit sortir toutes les personnes qui étaient dans l’appartement de la Comtesse de Cagliostro, sans en excepter sa femme de chambre ; devenu le maître de ma maison et n’ayant pour témoin de ce qu’il entreprendrait qu’une femme à demi morte de frayeur, il ferme la porte en dedans à double tour et fait ouvrir toutes les armoires et toutes les garde-robes; chapeaux, plumes, robes, linges, tout est chiffonné, bouleversé, entassé pêle-mêle. On met dans un carton l’argent et les effets précieux ; on ferme le carton ; on l’entoure d’un ruban. Le Commissaire met un cachet sur les bouts du ruban; il exige que la Comtesse de Cagliostro en fasse autant avec un cachet représentant une tête. En vain demande-t-elle la permission d’y apposer son cachet ordinaire, gravé avec plus de soin et plus de détails et par cela plus difficile à contrefaire, le Commissaire s’obstine et la Comtesse de Cagliostro est obligée de mettre sur le carton, qui est supposé contenir toute ma fortune, l’empreinte du cachet que le Commissaire a choisi. On ne met point de scellés ; on laisse les clefs tant aux armoires qu’au secrétaire ; on ferme l’appartement. Ma femme est portée dans un fiacre ; trois hommes de la Police y montent avec elle ; on l’emmène à la Bastille et l’on remet au sieur de Launay, gouverneur de cette prison, le carton avec les clefs de l’appartement. »

Cette manière inhabituelle de se comporter transforme cette arrestation en un pillage et fait le sujet d’un procès entre Cagliostro et le commissaire Chesnon. Et on l’empêchera par tous les moyens de récupérer les biens volés, comme si le but était de le laisser sans argent et autres moyens pécuniaires.

Au fur et à mesure que les recherches et les interrogatoires progressent, on apprend que les faits on été très différents de l’histoire que Jeanne de la Motte avait raconté au début. Les témoins déclarent que c’est elle qui se faisait passer pour l’amie intime de la Reine, que c’est elle qui disait avoir une correspondance suivi avec Marie-Antoinette (en plus, on découvre que Sarafina ne savait pas écrire), son complice Reteaux de Villette, qui avait contrefait l’écriture et la signature de la Reine, est arrêté et avoue tout, on découvre les joailliers contactés par le Comte de La Motte à Londres, et ce dans le but de vendre les diamants, etc. etc. Et enfin, elle-même avoue dans une des confrontations avec le Cardinal de Rohan, vers la fin du procès : « qu’elle convient très  volontiers et très positivement que non seulement Cagliostro était innocent, mais qu’il n’était même pour rien dans toute l’Affaire du collier et qu’elle n’avait cherché à l’impliquer que parce qu’elle lui en voulait depuis longtemps. ».[2]

  

La Motte, l’instrument du clan d’Orléans et de la franc-maçonnerie

«Impliqué je ne sais comment, dans de si grands intérêts, diffamé de la manière la plus étrange par une femme à laquelle je n’ai jamais fait aucun mal… » - Cagliostro

 

Mais qu’est-ce qui aurait pu déterminer la Comtesse de La Motte[3] à impliquer Cagliostro ? La vengeance ? L’abbé Georgel semble être de cet avis : « Madame de la Motte qui ne jugeait pas suffisants les bienfaits du Cardinal depuis que Cagliostro lui avait conseillé de lier sa bourse en ce qui la concerne. » De plus, Cagliostro, avec ses contradictions et son mystère, paraissait être fait pour qu’on lui attribue les plus invraisemblables faits. Est-ce tout ? Si, après avoir été acquitté dans ce procès, les choses s’étaient arrêter là, nous pourrions adopter cette hypothèse. Mais ce n’est pas le cas.

 

Pendant le procès du collier, La Motte a publié deux mémoires, tous les deux semblant être plus des attaques directes contre Cagliostro que des défenses de Jeanne de la Motte. D’ailleurs, elle va avouer que ces mémoires ont été écrits en son nom : « On assure que la dame de la Motte, dans l’une des séances de sa confrontation avec M. le Cardinal de Rohan, a soutenu qu’elle n’était pas l’auteur des faits contenus dans les deux premières mémoires qui ont été publiés en son nom et qu’elle a dit notamment que le second, qui n’est point signée d’elle, avait été composé et publié à son insu et sans sa participation[4]. »

Bizarre manière de défendre un accusé ! Alors qui a écrit ces mémoires, en transformant ce procès dans une lutte personnelle avec Cagliostro ? Qui se servait de Madame de la Motte ? Qui pouvait écrire ainsi : « L’idole est terrassé, l’homme reste », « un de ces personnages que le vulgaire ignorant appelle des hommes extraordinaires ; empirique dans l’art des cures humaines, bas alchimiste, rêveur sur la pierre philosophale, faux prophète dans les sectes dont il se dit instruit, profanateur du seul culte vrai, qualifié par lui-même comte de Cagliostro »[5]

Certes, pas une femme comme Jeanne de la Motte. On dirait plutôt le style et le langage de certains cercles occultes, très fâchés par la concurrence et l’opposition que Cagliostro leur faisait par l’établissement de l’Ordre égyptien.              

 

Si Madame de la Motte n’avait pas eu d’étroites relations au plus haut niveau de la maçonnerie officielle, on aurait pu croire que tout cela était une folie. Mais elle est reçue avec une familiarité qui étonne tout le monde par le Duc de Penthièvre[6]. Elle est visitée en prison par la princesse de Lamballe[7], Grande Maîtresse des loges d’adoption de toute la France. Peu après cette visite, elle réussit à s’évader et à rejoindre Londres, avec un aide mystérieux. A peine est-elle arrivée, que le Grand Maître du Grand Orient de France, le duc d’Orléans, s’y rend pour la rencontrer. A Londres, elle est harcelée constamment par des personnes inconnues, que l’on dit être « des agents du duc d’Orléans », puis elle meurt dans des conditions très suspectes, tombant d’une fenêtre, au moment où ces personnes forçaient sa porte.

Trop de coïncidences, surtout que quelques mois avant l’Affaire du Collier, Cagliostro avait eu un fort conflit avec la franc-maçonnerie officielle.


[1] Apres l’arrestation de Jeanne de la Motte, son mari rompt les scellés posés par la Police sur les portes, il prend des bijoux et de l’argent en valeur de 100 000 livres et les met à l’abri chez sa tante, Madame de Surmont. Lorsque les policiers arriveront quelques jours après, ils trouveront la maison vide.

[2] C’est ce que les enquêteurs ont noté à cet interrogatoire, car cette déclaration est accompagnée de la note suivante: « telles sont en propres termes les derniers mots de la dame de la Motte à cette confrontation. » Compte rendu de ce qui s’est passé au Parlement relativement à l’affaire de M. le Cardinal de Rohan, Paris, 1786, p. 107

[3] Cagliostro avait appelée cette femme : « la messagère des légions infernales ».

[4] Requête à joindre au Mémoire du comte de Cagliostro, 29 mai 1786, p.7

[5] Cagliostro a répondu à ces inepties dans son Mémoire : « ‘Empirique’. Je me rappelle d'avoir souvent entendu ce mot dans la bouche de certaines personnes ; mais je n'ai jamais pu savoir au juste ce qu'il signifiait. Aurait-on voulu par là désigner un homme qui, sans être Docteur, a des connaissances en Médecine, qui va voir les malades, et ne fait point payer ses visites, qui guérit les pauvres comme les riches, et ne reçoit d'argent de personne : en ce cas, j'en conviens, j'ai l'honneur d'être Empirique. ‘Bas Alchimiste.’ Alchimiste ou non, la qualification de bas ne convient qu'à ceux qui demandent et qui rampent ; et l'on sait si jamais le Comte de Cagliostro a demandé des grâces ou des pensions. ‘Rêveur sur la Pierre Philosophale’. Quelque sait mon opinion sur la Pierre Philosophale, je me suis tu ; et jamais le Public n'a été importuné de mes rêveries. « Faux Prophète, etc. » Je ne l'ai pas toujours été. Si M. le Cardinal de Rohan m'eût cru, il se serait défié de la Comtesse de la Motte; et nous ne serions pas où nous sommes. «Profanateur du seul Culte vrai» Ceci est plus sérieux. J'ai toujours respecté la Religion. Je livre ma vie et ma conduite extérieure à l'inquisition des Lois : quant à mon intérieur, Dieu seul peut m'en demander compte. »

[6] Sa fille Marie Adélaïde de Bourbon avait épousé le duc d’Orléans, qui deviendra Grand Maître du Grand Orient de France et son fils, le prince de Lamballe avait épousé celle qui deviendra la Grande Maîtresse des loges d’Adoption. Le soir avant son arrestation, Madame de la Motte avait rendu visite au duc de Penthièvre à Clairvaux. Le duc qui normalement tenait beaucoup à l’étiquette l’a fait descendre au salon, par un escalier réservé seulement aux princes du sang, ce qui voulait dire qu’il lui reconnaissait devant tout le monde la descendance royale, car elle se disait Valois. Voir Mémoires de Beugnot.

[7] C’est Bauchamont qui le note dans ses Mémoires le 22 août 1786, sans cacher son étonnement, surtout que la princesse se montre très insistante : « Ces jours derniers, madame la princesse de Lamballe est allée visiter l'hôpital général qu'elle ne connaissait pas ; après en avoir examiné tous les détails, elle a   demandé à voir madame de la Motte. La supérieure, lui a fait des excuses et a éludé cette visite. La princesse a insisté, et a fait valoir sa qualité de princesse du sang, qui lui donnait le privilège de pénétrer partout. » 

[1] Le 9 février 1785 Jeanne de la Motte donne à son secrétaire et complice Reteaux de Villette des diamants du collier pour les vendre. Le 12 février le joaillier Adan porte plainte contre lui devant l’inspecteur de Brugnieres, le même qui va arrêter Cagliostro. De Brugnieres fait une perquisition au domicile de Reteaux et l’amène à la Police pour s’expliquer. Et Reteaux déclare qu’il a reçu les diamants d’une dame qui s’appelle Jeanne de La Motte Valois.

[2] Pour convaincre le Cardinal, la comtesse de la Motte paie une prostituée pour jouer cette farce la nuit dans le parc de Versailles. La scène est réelle car la fille, qui s’appelait Nicole d’Oliva, reconnaîtra tout lors de son arrestation, ainsi que Reteaux de Villette et le baron de Planta qui y ont assisté.

