chapitre VII - Le dernier procès de l’Inquisition

Chapitre VII

 

 

Le dernier procès de l’Inquisition

 

« Comme le vent du Sud, […] qui caractérise la pleine connaissance des choses et la communion active avec Dieu, je viens vers le Nord, vers la brume et le froid, abandonnant partout à mon passage quelques parcelles de moi, me dépensant, me diminuant à chaque station, mais vous laissant un peu de clarté, un peu de chaleur, un peu de force, jusqu’à ce que je sois enfin arrêté et fixé définitivement au terme de ma carrière.» – Cagliostro.

 

Ils croient durent au diable, mais ils ne veulent pas croire à Dieu. Le diable c'est une réalité, les anges c'est une bêtise. (Claudel)

Qu’est-ce qui aurait bien pu déterminer Cagliostro à quitter le tranquille refuge de Bienne pour aller à Rome ? Il motiva son départ par la santé de la Comtesse, qui souffrait du climat trop humide du lac et avait besoin de faire une cure à Aix-les-Bains. Il ne prit même pas congé de Sarasin, qui apprit cette nouvelle d’une lettre du banneret Sigismund Wieldermett.[1]  « Je me charge de vous annoncer son départ. Le Comte pense à revenir dans ces quartiers, si du moins il voit apparence à y être bien vu et s’il peut ravoir le Rockhalt. Ce départ va changer le théâtre de son existence.» Mais qui s’attendait qu’il aille jusqu’à Rome ? Cette nouvelle inquiéta tous ses amis. Wieldermett écrit à Sarasin[2]: « Votre dernier petit mot me fait naître des inquiétudes... Aller à Rome ! Mais y pense-t-il ? Autant vaut-il se jeter du troisième étage. Ma foi, ce n’est pas la prudence qui le conduit là. Tachez de savoir ce qui se passe. »

 

 20 juillet 1789Wildermet site

                                                        Lettre de Wieldermett à Sarasin, 17 juillet 1789

 

 

[1] Lettre de Sigismond Wieldermett à Sarasin no. 53 du 24 juillet 1788. Quant à la Comtesse, quitter la tranquillité du Rockhalt était la dernière chose qu’elle désirait : « La comtesse et madame Carard (qui les accompagne à Aix-les-Bains) vous font milles compliments, la première étant malade de chagrin de quitter, cela vous pouvez y croire, car j’ai approfondi la chose.», ibid.

[2] Lettre de Sigismond Wieldermett à Sarasin no. 52 du 17 juillet 1789.


 

Obtenir l’approbation de l’Ordre égyptien par le Pape

 

Ritratto del cardinale Francisco Xavierio de Zelada

                                                          Le cardinal de Zelada

 

Cagliostro partit vers Rome le 17 mai 1789. Il venait de Trente, où le prince évêque, Pierre Vigile Thun, l’avait reçu avec tous les honneurs[3] dans son palais. Le prince évêque l’avait muni des lettres de recommandation pour les cardinaux Boncompagni, Zelada et Colonna. Car le but de Cagliostro, en allant à Rome, était d’obtenir une audience avec Pie VI, afin que l’Ordre égyptien soit reconnu par le Vatican, tout comme les Chevaliers de Malte. Il espérait unir ses forces avec celles de l’Eglise pour stopper les actions des Illuminés.

 

Buste du cardinal de Rohan site

                                                                                   Le cardinal de Rohan

 

Louis Phélypeaux comte de Saint Florentin

                                                                Georges-Louis Phélypeaux d'Herbault

 

C’était certes un projet ambitieux, mais cela ne faisait que couronner les démarches déjà commencées avec l’Eglise française. Avec l’aide du Cardinal de Rohan et de l’évêque de Bourges[4], Cagliostro espérait que son Ordre égyptien, reconnu et soutenu par l’Eglise catholique de France, aurait pu empêcher les projets des Illuminés. Mais, on sait déjà que ces démarches avaient été bloquées par le scandale du Collier.