Le congrès des Philalètes

« Dieu seul peut décider entre vous et moi. Vous dites que vous cherchez la vérité, je vous la présentais et vous l’avez méprisé. Puisque vous préférez un amas de livres et d’écrits puérils au bonheur que je vous destinai, puisque vous êtes sans foi dans les promesses du Grand Dieu ou de son ministre sur la terre je vous abandonne à vous-même. Malheureux Philalètes vous semez en vain, vous ne recueillerez que de l’ivraie ! »11 bisCagliostro

La franc-maçonnerie avait été créée pour réunir les élites, sous de beaux principes, celle de la fraternité, de la recherche de la vérité, de la charité etc... Elle essayait d’attirer particulièrement des personnes ayant de la fortune, ou une position sociale, ou encore des relations pouvaient influencer la société. Il y avait des nobles, des politiciens, mais aussi des intellectuels et des artistes, qui par leurs ouvrages étaient ce qu’on appelle aujourd’hui des «formateurs d’opinion.» Mais une fois tous ces gens réunis, après les avoir soumis à de terribles serments, qui les obligeaient à obéir aveuglement à leurs chefs, ils furent utilisés pour détruire l’ordre social existant. Car c’est la franc-maçonnerie qui a servi de « base de manœuvre » pour préparer et déclencher les révolutions qui ont changé le visage de l’Europe à la fin du XVIIIème siècle. C’est par le réseau des loges maçonniques que l’illuminisme a été répandu, prônant la suprématie de la lumière de la raison. Et c’est surtout un groupe, qu’on appelait « Les perfectibles » ou « Les Illuminés de Bavière », qui ont eu la mission d’infiltrer ces idées dans toutes les loges de l’Europe, et de les réunir dans une unique direction pour déclencher en France une révolution. Tout cela avait été décidé lors d’une réunion secrète à Wielhelmsbaden en 1782. La France a été choisie pour commencer ce qu’on appelait l’instauration de la «République universelle». Mais pour réaliser cela il fallait détruire l’ordre social existant, c'est-à-dire la monarchie.

                                            

Le premier soin a été de réunir toutes les loges françaises sous une seule direction. C’est ainsi qu’en 1771 fut créé le Grand Orient de France, et le duc d’Orléans choisi comme Grand Maître. Ce choix n’a pas été un hasard, car le duc d’Orléans était le cousin de Roi et le premier prince du sang, c'est-à-dire qu’il avait le droit au trône après les fils et les petit fils du Roi. Sa position contre le Roi et la Reine était bien connue à l’époque. A cause de ses ambitions au trône, il semblait être le plus indiqué à servir d’instrument pour les plans des Illuminés.

Ici entre un jeu un autre personnage, qui a eu un rôle important pendant la Révolution, Honoré Gabriel Riqueti, marquis de Mirabeau[1]. Pendant un séjour en Allemagne, il était devenu membre des Illuminés de Bavière[2] et en 1773, il avait arrangé la rencontre entre le chef des Illuminés, Adam Weishaupt et le Grand Maître du Grand Orient de France, le duc d’Orléans. On a promis au duc de créer un rite français. En échange, il devait adopter les rituels établis par les Illuminés. Cela a été réalisé jusqu’en 1786[3].

Dans ce vaste projet, la loge des « Amis réunis » avait comme rôle d’entretenir les relations avec les loges de toutes l’Europe. Savalette de Langes avait fondé cette loge en 1771, et au sein de celle-ci, un rite appelé Les Philalètes (amis de la vérité), qui avait comme but de créer une vaste bibliothèque ésotérique. C’est sous les auspices de cette loge, que vers la fin de 1784 on a décidé d’organiser à Paris un grand Congres européen de la franc-maçonnerie, que l’on a appelé le Convent des Philalètes. Ce congrès avait comme but de débattre de dix points, dont un était : « quel est celui des régimes actuels qui serait le meilleur à suivre, comme le plus propre à faire faire aux disciples zélés et laborieux de prompts et utiles progrès dans la vraie science maçonnique ?»

Les choses se sont compliquées lorsqu’il a dû être décidé si Cagliostro devait être on non invité à ce Convent. Adeptes des idées rationalistes, les francs-maçons rejetaient toute approche mystique, ou incompréhensible pour la raison, les qualifiant automatiquement comme étant de la charlatanerie. Pour la grande majorité d’entre eux, Cagliostro n’était donc qu’un charlatan. Mais ils craignaient aussi un scandale s’ils ne l’invitaient pas, car ils voulaient donner l’impression qu’ils étaient ouverts, eux qui prétendaient chercher la vérité. D’autre part, s’ils invitaient Cagliostro, cela pouvait être interprété comme une acceptation et une marque de considération envers lui. Or Cagliostro faisait partie des maçons non « reconnus [4] ». Dans un recueil de documents de la maçonnerie, publié sous le titre d’Acta latomorum[5], on retrouve les traces de cette histoire.

             

Le président du congrès, Savalette de Langes rend compte de ce qui s’est passé : « Le comte de Cagliostro n'était point à Paris[6] lorsque le Conseil des Philalètes s'est déterminé à convoquer le Convent fraternel qui nous rassemble en ce moment : j'ai proposé d'y inviter le comte de Cagliostro ; plusieurs Frères s'y sont opposés ; il semblait qu'il n'en devait plus être question, lorsque tout à coup on a appris l'arrivée à Paris du comte Félix[7] (c'était le comte de Cagliostro.) Le Convent n'était pas encore ouvert, et dans une assemblée générale du Conseil des Philalètes, destinée à mettre en ordre les pièces du Convent, on remit en délibération si l'on enverrait les circulaires au dit comte ; les avis furent de nouveau partagés, et cependant il fut décidé qu'on l'appellerait sur l'observation de quelques Frères qui dirent, qu'il fallait connaître l'erreur et l'imposture pour savoir s'en garantir ; que si le Frère Cagliostro avait réellement des connaissances précieuses, il était contre les principes de la société de ne point chercher à le connaître ; que si, au contraire, cet homme n'était qu'un charlatan, un imposteur, il fallait le convoquer encore pour pouvoir l'apprécier, et pour garantir nos Frères de l'illusion qu'il répand depuis nombre d'aunées. »

Voila donc quelle était l’image qu’ils avaient sur Cagliostro. Mais une fois l’avoir rencontré ils changeront complètement d’avis, à tel point qu’ils se hâteront , Savallete de Langes en premier et beaucoup d’autres, de demander être initié dans son système. Mais « le charlatan », comme ils préféraient l’appeler, ne se hâte pas d’être reconnu par la franc-maçonnerie, il n’en a pas besoin. C’est seulement le 10 mars 1785 que Cagliostro répond à cette lettre. Il est prêt à participer, mais à condition qu’ils brûlent leur archives[8]. Voilà ce que Cagliostro les écrit : « Le Grand Maître inconnu de la Maçonnerie véritable a jeté les yeux sur les Philalètes et les deux invitations qu'ils ont répandues dans le peuple de leurs Frères. Touché de leur piété, ému par l'aveu sincère de leurs besoins, il daigne étendre la main sur eux et consent à porter un rayon de lumière dans les ténèbres de leur Temple. L'existence d'un seul Dieu qui fait la base de leur foi, la dignité originaire de l'homme, son pouvoir et sa destination, tout, en un mot, ce qu'ils croient, le Grand-Maître inconnu veut le leur prouver. Ce sera par des actes et des faits, ce sera par le témoignage des sens, qu'ils connaîtront Dieu, l'homme et les intermédiaires spirituels créés entre l'un et l'autre ; connaissance dont la vraie Maçonnerie offre les symboles et indique la route. Que les Philalètes, donc, embrassent les dogmes de cette Maçonnerie véritable ; qu'ils se soumettent au régime de son chef suprême ; qu'ils en adoptent les constitutions. Mais, avant tout, le sanctuaire doit être purifié ; avant tout, les Philalètes doivent apprendre que la lumière peut descendre dans le Temple de la foi et non dans celui de l'incertitude… Qu'ils vouent aux flammes ce vain amas de leurs archives : ce n'est que sur les ruines de la tour de confusion que s'élèvera le temple de la vérité. »

Le 6 avril 1785 la loge de Lyon, la Sagesse triomphante, envoie elle aussi une lettre au Congrès, rédigée dans les termes suivants : « Ils existent ces Maçons qu'aucun lieu de la terre n'avait encore offert à vos yeux, leur voix fraternelle ose vous dire : ‘Ne cherchez plus.’ Nous avons vu l'immuable vérité s'asseoir au milieu de nous sur les débris du doute et des systèmes. Vous la verrez, très chers frères, descendre dans votre atelier dès l'instant où vous abandonnerez à l'insensé qui bâtit sur le sable, ces nombreux matériaux qui n'ont d'utile que le motif qui vous les a fait rassembler. Ah! Bénissez heureux Philalètes, le jour où vous attirâtes sur vous le regard de notre Maître. Sa bonté vous ouvre la route qui conduit à la science : aujourd'hui hommes de désirs, demain vous pouvez devenir hommes nouveaux et satisfaits.» 

Grande dilemme pour les Philalètes qui commencèrent à s’esquiver pour pas sacrifier leurs précieuses archives « fruit des recherches les plus suivies et du zèle le pus infatigable ». Et pour s’en sortir, ils trouvent un subterfuge, et prétendent que cette demande ne peut être adressée qu’à une loge et pas au Congrès, que les archives appartiennent à une loge et pas au Congrès. Ils envoient le baron de Gleichen pour parler avec Cagliostro et lui demander de renoncer a cette demande. Cagliostro est patient. Il accepte qu’avant de brûler leurs archives il lui envoie une députation composée de trois frères, pour se faire initier et vérifier eux-mêmes son enseignement. Encore dilemme pour les Philalètes. Ils s’esquivent et ajournent la réponse en prétendant que celui qui devait la rédiger, le marquis de Chef de Bien est parti à l’improviste et son remplaçant ne connaît pas suffisamment cette histoire pour formuler une réponse satisfaisante.

Le 16 avril on décide, après de longues délibérations, d’envoyer les trois députés chez Cagliostro, avec mission de soigneusement vérifier les moindres gestes et paroles du « charlatan ». Et surprise pour les amis de la raison ! Le rapport des députés montre que celui-ci n’est pas du tout un charlatan.

« Les Frères députés ont été admis à l'audience de M. le comte de Cagliostro, à l'instant même qu'il a été instruit de leur mission ; ces Frères ont cherché à lui faire distinguer ce qu'il a toujours paru confondre, c'est à dire des Maçons assemblés en convent et la R. L. des Amis Réunis. Il n'y ont pas pleinement réussi, et M. le comte a semblé croire qu'il ne devait correspondre qu'avec les Frères qui ont signé les circulaires, ne voulant jamais admettre que leur pouvoir cessait à l'instant même où leur objet était rempli par la formation du Convent qu'ils avaient désirée. Cependant il s'est engagé de remplir les vues des Maçons qui lui marquaient de la confiance, et a promis de leur faire obtenir les lumières qu'ils cherchaient. Sans s'engager à rien, il a montré le désir, ou du moins l'a laissé deviner, d'entretenir une correspondance suivie avec le Convent, et peut-être même d'y faire des prosélytes. Sa doctrine doit être regardée comme sublime et pure ; et sans avoir parfaitement l'usage de notre langue, il l'emploie comme les prophètes s'en servaient autrefois. »

Lors d’une deuxième rencontre, le 20 avril, les trois seront reçu maçons égyptiens.

« Enfin, plein de confiance et de bienveillance pour les députés, il leur a fait franchir les premiers pas de la carrière égyptienne, en leur communiquant, pour eux seulement et sous le sceau de la parole d'honneur, les règlements de l'Ordre et le premier grade égyptien. Les députés ont entrevu, dans cette communication, une annonce de vérité qu'aucun des Grands Maîtres n'a aussi complètement développée. Les députés ne peuvent que se louer de la franchise loyale du Maître du Rite égyptien, de la méthode très conséquente qui règne dans ses discours comme dans ses écrits et, sans prononcer sur le fonds, ils avouent qu'ils sont pleinement satisfaits des formes. »

Oui, les formes, car c’est cela qui les préoccupait avant tout. Après avoir reçu tant de preuves, le Congrès se hâte de répondre à la première lettre que la Sagesse triomphante leur avait écrit, plus d’un mois avant. Leur attitude mécontente Cagliostro, car ceux qui au début se montraient si méfiants, maintenant en voyant qu’ils ont de choses à apprendre de Cagliostro essaient d’être assimilés aux Philalètes.

La Sagesse triomphante leur répond : « Que sont aux yeux de la sagesse les vaines formalités de l'usage? Le Convent a remis des circulaires d'invitation, et le conseil des Philalètes vous a rassemblés ; les Philalètes espéraient des secours plus puissants de la divine Providence que des préparatifs de la puissance humaine. Cette confiance était leur mérite ; la providence l'a couronnée et la voix de la vérité est parvenue jusqu'à eux. En frappant leurs oreilles, elle a retenti jusqu'aux vôtres ; ils vous avaient associés à leur bonheur. Vous ne l'avez pas écoutée cette voix et parce que la vérité n'est pas descendue au milieu de vous, vous avez refusé de faire un pas pour monter jusqu'à elle. Vous demandez la communication de nos lumières, comme si nous ne vous l'avions pas offerte. Vous la voulez à votre manière, comme si la véritable doctrine excluait les règles, la bonne foi et la prudence. Vous nous faites des questions préliminaires, tandis que nous avons voulu prouver, par le témoignage irrécusable des sens, que nous connaissons à fonds la science. Vous nous ramenez dans le parvis du temple, tandis que nous vous avons parlé du fond du sanctuaire. Ainsi donc vous préférez des mots à des choses, le vague des discussions à la certitude des faits. Triste condition de la nature humaine ! Nos connaissances mêmes nous égarent. La vérité en nous donnant le pouvoir d'éclairer de son flambeau celui qui la cherche et la prise, ne nous permet pas de la faire briller aux yeux de celui qui la néglige ou qui la dédaigne. »  

Et ce que Cagliostro lui-même leur écrit est encore plus terrible : « Pourquoi plier à vos interprétations des paroles immuables ! Nous avons voulu donner, et en donnant nous avons prescrit des lois. Avez-vous pensé que ces lois étaient celles du caprice, et n'avons-nous pas subordonné à leur exécution littérale les espérances que vous avez reçues dernièrement de notre bouche? Ces lois sont l'anéantissement d'un vaste dépôt d'archives. Si vous n'avez pas d'archives, ce n'est pas à vous à qui nous avons voulu accorder des preuves.  

C'est tout un corps qui a demandé des lumières ; ce corps a des archives qu'il a mises en communion entre lui et les personnes qui ont concouru à son projet. C'est aux invitations circulaires de ce corps que nous avons répondu. Ce sont ces archives mensongères que nous avons mises à prix. C'est à la communion entière que nous avons fait espérer la vérité ; mais tel a été le sort de la lettre fraternelle de nos enfants de Lyon, accompagnée de nos ordres, que ce paquet adressé, suivant les Philalètes, d'une manière incertaine, a trouvé beaucoup de monde pour le recevoir et personne pour y répondre.

Et cela parce qu'une division subtile s'est formée entre vous pour le salut des archives, en sorte que ceux qui les possèdent ont équivoqué sur nos offres, et que ceux qui se présentent à nous, équivoquent sur les archives.

Quoi donc ? Ceux qui étaient réunis autour de ce monument de folie, ne peuvent se réunir autour de celui de la sagesse ! Eh bien ! S'il n'existe pas chez vous un corps qui réunisse la volonté de jouir de nos offres, au pouvoir d'acquitter les charges que nous imposons, accordez-vous entre vous ; nous ne sommes pas venus pour vous accorder et vous distinguer en Amis Réunis de je ne sais quelle classe, et en Couvent de je ne sais quelle convocation ; et si vous vous isolez, vous députés d'une portion de cet assemblage, rappelez-vous que l'espérance que nous vous avons donnée et que nous donnons à tous particuliers honnêtes, est d'être admis à l'apprentissage selon notre Rite et selon ses délais, dans la Loge Mère de notre fondation, et non la promesse de communiquer sans apprentissage, les preuves que nous avions offertes et destinées aux représentants d'un corps qui doit faire à la vérité et à l'humanité le sacrifice du vain amas de ses archives. Si nous ne nous sommes pas entendus dans la simplicité de nos lois, comment le pourrions-nous dans nos engagements ? Nous abandonnons donc une œuvre chère à notre cœur, et si le Grand Dieu daigne pardonner à une société qui refuse sa lumière, qu'il efface de votre mémoire le souvenir de nos offres et de son délire ! »

 


271bis : L’auteur aurait voulu ici expliciter le contexte philosophique et religieux de l’Allemagne dans le contexte des enjeux de ce congrès.

[1] Il est intéressant à remarquer que la sœur de Jeanne de la Motte devait épouser le neveu de Paul Barras, qui était ami de Mirabeau.

[2] Les Illuminés de Bavière prenaient d’autres noms. Dans ce langage codé Weishaupt s’appelait Spartacus, Mirabeau Cornelius Scipio, l’éditeur qui avait publié l’ouvrage d’Elisa von Recke, Nicolaï, se faisait appeler Lucian.

[3]En 1786 le Grand Orient propose un texte de référence pour les trois grades bleus, diffusé sous la forme de copies manuscrites. L'ensemble est désigné sous le nom de Rite Français.

[4] Dans le langage maçonnique «être reconnu» est une chose essentielle. Une loge, ou une personne, n’existe seulement que si elle est reconnue par l’autorité maçonnique, en ce cas, du Grand Orient. Cela a été justement le problème de Cagliostro. On lui a reproché avant tout d’avoir créé un rite, sans se soucier de l’approbation du Grand Orient, et de s’être auto intitulé Grand Maître, (car pour les maçons cela était inconcevable, il fallait être nommé par les chefs reconnus). Il en ressort que c’est un système fermé, pas du tout démocratique, et où la liberté tant prônée n’existe pas.

[5] No XIII. Pièces relatives aux deux Convents maçonniques assemblés à Paris en 1785 et 1787. — Correspondance de Cagliostro, etc.

[6] C’était le 23 novembre 1784

[7] Cela doit être une erreur, Cagliostro avait utilisé comme nom comte de Phoenix.

[8] Les Philalètes étaient très fiers et très attachés à ces archives. Ils refuseront de le brûler, mais la loge ne survivra pas après la mort de Savalette de Linge en 1788 et leurs archives seront dispersées. « Vous semez en vain, vous ne recueillerez que de l’ivraie », avait prédit Cagliostro.

 


 

 

Contre le système – procès contre Launay et Chesnon

« Ma fortune est le patrimoine des malheureux et lorsque je fais mes efforts pour la conserver, ce sont leurs droits que je défends. » - Cagliostro

           Bernard-René Jordan de Launay, gouverneur de la Bastille

 

Cagliostro n’aura contre lui pas seulement la franc-maçonnerie officielle, mais aussi des personnages importants du système français : le ministre Breteuil, le gouverneur de la Bastille de Launay et le commissaire Chesnon.

Le ministre de la Maison du Roi, Breteuil montrera sa haine contre Cagliostro dès le début de l’Affaire du collier. Un jour, voyant le buste de Cagliostro chez le Cardinal il dit avec colère, entre ses dents : « On voit partout cette figure, il faut que cela finisse ! Cela finira !»

Cette haine augmentera lorsque Cagliostro protestera sur la manière dont son arrestation a été faite et qu’il demandera les biens qu’on lui a volés. On peut comprendre que Breteuil n’ait pas été du tout content lorsque Cagliostro déclara publiquement[1] sur son compte : « Mon courage l’a, dit-on, irrité : il ne peut digérer, qu’un homme dans les fers, qu’un étranger sous les verrous de la Bastille, sous sa puissance, à lui, digne ministre de cette horrible prison, ait élevé la voix, comme je l’ai fait, pour le faire connaître, lui, ses principes, ses agents, ses créatures, aux tribunaux Français, à la nation, au Roi, a toute l’Europe. J’avoue que ma conduite a dû l’étonner ; mais enfin, j’ai pris le ton qui m’appartenait. Je suis bien persuadé que cet homme, à la Bastille, ne prendrait pas le même. »

Quant à ses biens, il rend responsable Chesnon et de Launay pour leur disparition :

« Quelque temps après la distribution de mon Mémoire, je m’informai des formalités que l’on a coutume d’employer en France pour conserver la fortune des particuliers que l’on emprisonne ; mon Conseil me dit que, dans ce cas, l’on apposait les scellés sur les effets de l’emprisonné. Ce mot était nouveau pour moi ; je me le fis expliquer ; puis je dis à mon conseil que je ne croyais pas que l’on eut apposé les scellés chez moi ; le fait paraissait invraisemblable ; mais enfin il fut vérifié et mon conseil fut contrait d’avouer que mes doutes entaient fondés.

Mon Conseil me parut très inquiet : je lui racontai l’histoire du carton que l’on m’avait montré sans vouloir l’ouvrir et dans lequel je présumais que se trouvaient mon argent et mes effets les plus précieux. Cela ne contribua pas à le tranquilliser. Il crut devoir prendre quelques informations. Le Gouverneur de la Bastille, à qui l’on demanda si en effet il avait entre ses mains plusieurs rouleaux, des billets de caisse etc. répondit mystérieusement que le carton ne contenait que deux rouleaux de 25 doubles louis et quelques bijoux.  

Il me fut impossible alors de résister à mes craintes. Je présentai le 27 février, une Requête au Parlement par laquelle je demandais qu’il lui plut de commettre un de ces Messieurs à l’effet d’apposer dans le jour les scellés sur mes effets et de dresser procès-verbal des papiers et de l’argent comptant qui pourraient s’y trouver, le tout à mes frais et aux risques, péril et fortune de qui il appartiendrait. La Requête fut communiquée à M. le Procureur général ; mais ce Magistrat, par des motifs supérieurs, crut devoir conclure à ce que je fusse débouté de ma Demande. Ma Requête ne fut pas même rapportée.

Mon intention était, après le procès fini et lorsque je sortirais de la Bastille, de requérir la présence d’un Commissaire à l’effet de faire constater la non apposition de scellés et l’Etat de l’argent et des papiers qui pourraient se trouver chez moi. La Comtesse de Cagliostro est sortie de la Bastille le 26 Mars. Le Gouverneur avait eu l’attention d’envoyer dès le matin à mes domestiques la clef de l’appartement, pour que ma femme le trouvât préparé pour la recevoir. Cette attention du sieur de Launay fut cause que la Comtesse de Cagliostro, avant de rentrer chez elle, ne put pas requérir le transport d’un Commissaire, ainsi qu’elle l’aurait fait si le sieur de Launay, moins prévenant, lui eut remis à elle-même les clefs de l’appartement. Le premier soin de la Comtesse de Cagliostro fut de vérifier ce qui était dans mon secrétaire. Le portefeuille vert avait disparu ; elle n’y trouva ni argent ni billets de caisse, mais seulement quelques papiers peu importants et des médicaments.

Mes nouveaux juges verront dans ma Requête d’atténuation qui sera jointe au présent Mémoire, la manière dont le sieur de Launay s’était conduit lors de la sortie de la Comtesse de Cagliostro ; le reçu qu’il avait exigé d’elle ; la promesse qu’il lui avait faite de lui renvoyer, sous trois jours, les effets renfermés dans le carton ; la violation de cette promesse ; les démarches multipliées faites auprès de lui pendant deux mois, leur inutilité et la nécessité dans laquelle je m’étais trouvé de dénoncer aux Magistrats et au Public des faits qu’il était très important pour moi de constater avant le jugement. »

« Tout ce que je puis affirmer en mon âme et conscience c’est que j’avais dans mon secrétaire, à l’instant de l’enlèvement de ma personnes, quinze rouleaux de 50 doubles louis, 1 233 sequins, 24 quadruple d’Espagne, 47 billets de caisse de 1000 livre et des papiers d’une telle importance pour moi que la Providence divine peut seule me dédommager de leur perte. A l’égard des diamants et des bijoux nous en avions une si grande quantité qu’il nous serait impossible de dire au juste ce qui nous manque. Tout ce que ma mémoire me rappelle dans ce moment ci, c’est qu’il y a une parie de bracelets entourés de diamants qui ne s’est pas retrouvée. Je puis en outre certifier que, pendant le temps de ma détention, il a été soustrait de chez moi pour une somme considérable d’argenterie, de porcelaine, de linge, etc. Dans ces circonstance, j’ai cru, quoique exilé de le France devoir demander justice dans les tribunaux français et intenter l’action que je m’étais réservé de former par les Conclusions portées en ma Requête d’Atténuation. Mes conseils m’avaient assuré que j’étais en droit de prendre la voie criminelle, mais j’ai préféré la voie civile, comme plus douce et plus conforme au système de modération dont je ne me suis jamais écarté.

Le premier devoir d’un Commissaire, chargé de mettre une lettre de cachet à exécution, est donc de veiller à la conservation des biens de celui dont la personne est arrêtée et d’empêcher qu’il ne se commette aucun abus, aucune vexation dans la capture. Nous venons de voir ce que le Commissaire Chesnon devait faire. Voyons maintenant ce qu’il a fait.

  1. Il a négligé d’apposer les scellés, c’est un fait constant, il en est convenu devant plusieurs personnes dignes de foi et s’il osait le nier, il me serait facile d’en faire la preuve.
  2. Il a fait enlever de l’argent comptant, des papiers, des diamants et des bijoux précieux en très grand nombre sans en dresser d’état, soit en ma présence, soit en celle de la Comtesse de Cagliostro.
  3. 3.
  4. .Il n’a mis ni prudence ni modération ni humanité dans l’exécution des ordres du Roi. Il a fait, contre l’usage, cette expédition en plein jour. Il m’a refusé de monter dans ma voiture et dans ma cour, il a souffert que pendant une partie du chemin, l’exempt des Brugnieres et quatre alguazils me conduisissent à pied, en me tenant par le collet.
  5. Enfin, le commissaire Chesnon a fait ce que ne se permet jamais un homme honnête, sous quelque prétexte que ce soit. Il a trahi la vérité, il l’a trahie, en me disant qu’il avait ordre de me faire conduire chez M. le Lieutenant de Police, il l’a trahie, en me donnant sa parole d’honneur qu’il n’existait point d’ordre contre ma femme, tandis qu’il avait dans sa poche l’ordre de la conduire à la Bastille ; il l’a trahie enfin, en assurant à la Comtesse de Cagliostro que M. le lieutenant de police la demandait et qu’il allait la faire conduire chez lui.

Celui qui, obligé par l’état d’apposer les scellés sur les meubles et effets d’un prisonnier et dans son absence, de l’argent comptant, des papiers, des diamants et autres effets précieux, sans en faire la description, celui qui, pouvant empêcher le pillage en a été le spectateur indifférent, celui qui s’est montré sans pitié et sans humanité envers deux malheureux, celui enfin qui a pu les rompre et donner sa parole d’honneur en vain, ne mérite pas la confiance de la Justice.

A l’égard du sieur de Launay, il a soutenu devant moi qu’il lui avait été remis un état des effets renfermés dans le carton et il m’a juré sur sa parole d’honneur que cet état avait été mis dans le même carton. Lors de l’ouverture qui en a été faite, il a été constaté que l’état ne s’y trouvait pas, il en résulte de deux choses l’une, ou que le sieur de Launay a donné sa parole d’honneur trop légèrement, ou qu’il n’a pas gardé avec assez de soin le dépôt confié à sa vigilance et dans les deux cas, la présomption de Droit est contre lui et le serment ne soit pas lui être déféré.

Je soutiens que c’est par la faute de l’un de mes Adversaires ou par la faute de tous les deux que les 100 000 liv. dont il s’agit ne sont plus en ma possession. Ces 100 000 liv. ont été soustraits. Par qui l’ont-elles été ? Peu importe. Ont-elles été soustraites du secrétaire ? Ont-elles été soustraites du carton ? Peu m’importe encore. Quelque chose que mes Adversaires puissent dire pour leur défense, l’événement ne peut être douteux pour moi.

Je demande, en second lieu, à mes Adversaires la restitution de certains papiers infiniment précieux qui se trouvaient dans le même portefeuille vert où étaient aussi les 47 billets de caisse ou en tous cas, la somme de 50 000 liv. par forme de dommages et intérêts applicable au pain des pauvres prisonnières du Châtelet. Des raisons particuliers m’empêchent, dans ce moment, de m’expliquer d’une manière positive sur la nature de ces papiers ; quant à leur importance, elle est telle que je donnerais tout ce que je possède au monde pour les ravoir et que, comme je l’ai déjà annoncé, la Providence seule peut me dédommager de les avoir perdus. Au surplus, quelque soit celui qui les possède et qui les retient contre toute justice, je le somme devant Dieu de me les restituer et je crains si peu l’usage qu’il en peut faire, que je le défie devant le même Dieu, d’oser les produire.

Je demande enfin que M. Chesnon fils soit condamné envers moi, en 50 000 liv. de dommages et intérêts applicables, comme les précédents, au pain des pauvres prisonnières du Châtelet, résultants, tant de l’inhumanité avec laquelle il a mis à l’exécution les ordres du Roi, que des préjudices que j’ai soufferts par le défaut d’apposition de Scellés et par le défaut de procès verbal de description de l’argent comptant et des effets enlevés de ma maison. Il serait très difficile d’apprécier les préjudices que me cause la négligence inexplicable du Commissaire Chesnon. Il a été soustrait de chez moi des bijoux de prix, entre autres une paire de bracelets entourés de diamants, une quantité prodigieuse de linge, d’argenterie, de porcelaine, de cristaux, de médicaments précieuses etc. En réduisant à 50 000 liv. les dommages et intérêts que j’ai droit de prétendre, tant à raison de ces différentes soustractions qu’à raison des mauvais traitements qu’il m’a fait éprouver je ne crois pas demander une somme trop considérable. Chez les Anciens, le lieu que la foudre avait frappé devenait un lieu sacré, dont on n’approchait qu’avec une terreur religieuse. Cet emblème sublime du respect dû au Malheur devait, à défaut de l’Humanité, apprendre au Commissaire Chesnon à ne pas ajouter la rigueur à la rigueur, la peine à la peine. Si le Roi, par des motifs suprêmes, avait cru devoir s’assurer de ma personne et de celle de mon épouse, l’exécuteur de ses ordres devait se contenter d’effectuer notre emprisonnement, sans abandonner nos biens au pillage. Ce n’était pas assez à lui de se conserver les mains pures, il devait veiller sur celles de la milice infâme qu’il commandait et la Justice le rend aujourd’hui responsable, non seulement du mal qu’il a fait, mais encore du mal qu’il aurait pu empêcher. »[2]

 

 

 

On parle de Joseph Balsamo pour la première fois

«Par mes réclamations incommodes, je me suis brouillé personnellement avec les suppôts de la Police les plus accrédités. Ils avaient donc, indépendamment de leur devoir à remplir, leur vengeance particulière à satisfaire. » - Cagliostro

 

La réponse aux accusations d’une exceptionnelle gravité que Cagliostro portait contre deux des plus hauts personnages de la police française est vite venue. La meilleure défense est l’attaque. On a prétendu que pendant le procès du collier, on avait découvert dans les archives de la police parisienne des documents qui montrent que Cagliostro s’appelle en réalité Joseph Balsamo, personnage nécessairement suspect, car il avait eu à faire avec la justice en 1772. Sauf que ces documents ne son pas ressortis pendant le procès du collier, mais quelques mois après[3], après que Cagliostro ait accusé publiquement Chesnon et de Launay.

Cagliostro attire l’attention sur ce détail qui rends ces documents très suspects :[4] «Un confrère du Commissaire Chesnon a retrouvé dans la poussière de son étude une vieille procédure, faite en 1772, contre Joseph Balsamo et Laurence Feliciani, sa femme. Cette prétendue procédure, que l’on dit en effet être aujourd’hui déposée entre les mains de M le Procureur du Roi, annonce, si l’on croit ce qui a été mis dans le Courrier de l’Europe et dans d’autres gazettes, que Balsamo est venu à franc étriers de Calais à Paris, tandis que Laurence Feliciani voyageait commodément dans une chaise de poste avec un sieur Duplessis, secrétaire du marquis de Prie ; que Balsamo et sa femme, après avoir logé dans la maison du sieur Duplessis , se sont brouillés avec lui, que le mari a été chassé de la ville comme empirique[5] et que la femme a été renfermée à Sainte Pélagie, maison de force, où l’on ne met que des filles de joie .

J’ignore si cette procédure est véritable ou supposée : ce qu’il y a de certain, c’est que sa nature et sa source la rendent infiniment suspecte. Les ennemis que j’ai laissés à Paris ont certainement le pouvoir et la volonté de me nuire et très certainement ils ne sont pas délicats sur les choix des moyens. Je me borne donc à dire et je pense qu’on me croira sans peine que ce n’est pas moi qui sous le nom de Joseph Balsamo ai été chassé ignominieusement de Paris en 1772 et que ce n’est pas ma femme qui sous le nom de Laurence Feliciani a été renfermée à la même époque à Sainte Pélagie.

La police de Paris est sans contredit la meilleure de l‘univers ; lorsqu’elle chasse quelque vagabond, son premier soin est de donner à tous ses suppôts le signalement du proscrit, parce que sans cette précaution ce dernier pourrait revenir à Paris sous un autre nom dès le lendemain de son expulsion. Si donc j’ai été chassé de Paris en 1772, dès lors mon signalement a dû être donné à tout le corps de la Police ; commissaires, inspecteurs, exempts, sbires, espions, vingt milles personnes au moins ont dû avoir entre leurs mains les détails extérieurs de ma personne.

Je suis venu à Strasbourg en 1780, j‘y ai attiré une foule de malades ; je les ai guéris et j’ai refusé leur argent. Les médecins m’ont traité d’empirique : la police de Paris a désiré me connaître et m’a député l’honnête M. de Brugnieres qui a bien voulu, en me conduisant à la Bastille en 1785, m’avouer la visite qu’il m’avait fait incognito en 1780.

Je suis venu passer treize jours à Paris en 1781 ; je me suis montré à trois ou quatre mille personnes, parmi lesquelles il s’est trouvé certainement plus d’un émissaire de la police.

Peu de temps après mon voyage de Paris, on a fait ma gravure parfaitement ressemblante, la figure a été exposée chez tous les marchands d’estampes de la capitale, et il a été libre à tous les mouchards de la comparer avec le signalement qu’ils avaient entre les mains.

En 1785, ma femme et moi nous avons été mis à la Bastille comme suspects d’escroquerie, de profanation et de lèse majesté. Dès lors tous les registres de la police ont dû être compulsés et feuilletés avec plus de soin que jamais.

Ma femme a été interrogée par le lieutenant général de police en présence d’un commissaire. On lui a demandé son nom ; celui de Feliciani était le dernier qu’elle devait prendre, s’il était vrai que sous ce nom elle eut été renfermée dans une maison de force par ordre de la Police. Elle a déclaré qu’elle s’appelait Séraphine Feliciani.

Toute communication étant impossible entre ma femme et moi, j’ignorais, lorsque j‘ai écrit mon mémoire si elle avait été interrogée, ou non et à plus forte raison ce qu’elle avait pu répondre. Rien ne m’obligeait de faire connaître son nom et sans doute on ne supposera pas assez de mal adresse, pour croire que sans nécessité j’aurais donné à ma femme un nom déjà inscrit en lettres rouges sur les registres de la Police et sur ceux d’une maison de correction ; un nom qui devait nécessairement rappeler à la police et par suite au public que je n’étais autre chose que l’empirique Balsamo, chassé ignominieusement de Paris en 1772, cependant j’ai déclaré dans mon premier mémoire que me femme s’appelait Séraphine Feliciani.

Ce n’est pas tout. Je n’ai pas été plutôt à la Bastille que je me suis plaint vivement du pillage de quelques-uns de mes effets. Depuis j’ai témoigné mon inquiétude sur ce que l’argent, les papiers et les bijoux que j’avais, pouvaient être devenus. J’ai déclaré hautement que je rendrais le commissaire Chesnon responsable des dommages et intérêts résultants du défaut d’apposition du scellé. Comment se fait il donc qu’alors ils n’aient pas découvert qu’il avait existé à Paris une Feliciani renfermée par ordre de la police à Saint Pélagie ? Comment se fait il qu’il n’ait pas cherché à vérifier les rapports qui pouvaient exister d’un côté entre les traits et le signalement de Séraphine Feliciani, prisonnière à la Bastille et ceux de Laurence Feliciani, prisonnière à Sainte Pélagie ; et de l’autre, entre les traits et le signalement du comte de Cagliostro prisonnier à la Bastille en 1785, mari de Séraphine Feliciani et ceux de Balsamo, chassé de Paris en 1772, mari de Laurence Feliciani ? »

C’était juste. En plus, cette histoire donnait beaucoup de détails sur des événements vécus par Joseph Balsamo et Lorenza Feliciani, mais n’offrait aucune preuve que lui et Cagliostro étaient la même personne. Cette identité se basait seulement sur quelques affirmations forcées : « C’est à Rome qu’est née la dame Cagliostro et la femme Balsamo était romaine. La femme Balsamo s’était mariée à quatorze ans et la dame Cagliostro était à peine, lors de son mariage, au sortir de l’enfance. Le sieur Cagliostro nous apprend dans son mémoire que sa femme ne sait point écrire et nous voyons par l’interrogatoire de la femme Balsamo qu’elle déclare ne savoir écrire, ni signer. Il n’en était pas ainsi de son mari ; le nommé Balsamo a singé dans le temps deux mémoires qui sont restés dans mes bureaux. J’ai fait comparer les deux signatures avec une lettre écrite à la Bastille, cette année par le Sieur Cagliostro ; il résulte du rapport des experts[6] que l’écriture du nommé Balsamo et celle du sieur Cagliostro sont identiquement les mêmes. » Et l’argument des arguments qui dit tout : «Si on ajoute à ces probabilités le charlatanisme de l’un et de l’autre …»

 


[1] Lettre au peuple français.

[2] Cagliostro – Mémoire contre Chesnon et de Launay, septembre 1786.

[3] En septembre 1786.

[4] Cagliostro – Lettre au peuple anglais, p. 60 – 64.

[5] C’est le même terme employé par la comtesse de la Motte dans ses accusations.

[6] Bizarre expertise basée seulement sur la signature. A ce sujet Cagliostro dit : «Les ressemblances d’écriture sont un jeu du hasard trop commun pour qu’on puisse asseoir un jugement sur une preuve de cette nature ; si cette ressemblance d’écriture n’est pas l’effet d’un hasard elle sera l’ouvrage de quelque faussaire payé soit par mes ennemis d’alors, soit par mes ennemis actuels ; ces derniers, las sans doute de payer à grands frais des colonnes diffamatoires, qui ne produisent dans le public aucun effet que celui de faire mépriser leurs auteurs, ont cru devoir composer eux-mêmes leurs matériaux. » Lettre au peuple anglais, p. 60.

 


 

Goethe dévoile malgré lui comment le gouvernement français avait créé cette histoire

« Qu’importe au public si je suis né à Malte, à Médine ou à Trébizonde ? Que lui importe que je sois sicilien, calabrais ou napolitain ? On peut me donner pour patrie tel lieu de la terre que l’on voudra ; je l’accepterai avec reconnaissance si je puis à ce prix engager mes ennemis à ne plus troubler ma tranquillité. » - Cagliostro

 

On a prétendu que le commissaire Fontaine avait découvert, comme par hasard, ces documents, lors de l’Affaire du collier. Mais cela est encore un mensonge et Goethe le dévoilera malgré lui. En réalité, le ministre Breteuil avait payé un avocat de Palerme pour fabriquer ce dossier. [1]

           

Très passionné du sujet, Goethe avait suivi tous les détails du procès du collier, avait lu tous les mémoires et les pamphlets. En avril 1787 il visite l’Italie et se rend à Palerme, où il fait tout son possible pour rencontrer la famille de Balsamo. Il en sera servi et la famille Balsamo recevra de l’argent du naïf Goethe, après avoir si bien joué son rôle. Mais le génial, l’érudit Goethe[2] était si naïf  que cela ?

« A la table d’hôte où je dînais avec mon compagnon de voyage, on parlait d’un certain Joseph Balsamo, né à Palerme, d’où il s’était fait chasser à la suite de quelques escroqueries. Quoiqu’il l’ait perdu de vue depuis cette époque, on croit, généralement que ce Balsamo est le même charlatan audacieux[3] devenu célèbre, sous le nom de comte Cagliostro. Je m’empressai de demander ce qui pouvait avoir donné lieu à une pareille opinion. Un des convives dit que le ministère français avait chargé un avocat de Palerme d’établir la généalogie de ce Balsamo et d’y joindre un mémoire contenant tous les renseignements qu’on pourrait se procurer sur son compte. Comme j’exprimais le désir de voir cet avocat, mon aimable convive me promit de m’y conduire dès le lendemain et il tint parole. L’avocat nous reçut avec beaucoup de bienveillance. Ayant déjà envoyé à Paris la généalogie et le mémoire, il voulut bien me confier pour quelques jours la copie légale de ces documents qu’il a gardé pour le cas où il pourrait en avoir besoin.[4] »

La famille de Balsamo vivait encore à Palerme et Goethe obtient une visite, en se faisant passer comme un riche anglais, ami de Cagliostro. La famille de Balsamo sait l’impressionner et en partant il donne de l’argent aux braves palermitains. Auparavant, ils avaient reçu de l’argent de l’avocat, argent qui provenait de France. N’était pas là une forme masquée pour acheter de faux témoignages ? Toute leur histoire, la mère, veuve abandonnée par le fils, la sœur, qui lui a prêté de l’argent, etc... C’est vraiment touchant, mais ne prouve point que Cagliostro et Balsamo soient la même personne. Aucun des parents de Balsamo n’a jamais rencontré Cagliostro pour dire qu’ils reconnaissaient en lui Balsamo. La seule connexion entre les deux est la présence du nom Cagliostro dans la famille Balsamo, mais comme Goethe le dit, Cagliostro était un nom porté par plusieurs familles siciliennes.

Pier Carpi, l’auteur italien d’une excellente biographie sur Cagliostro observe aussi assez judicieusement : « Se faisant passer comme un noble anglais, il laisse a comprendre à deux femmes qui vivaient dans la misère qu’il le voit comme les plus proches parents d’un personnage riche et célèbre, comme était Cagliostro et ne soupçonne même pas pour un instant que celles-ci lui font le jeu, avec l’habituelle complicité du palermitain qui sait tirer d’argent de rien ou tout simplement ne le refuse pas quand l’occasion se présente. La soi disant sœur de Cagliostro se plaint que son frère a brusquement quitté Palerme et a oublié lui rembourser une dette. Et le naïf Goethe se hâte lui offrir l’argent, en l’assurant qu’il en sera remboursé par Cagliostro, dont il est l’ami. A son retour d’Italie il raconte aux autres l’émotionnante scène, et ces amis font une collecte et envoient à Palerme le reste de la somme. Il était naïf à quel point Goethe ? De nos jours le jeu de l’avocat et des faux parents de Balsamo est joué à Palerme et à Naples devant les anglais et les américains riches, qui sont moins naïfs aujourd’hui que l’était Goethe à son époque. Et ceux- la sont appelés « l’oncle de l’Amérique». Dans les mêmes circonstances 99% des palermitains auraient joué sans hésiter le rôle des parents de Cagliostro pour profiter du riche anglais qui les visitait.»

La naïveté de Goethe est vraiment incroyable, mais c’est toujours Pier Carpi qui observe qu’il ne s’agissait pas de ça. Car Goethe faisait partie, lui aussi, comme tous ceux qui se sont acharnés contre Cagliostro, des Illuminés de Bavière. Il avait pris comme nom Abaris. Ce qu’il a fait à Palerme, le fait qu’il a donné de l’argent à cette famille, que « ses amis » (Qui ? Les Illuminés ?) se sont mobilisés pour envoyer de l’argent, qu’il a obtenu si facilement la généalogie de Balsamo de l’avocat, tout cela ne tient pas. Est-ce que Goethe fût envoyé en mission à Palerme pour récupérer et publier cette généalogie, qui, sortie de sa plume si célèbre, aurait eu plus de succès que les articles des journaux ? Il avoue lui-même : «Certes, j’aurais copié le mémoire en entier, si ne n’avais pas eu la conviction qu’à mon retour en Allemagne, je le trouverais imprimé et livré au public. Malheureusement je me suis trompé[5] et les fantasmagoriques fourberies de Cagliostro n’ont été dévoilées que plusieurs années après. »

« Qu’est qui a déterminé Goethe, se demande Pier Carpi, un franc-maçon de haut niveau d’écrire d’une manière complètement inexplicable les phrases suivants concernant le pamphlet de l’Inquisition : ‘De toute façon nous avons reçu à la fin l’histoire complète, et même avec plus de détails que ce mémoire, d’une source qui d’habitude est pleine d’erreurs. Qui aurait cru que c’est Rome qui avait contribué tant à illuminer (!!!) le monde et à démasquer cet aventurier, comme elle a fait en publiant cet extrait des documents du procès ? Parce que cet extrait restera pour toujours un important document dans le mains de n’importe quel homme rationnel (!!!) qui ne pouvait que sentir un profond regret, en regardant tous ces personnes qui étaient plutôt des trompés que des trompeurs, admirer pendant si longtemps cet homme et ces mystifications, se sentant supérieurs tout simplement parce qu’ils étaient associés à lui et de la hauteur de leur vanité crédule regardant avec pitié, sinon avec du dédain, ce que le sens commun montrait comme évident aux autres.’ Ca, c’est du servilisme ! Il n’est pas possible que le maçon Goethe, l’illuminé Goethe, parle de cette manière sur l’Inquisition, jusqu’à la considérer capable à illuminer le monde. Il n’est pas possible que Goethe n’observe pas dans le pamphlet de l’Inquisition, au moins comme artiste, les contradictions violentes et évidentes, qu’il n’observa pas la malice calomniatrice et la diffamation désespérée. Il n’est pas possible que Goethe n’ait pas observé dans ce pamphlet ce que tant d’autres ont vu, d’autres qui avaient moins de génie et de jugement que lui. Il n’est pas possible que le maçon Goethe n’ait pas découvert les accusations fausses et ridicules portés par l’Inquisition non seulement contre le rite de Cagliostro, mais aussi contre les Illuminés, dont Goethe faisait partie. Son comportement a été le même que celui de la franc-maçonnerie officielle, qui avait vu en Cagliostro une menace et un danger. La même maçonnerie qui à Paris, lors du convent de Philalètes a rejeté l’offre de régénération que Cagliostro lui faisait. C’est à ce moment là qu’entre la franc-maçonnerie officielle et la voie initiatique représentée par Cagliostro s’est crée une rupture. »[6]

 

 

Des pamphlets lancés partout en Europe contre Cagliostro

«N’êtes-vous que curieux ? Vous pouvez lire ces vains écrits où la malice et la légèreté se sont plu à verser sur l’ami des hommes l’opprobre et le ridicule. » - Cagliostro

 

Mais on ne se contentera pas de créer cette histoire et de la propager par les journaux. Comme obéissant à un signal, une quantité considérable de pamphlets contre Cagliostro est lancée presque en même temps dans différents points de l’Europe. Tout cela se passe pendant que Cagliostro est à la Bastille, et n’est pas capable de répondre. Avec une vision d’ensemble, tous ces pamphlets ont une note commune. C’est soit leurs auteurs, s’ils n’étaient pas anonymes, soit leurs éditeurs, qui sont étroitement liés avec les Illuminés de Bavière. Et la liste est longue :

-    « Mémoires authentiques pour servir à l'histoire du comte de Cagliostro », écrites par le marquis de Luchet, franc-maçon, membre de la loge des Philalètes et ami de l’illuminé Mirabeau (c’est lui qui a aidé Mirabeau à Berlin approcher le frère de Frédéric II, protecteur des Illuminés). Ce pamphlet est édité deux fois ; en janvier 1786 à Paris, en pleine Affaire du collier et après à Strasbourg (ville où Cagliostro avait encore une grande popularité)

-    « Confessions du comte de Cagliostro avec l'histoire de ses voyages en Russie, Turquie, Italie et dans les Pyramides d'Egypte » par un anonyme.

-    « Lettre du comte de Mirabeau a M. M.... sur M. de Cagliostro et Lavater » publiée peu avant le jugement final de l’Affaire du collier. Mirabeau y affirme : «  Cagliostro a été toute sa vie un imposteur »

-    « Lettre d’une garde du Roi »

-    « Cagliostro démasqué à Varsovie » par Mozynski, qui l’accuse d’avoir falsifié une opération alchimique en Pologne.

-    L’ouvrage d’Elisa von der Recke, édité par l’Illuminé Friederich Nicholai à Berlin.

-    Les pièces de théâtre de Catherine II. Elle écrit à ce sujet[7] : « Je dois vous dire qu’il y a eu ici deux comédie russes. Elles présentent Cagliostro tel comme il est (je ne l’ai jamais par moi-même, encore moins sa femme, même s’ils sont passés par ici). Ils ont eu un succès fou et les pièces son vraiment très amusantes. » Comment prétendre présenter quelqu’un qu’on n’a jamais vu ? Mais au moins cette déclaration de Catherine II met fin à d’autres anecdotes qui circulaient sur les circonstances du départ de Cagliostro de Russie. Le bruit courait que la tsarine avait éloigné sa rivale, Sarafina Cagliostro, dont le favori, le prince Potemkine aurait été éperdument amoureux. On décrivait même la rencontre entre Catherine II et Sarafina, où la tsarine lui proposait de l’argent pour quitter Pétersbourg.

Des anecdotes, il y en avait tant ! Pour montrer que Cagliostro avait une audace sans limite, on racontait que « lors de son arrestation pendant l’Affaire du collier, on lui aurait demandé s’il avait quelque chose à se reprocher, il aurait répondu : ‘Rien, sauf la mort de Pompé, mais même en ce cas j’ai agit par ordre de Ptolémée’. Le lieutenant de la Police lui aurait répondu qu’on ne s’intéresse pas aux faits commis sous la juridiction de ses prédécesseurs. »[8]

On s’arrêtera sur deux de ces pamphlets : la lettre écrite par l’illuminé Mirabeau, et les mémoires authentiques écrites par son amis, le marquis de Luchet.

Mirabeau écrit ainsi : « Deux sentiments contradictoires se combattent ou plutôt se succèdent dans le cœur humain, relativement à ceux que le malheur accable.  Le premier, vraiment odieux et non moins redoutable, nous prévient contre eux et nous excite à leur imputer leur infortune à crime. Le second nous précipite à l’aveugle dans leur parti et nous porte à les absoudre de leurs torts même les mieux prouvés. Ce dernier sentiment est assurément digne de quelque excuse, parce que l’indulgence tolérant et la douce compassion sont les premiers besoins de l’homme. Il n’est d’ailleurs pas plus équitable que le premier et peut être n’est il pas moins dangereux. J’en pourrais apporter mille raisons, mais la plus frappante, à mon avis, du moins par ses conséquences générales, c’est que cette déraisonnable partialité a été dans tous les pays du monde l’occasion la plus fréquente et l’excuse des coups d’autorité et des punitions extra judiciaires. Vous me paraissez mes chers compatriotes, avoir, en peu de mois et presque en peu d’heures parcouru relativement au comte de Cagliostro précisément les deux périodes que je viens d’indiquer.

Quand j’ai quitté Paris, cet homme était un fourbe, un fripon, un escroc, qu’il fallait pour prix de ses découvertes sur la pierre philosophale, sur les moyens de prolonger ou d’éterniser la vie humaine, d’évoquer les morts illustres[9], de produire de l’eau de diamant etc. etc. condamner aux galères pour trois cents ans et un jour. »

Intéressante manière de s’exprimer, surtout les 301 jours de galère, qui montre que Cagliostro était déjà condamné avant le procès, mais pour toutes autres raisons que l’affaire du collier. Et c’est toujours Mirabeau qui parle du procès du collier comme étant « le procès de Cagliostro ». Et il ne peut pas cacher son mécontentement que l’Affaire du collier n’a pas eu l’effet espéré. « Aujourd’hui, la pitié publique semble embrasser sa défense ou du moins l’embellir. C’est un homme prodigieux, un bienfaiteur de l’humanité, un philosophe, un sage, qui va renouveler l’horrible drame de Socrate buvant la ciguë. » Lui souhaiter le destin de Socrate, c’est au moins déplacé, mais cela nous dit quelque chose sur le sort que Mirabeau et ses amis Illuminés avaient destiné à Cagliostro.

Le deuxième pamphlet est celui du Marquis de Luchet, il est resté la base de beaucoup de sottises écrites sur le comte de Cagliostro. Entre autres, il prétend que Cagliostro avait organisé un repas où il avait invité, à côté des vivants, des morts illustres comme Diderot et Voltaire. Il imagine même des dialogues pour plus de crédibilité.

Mais à un moment donné, le marquis de Luchet se tournera contre les Illuminés et publiera un des premiers ouvrages de la littérature appelé aujourd’hui conspirationniste : « Essaie sur la secte des illuminés[10] ». Il parle en janvier 1789 de leur plan à organiser une révolution en France : « Peuples séduits ou qui pouvez l’être, apprendrez qu’il existe une conjuration en faveur du despotisme contre la liberté, du vice contre la vertu, de l’ignorance contre la lumière. Cette société a le but de gouverner le monde, de s’approprier l’autorité des souverains, d’usurper leur place en ne leur laissant que le stérile honneur de porter la Couronne. Son but est la domination universelle. Ce plan peut paraître extraordinaire, incroyable, mais il n’est pas chimérique. »

Luchet demande aux franc-maçons de ne pas faire les jeux des Illuminés, mais c’était trop tard : « Ne serait-il pas possible de diriger les franc maçons contre les Illuminés, en démontrant que pendant qu’ils travaillent à conserver l’harmonie dans la société, ceux-ci jettent partout les semences de la discorde et préparent la destruction des franc maçons. »

Mais en 1786, le marquis de Luchet faisait les jeux des Illuminés et écrivait contre Cagliostro, comme tous les autres. « Cagliostro a perdu son crédit dès que ses procès l’ont fait connaître. S’il savait faire des prodiges, il a eu une belle occasion de montrer son talent. »

C’est toujours dans ce pamphlet que l’on trouve la description détaillée et imaginaire d’une rencontre entre Cagliostro et le célèbre comte de Saint Germain. Mais Luchet écrit surtout contre l’Ordre égyptien, par lequel Cagliostro essayait d’empêcher la contamination des loges française de l’influence des Illuminés. Il y a des scènes qui présentent les réunions de l’ordre égyptien comme des orgies sexuelles, où l’on voit un Cagliostro descendant tout nu du plafond de la salle sur un immense globe, etc. Son pamphlet sera copié par Gerard de Nerval, qui le publiera en 1852, dans sa collection intitulé, pas par hasard, « Les Illuminés ».

 

 

Le journaliste cuirassé –Théveneau de Morande

« Théveneau de Morande, cet échappée de Bicêtre abuse trop du mépris qu’on a pour lui » - Voltaire

 

A partir de 22 août, et jusqu’en décembre 1786, le Courrier de l’Europe, journal qui apparaissait à Londres en langue française, a publié presque dans chaque numéro des articles contre Cagliostro. Au début, ces articles n’ont fait que reprendre ce que Madame de La Motte écrivait dans ses mémoires. Le journaliste faisait exactement ce que l’avocat de la Motte avait fait, presque dans le même style : il prenait chaque phrase de Cagliostro et la combattait, comme si le procès du collier n’était pas fini[11]. Après, ce journal a propagé le soi disant dossier trouvé dans les archives de la Police française, qui parlait de Balsamo et s’est efforcé d’achever ce travail pour montrer que Balsamo et Cagliostro n’était qu’un.

L’auteur de ces articles était Théveneau de Morande, copropriétaire du Courrier de l’Europe, et connu depuis longtemps pour ses chantages. D’origine française, il avait été obligé de quitter son pays après avoir été emprisonné pour vol. Pour éviter un autre emprisonnement il s’est sauvé à Londres, d’où il a commencé à écrire des pamphlets contre le Roi Louis XV et sa maîtresse, Madame du Barry. Quelqu’un le finance sans doute. Le plus connu de ces pamphlets s’intitulait « Le journaliste cuirassé », et la couverture utilisée par Morande, parle d’elle-même. Nous avons là un journaliste à scandale, qui fait feu de tout bois.

Mais il ne s’arrêta pas ici, il écrivit un autre pamphlet, plus virulent contre la maîtresse du Roi, « Les mémoires secrètes d’une fille publique ». Et il écrira lui-même à Madame du Barry, au ministre de la maison du Roi, le duc d’Aiguillon, et au lieutenant de la Police, Monsieur de Sartine, en les menaçant de leur publication. On lui envoya un émissaire[12] pour négocier. « Il fut convenu », écrit le biographe de Morande, Paul Robiquet, « qu’il supprimerait toute réédition, moyennant une somme de 32 000 livres et une pension de 4000 livres. »

Après la mort de Louis XV, Morande continua d’utiliser la même manière pour faire de l’argent. « Il y avait alors à Londres une petite colonie de réfugiés français qui troublait souvent le sommeil des ministres du Roi Louis XVI. Tous les exilés, tous les mécontents s'étaient groupés sous la protection de l'hospitalité britannique. Car dans aucun autre pays du monde ils n'étaient aussi bien à l'abri de l'extradition. Il offrit ses services au gouvernement français pour écrire contre tout personnage incommode ». « De braconnier littéraire il est devenu garde-chasse », écrivit Beaumarchais à ce sujet. Et si l’argent ne lui arrivait pas de France, il essayait de l’extorquer des anglais, en les menaçant d’écrire contre eux des choses compromettantes s’ils ne lui donnaient pas d’argent pour se taire. Il procéda de même avec Cagliostro, qui racontera plus tard les circonstances dans lesquels il avait connu Morande : «Un de mes amis, écrit il, qui avait eu des relations avec le sieur Swinton, mais qui ne le connaissait que très imparfaitement, m’adressa à lui comme à un homme honnête, qui parlant également bien le français et l’anglais, pouvait m’être à Londres de quelque utilité. J’avais besoin d’une maison située dans un quartier bien airée ; il m’indiqua Sloane Street et me détermina à louer la maison voisine de la sienne. Pour la meubler, il me fallait différents ouvriers. Ce fut M. Swinton qui les choisit, l’ameublement étant achevé, l’on me présenta des notes dans lesquels chaque article était porté au double de sa valeur. Je voulus faire quelques représentations, on me menaça de la justice, je payais et ce qu’il y a de remarquable c’est que de tous les ouvriers que j’ai employé il n’est pas un seul qui, après avoir été payé ne soit allé en sortant de chez moi faire ses remerciements à M. Swinton.

Mon mémoire contre les sieurs Chesnon et Launay paru à Paris peut de temps après mon arrivée à Londrès ; de trente exemplaires qui me furent envoyé par la poste il ne m’en parvint qu’un seul. C’en fut assez pour me donner le moyen de le faire réimprimer en anglais et français ; ce mémoire a fait sur tous les esprits une impression qui subsiste encore et qui subsistera toujours quelque chose qui puisse arriver, parce que la vérité à un caractère indélébile.

Quelque temps après la publication de mon mémoire, il parut une traduction d’une de mes lettre[13] dans laquelle j’avais épanché mon cœur et nommé celui de mes ennemis dont j’avais le plus lieu à me plaindre. A peine cette lettre eut elle paru, que j’aperçus dans le sieur Swinton un redoublent d’assiduités et de caresses. Il voulut absolument me faire connaître les environs de Londres. C’était, disait il, un coup d’œil superbe que l’hôpital de Greenwich et les chantiers de construction ; une promenade en bateau sur la Tamise était une partie de plaisir délicieuse et dont je ne pouvais pas me former une idée. Je suis naturellement sédentaire et penseur ; mes réflexions et mon expérience me déterminèrent à refuser la partie. J’étais enveloppé d’ennemis, tout était à craindre pour moi.» (En réalité on cherchait à le kidnapper et à le mener en France, où il avait interdiction d’aller, pour ainsi créer un prétexte pour l’arrêter à nouveau.)

Le sieur Swinton avait fondé sur moi les plus grandes espérances ; il me pressait de donner des audiences publiques comme à Strasbourg ; j’y étais assez porté, mais il voulait lever une boutique de drogueries et être lui-même mon apothicaire, cette offre ne me plaisait nullement. S’apercevant que de jour en jour je me refroidissais sur lui il crut devoir parler clairement, en conséquence il me fit écrire pas l’une de ses filles un billet que voici : ‘je sais que vous avez fait l’argent à beaucoup de monde, j’ai une famille nombreuse, il faut que nous mangions. Si vous me faites gagner de l’argent je serai votre ami et le Courrier de l’Europe (le sieur Swinton est copropriétaire du Courrier de l’Europe) fera votre éloge, sinon…‘ Cette manière honnête de me mettre le pistolet sous la gorge, ne me parut pas propre à détruire les impressions que l’on m’avait données sur le compte de sieur Swinton, je cessai absolument de mettre les pieds chez lui et lorsqu’il venait chez je ne le recevais pas, ou je le recevais si froidement que j’espérai du jour à l’autre le voir prendre son parti, ce qu’il fit en effet.

Le sieur Swinton était l’ami intime et l’associé du sieur Morande ; il m’avait souvent parlé de l’avantage qu’il y aurait pour moi à le mettre dans mon parti et m’en avait indiqué très clairement le moyen. Je n’ai pas jugé à propos d’en faire usage. Le sieur Morande attribuant mon insouciance à la maladresse du négociateur, avait voulu lui-même sonder le terrain ; en conséquence il était venu chez le sieur Swinton un jour où j’y étais. Sa figure ne m’avait pas prévenu en sa faveur, j’avais trouvé ses questions déplacées, son ton indécent et ses menaces ridicules, je le lui avais dit avec franchise, en lui déclarant que je m’embarrassais fort peu de ce qu’il pouvait écrire sur mon compte.

              

N’ayant plus rien à espérer de moi, le sieur Morande avait commencé à m’attaquer mais avec honnêteté, avec modération, avec l’extérieur de l’impartialité. Ce ton fait pour séduire les âmes honnêtes pouvait, s’il avait soutenu, donner au sieur Morande un grand nombre de partisans. Les étrangers surtout pouvaient croire que son but était seulement, ainsi qu’il l’annonçait de faire connaître au public le lieu de ma naissance et mes véritables aventures. »

« Il n’est pas un seul mot dans le Courrier de l’Europe qui ne tende à élever des nuages sur ma probité et sur ma fortune et cela dans la vue de faire croire au Public que mes réclamations sur le vol qui m’a été fait pendant mon séjour à la Bastille sont chimériques et que l’on ne doit avoir aucun égard à mon serment. Le sieur Morande porte la maladresse jusqu’a tirer lui-même cette conséquence en dix endroits de son libelle.

Le sieur Morande n’a pas seulement été enroulé par mes ennemis à titre d’écrivain diffamatoire. C’est encore lui qui été chargé du soin de trouver des témoins et de fabriquer des preuves. Le malheureux sans argent, sans crédit, obéré de dettes, entouré d’arrêteurs, n’osait quitter sa maison que le dimanche : on l’a vu tout a coup payer ses dettes, acheter argent comptant des habits et des meubles, monter avec ostentation un porte feuille rempli de billets de banque en un mot afficher une infâme opulence, on l’a vu parcourant en voiture les carrefours de la villes et ses environs, aller de port en porte, de tabagie en tabagie de prison en prison, sollicitant, la bourse à main, des suffrages contre moi. Ces faits sont à la connaissance de tout Londres. Le sieur Du Bourg, notaire de M. l’ambassadeur de France qui a accompagné quelque fois le sieur Morande dans ses ténébreuses recherches est convenu avoir reçu de ce dernier cinquante guinées pour ses honoraires. »

Cagliostro n’exagère en rien, car Morande avait avoué publiquement avoir été payé par Breteuil pour écrire contre lui. A côté de cela il avait sa vengeance personnelle, car Cagliostro l’avait battu avec sa propre arme et l’avait humilié publiquement.

« J’avais parlé en société, écrit Cagliostro, d’une expérience connu de tous les chimistes, qui consiste à accoutumer insensiblement un animal à une nourriture empoisonné et à rendre par ce moyen sa propre chair un poison des plus subtils. Le sieur Morande avait plaisanté assez lourdement à ce sujet ; cette plaisanterie déplacée fut le prétexte dont je me servis. Je fis insérer dans le Public advertiser le paragraphe suivant :

Lettre du Comte de Cagliostro au sieur Morande, rédacteur du Courier de l’Europe du 3 septembre 1786

Je ne connais pas assez, monsieur les finesses de la langue française pour vous faire tous les compliments que méritent les excellentes plaisanteries contenus dans les n° 16, 17 et 18 du Courier de l’Europe : mais comme tous ceux qui m’en ont parlé, m’ont assuré qu’elles réunissent la grâce à la finesse, la décence du ton à l’élégance du style, j’ai jugé que vous étiez un homme de bonne compagnie et à ce titre j’ai conçu le plus vif désir de faire connaissance avec vous. Cependant, comme des méchants s’étaient permis de débiter sur votre compte de très vilaines histoires, j’ai cru devoir éclaircir avant de me livrer tout à fait à l’inclination que je ressens pour vous. J’ai vu avec bien de satisfaction que tout ce que l’on avait dit à votre sujet était pure médisance, que vous n’étiez pas du nombre de ces calomniateurs périodiques qui vendent leur plume au plus offrant et font payer jusqu’à leur silence et qu’engin les propositions secrètes que vous m’aviez fait faire par votre digne ami M. Swinton m’avaient effarouché par ses propos, étant tout aussi naturel de demander de l’or à un adepte que de puiser de l’eau dans la Tamise[14].

De toutes les bonnes histoires que vous faites sur mon compte, la meilleure sans contredit est celle du cochon engraissé d’arsenic qui empoisonna les lions, les tigres et les léopards des forets de Médine. Je vais, monsieur le tailleur, vous mettre à portée de plaisanter en connaissance de cause. En fait de physique et de chimie, les raisonnements prouvent peu de chose, le persiflage ne prouve rien, l’expérience est tout. Permettez-moi donc de vous proposer une petite expérience don l’événement divertira le Public soit à vos dépenses, soit aux mines. Je vous invite à déjeuner pour le 9 novembre prochain à 9 heures du matin[15] : vous fournirez le vin et tous les accessoires ; moi je fournirai seulement un plat de ma façon ; ce sera un petit cochon de lait, engraissé selon ma méthode. Deux heures avant le déjeuner, je vous le présenterai en vie, bien gras et bien portant. Vous vous chargerez de le faire tuer et de le faire apprêter et je ne m’en approcherai plus jusqu’au moment où on le servira sur table. Vous le couperez vous même en quatre partie, vous choisirez celle qui flattera le plus votre appétit et vous me servirez celle que vous jugerez à propos. Le lendemain de ce déjeuner il sera arrivé de quatre chose l’une : ou nous seront morts tous les deux, ou ne nous serons morts ni l’un ni l’autre, ou je serai mort et vous le ne serez pas, ou vous serez mort et je ne le serai pas. Sur ces quatre chances je vous en donne trois et je parie sur 500 guinées que le lendemain du déjeuner vous serrez mort et que je me porterai bien. Vous conviendrez que l’on ne saurait être plus beau jouer et qu’il faut nécessairement ou que vous acceptiez le pari, ou que vous conveniez que vous êtes un ignorant et que vous avez sottement et platement plaisanté sur un fait qui n’était pas de votre compétence.

Si vous acceptez le pari, je dépose incontinent les 5000 guinées chez le banquier qu’il vous plaira de choisir. Vous voudrez bien en faire autant dans la quinzaine, pendant lequel temps il vous sera loisible de mettre vos croupiers et vos souteneurs à contribution.

Quelque parti que vous preniez, je me flatte que vous voudrez bien insérer ma lettre dans votre premier numéro et l’ajouter par post-scriptum à la critique charmante, quoiqu’un peu tardive dont vous voulez bien honorer mon mémoire.

Je m’attendais bien qu’un pari aussi bizarre déconcerterait un peu le sieur Morande, mais je n’espérais pas un succès aussi complet. On ne saurait se faire une idée de la fureur imbécile dans laquelle il entra à la lecture de ma lettre. La réponse qu’il me fit et qu’on peut lire dans le numéro 19 du Courier de l’Europe est véritablement d’un homme qui a perdu la raison il ne se contente pas de m’adresser toutes les injures que son imagination lui fournit, il attaque jusqu’à mon défenseur et soutient qu’en me prêtant sa plume il s’et rendu le complice de l’empoisonnement d’un homme. Il n’a pas même l’esprit de voir que le pari qu’on lui proposait n’était autre chose qu’une manière indirecte de lui reprocher son ignorance et sa présomption ; il croit le pari sérieux et l’accepte à condition qu’il aura la faculté de faire remplir par un animal carnivore, le rôle que je lui destinais. Je crus devoir profiter de l’avantage que la gaucherie du sieur Morande venait de me donner sur mes ennemis. Je lui écrivis par la même voie la lettre suivante:

Seconde lettre du comte de Cagliostro au Rédacteur en date du 6 septembre 1786, publié dans le Public Advertiser le samedi 9 du même mois

Recevez Monsieur mes remerciements d’avoir bien voulu insérer ma lettre dans le Courrier d’aujourd’hui. Votre réponse est fine, honnête et modérée. Elle mérite une réplique : je me hâte de vous l’envoyer pour qu’elle puisse paraître dans votre prochain numéro.

La connaissance de l’art de conserver est essentiellement liée avec celle de l’art de détruire. Les remèdes et les poisons dans les mains d’un ami des hommes peuvent également servir au bonheur du genre humain, les premiers en conservant les êtres utiles, les dernières, en détruisant les êtres malfaisants ; tel est l’usage que j’ai toujours fait des uns et des autres ; il ne tenait qu’à vous Monsieur que mon nourrisson de Londres ne fut autant et plus utile à l’Europe que celui de Médine de l’a été jadis à l’Arabie. J’en avais, je vous l’avoue, le plus vif désir. Vous aviez eu la bonté de me faire connaître quel est le genre d’appât le plus propre à vous attirer et je m’en étais servi. Le pari de 500 guinées était justement l’amorce à l’aide de laquelle j’espérais vous prendre dans mes filets. La prudence extrême dont vous avez donné des preuves dans plus d’une rencontre, ne vous a pas permis de mordre à l’hameçon. Mais comme les 5000 guinées vous tiennent fortement à cœur, vous acceptez le pari à une condition qui en détruit tout l’intérêt  et à la quelle je ne dois pas souscrire. Il m’importe peu de gagner les 5000 guinées mais il importe beaucoup à la société d’être délivré d’un fléau périodique. Vous refusez le déjeuner auquel je vous invite et vous me proposez de faire remplir votre place par un animal carnivore. Ce n’est pas là mon compte ; un semblable convive ne vous représentera que très imparfaitement. Où trouveriez-vous un animal carnivore, qui fut parmi les animaux de son espèce ce que vous êtes parmi les hommes?[16]»

Et Morande fut obligé de se reconnaître battu. « Le sieur Morande après avoir d’abord excité la curiosité, à cause de la singularité du personnage et de ses aventures, finirait par ennuyer et dégoûter ses lecteurs», écrit Bauchamont dans ses mémoires le 8-9 octobre 1786. Mais le mal avait été fait. Il avait accomplit sa mission : propager l’histoire de l’identité Balsamo-Cagliostro. Cagliostro protesta contre ce fait dans la Lettre au peuple anglais[17], où il répond aux accusations de Morande : « La plus grande partie de la longue diatribe du sieur Morande est employé à prouver que je suis venu à Londres en 1772 sous le nom de Balsamo. A voir les efforts que fait le sieur Morande pour parvenir à cette preuve, on serait tenté de croire que le Balsamo avec lequel on m‘identifie aurait mérité être pendu, ou tout au moins se serait rendu coupable de quelques actions déshonorantes. Point du tout. Ce Balsamo, si l’on croit le Courrier de l’Europe, était un peintre médiocre qui vivait du produit de son pinceau. Un nommé Benamore, ou agent ou interprète ou chargé d’affaire du Roi du Maroc lui avait commandé quelques ouvrages de peinture et ne les lui avait pas payés. Balsamo lui avait fait un procès pour 47 livres sterling qu’il prétendit lui être dû, en convenant avoir reçu un à compte de deux guinées. Du reste, ce Balsamo était si pauvre que sa femme était obligée d’aller elle-même vendre dans la ville les tableaux que faisait son mari. Tel est le portrait que fait le sieur Morande du Balsamo de Londres, portrait qu’on ne l’accusera pas d’avoir flatté, et dont tout lecteur de bon sens conclura que le Balsamo de Londres était un artiste honnête qui gagnait sa vie en travaillant. Je pourrais donc avouer sans rougir que c’est moi qui sous le nom Balsamo ai vécu à Londres en 1772 du produit de mes faibles talents en peinture, un concours d’événements et de circonstances ayant pu me réduire à cette extrémité, un pareil aveu ne contredirait pas ce que j’ai laissé entrevoir sur ma naissance et sur ma fortune. J’exposerai avec ingénuité l’état où le sort m’aurait réduit, sans craindre que le récit de cette nouvelle aventure refroidit l’intérêt que mes malheurs ont inspirés, mais je la dénie formellement, uniquement parce qu’il n’est pas vrai qu’elle me soit arrivé ».

En effet, le Balsamo inventé par la police française n’était qu’un modeste peintre. Il fallait qu’il devienne un monstre et ce travail fut achevé par l’Inquisition.

 


[1] Dans les Archives de l’empire, Y 13125 a été conservé, à côté de ces documents, une lettre anonyme que la Police avait reçue de Palerme: « Le 3 de ce mois, M. le commissaire Fontaine a reçu par la voie de la grande poste, une lettre anonyme datée de Palerme en Sicile, le 2 novembre dernier.»

[2] Il publie ses notes de voyages en 1816 sous le titre Voyages en Italie, mais déjà en 1792 il ridiculise fortement Cagliostro dans une pièce de théâtre intitulé Gross Kophta (Le Grand Cophte).

[3] Qu’on remarque, pour Goethe Cagliostro est dès le but rien qu’un charlatan.

[4] Toutes les portes semblent s’ouvrir devant Goethe. Comment se fait-il qu’un avocat confie avec tant de facilité à un étranger qu’il connaît à peine des documents légaux ?

[5] C’est toujours Goethe qui donne la raison pour laquelle ce mémoire n’avait pas été publié dès le début. On avait attendu pour créer un courant d’opinion défavorable à Cagliostro par les journaux et les pamphlets, et on a préparé ainsi le public a accepter plus facilement cette fable : « Le mémoire était basé sur des certificats de baptême et de mariage et sur d’autres documents soigneusement récoltés. Il contenait presque toutes les circonstances qui ont été connus au public par la Vie de Joseph Balsamo publié suite au procès de Rome, comme j’ai pu observer plus tard, en le comparant aux notes que j’avais prises. Le mémoire finissait par un argument qui prouvait l’identité entre Balsamo et Cagliostro, mais qui à ce moment était plus difficile à prouver que maintenant, lorsque toutes l’histoire de cet individu a été publiée.»

[6] Pier Carpi – Cagliostro, il maestro sconociuto, Ed Mediterannee, 1997, pp.57-58.

[7] Lettre de Catherine II à Tzimmerman, médecin de la Cour, 7 avril 1786.

[8] Correspondance Secrete Inédite, vol. II. p. 18.

[9] Ces pamphlets se citent les uns les autres. La scène du « banquet des ombres » est une invention du marquis de Luchet.

[10] P. 35 et 124.

[11] A la fin du procès du collier, le Parlement avait supprimé les mémoires de la Motte contre Cagliostro, comme étant calomnieux et donnait le droit d’afficher cette décision partout où il le croiyait nécessaire pour informer le public. Les pamphlets ont été annulés, mais le Courrier de l’Europe a repris les mêmes calomnies qu’ils contenaient.

[12]Le négociateur n’était autre que Beaumarchais. « Tous les exemplaires de la biographie de Madame du Barry furent brûlés dans un four à briques aux environs de Londres ; on n'épargna qu'un seul exemplaire. Les feuilles furent coupées en deux moitiés : Beaumarchais garda l'une et Morande l'autre. Si l'ouvrage reparaissait le contrat serait frappé de nullité. Tel fut l'étrange marché que passa Beaumarchais. » Paul Robiquet – Théveneau de Morande, étude sur le XVIII siècle, Paris, 1882, p. 46.

[13] Ce document est connu sous le nom de « Lettre au peuple français ». Cagliostro y indique le baron de Breteuil, ministre de la maison du Roi comme son persécuteur : « Les Rois sont bien à plaindre d’avoir de tels ministres. J’entends parler du Baron de Breteuil, mon persécuteur. Qu’ai-je fait a cet homme ? De quoi m’accuse-t-il ? D’être aimé du Cardinal ? De l’aimer à mon tour ? De ne l’avoir pas abandonné ? D’avoir de bons amis partout où j’ai passé ? De chercher la vérité, de la dire, de la défendre, quant Dieu m’en donne l’ordre en m’en donnant l’occasion ? De secourir, de soulager, de consoler l’humanité souffrante, par mes aumônes, par mes remèdes, par mes conseils ? Voila pourtant tous mes crimes ! M’en fait-il un de ma requête d’atténuation ? Cela m’est revenu. Singulière défaite !”

[14] Ces sont des ironies très fines.

[15] 999 – le neuvième jour du neuvième moi (novembre, à l’époque on notait novembre 9bre) à neuf heures. En plus, Morande était né le 9 novembre.

[16] Cagliostro – Lettre au peuple anglais, pp. 43-45

[17]Cagliostro – Lettre au peuple anglais, pp. 58-59.