« On devait intéresser la Cour à écrire au Pape et au sacré collège, pour que le pontife expédiât des bulles et approuvât l’Ordre égyptien, comme l’ordre teutonique, celui de Jérusalem et autres semblables. On lui aurait imposé pour quatrième vœu, l’obligation d’employer ce système à la conversion des protestants, jusqu’a l’effusion du sang, pour donner plus de confiance à cette société, on aurait érigé une loge avec une demeure pour le Grand Maitre et pour les autres officier du rite ; c’aurait été une espèce de couvent sur le même pied que celui des templiers. Mais ce dernier projet et celui de réunion avec l’autre société ne purent être effectués. Ils furent détruits par les recherches sur l’affaire du collier et par la détention de Cagliostro à la Bastille. » [5]

Avec cette intention, le 27 mai 1789, Cagliostro arriva à Rome et se logea à la Scalinnata, prés de Piazza di Spagna, dans un très riche hôtel. Il n’avait pas l’intention d’attirer trop l’attention, mais dès son arrivée il est approché par la haute société de Rome.

L’ambassadeur de Venise informa le conseil des dix : « Ceux qui l’ont vu s’ébahissent qu’il ait pu faire une telle figure à Paris et défrayer aussi abondamment les conversations de l’Europe. D’une physionomie désavantageuse, sans aucun charme de manières, ni connaissances étendues, il n’a rien qui justifie sa renommé bruyante. » [6]

Son entourage de Rome commence à se former. Beaucoup de ces personnes joueront un rôle dans le procès : la princesse Lambertini (nièce du Pape Benoit XIV), la princesse Santa Croce, la princesse Rezzonico della Torre, le prince Federico Cesi, le marquis Vivaldi et sa maitresse (qui passait pour sa femme et était donc appelée la marquise Vivadi)[7], la comtesse Soderini, etc. Il y avait beaucoup de chevaliers et officiers de l’Ordre de Malte : le commandeur de Maisonneuve, l’avocat Brest, l’abbée Quirino Visconte, le prêtre Tanganelli, le bailli Antinori, le bailli Brillance, le bailli de Loras.

 

 

[3] L’empereur Joseph II, frère de Marie-Antoinette, lui a reproché dans une lettre d’avoir hébergé à Trente «un des plus dangereux agitateurs de toute l’Europe. »

[4] Georges-Louis Phélypeaux d'Herbault, parent de la Grande Maîtresse de la Loge Mère d’Adoption à Paris, Madame de Flamarens (Elisabeth Olympe Félicité Louise Armande du Vigier de Saint Martin, 1752-1835, épouse du général marquis de Grossolles de Flamarens. Elle était aussi maîtresse du comte d’Artois, futur Charles X, dont elle a eu une fille, Charlotte).

[5] Vie de Cagliostro (Compendio), p. 112.

[6] Archives du Ministère des affaires étrangères, Rome, Correspondance politique, lettre du 5 aout 1789.

[7]C’est à la marquise Vivaldi que Cagliostro dit un jour: « Quel dommage que vous n’êtes pas discrète, vous auriez pu être notre divinité. » (Che peccato che non siate segreta !)


 

La séance de la Villa Malta

« Rien ne m’est inconnu. Rien ne m’est impossible. Ego sum qui sum. »

– Cagliostro.

 

 

800px SGifford Villa Malta Rome 1879 site

                                                         La villa Malta, par le peintre Giffort, 1879

 

L'abbé Luca Antonio Benedetti[8] a laissé dans ses mémoires le récit d’une séance tenue par Cagliostro au siège de l’ambassade de l’Ordre de Malte, appelé Villa Malta. Tout cela se passe le 15 septembre 1789, et Cagliostro y annonce alors les événements troublants qui auront lieu peu de temps après en France : la marche de la foule sur Versailles, à la suite de quoi le Roi et la famille royale seront amenés à Paris.

« l5 septembre 1789. J'ai dû assister à une réunion, présidé par Cagliostro, à la Villa Malta, n'ayant pu résister aux prières de la marquise M. P. qui me voulait absolument pour son cavalière. Nous sommes arrivés environ à deux heures du matin. Un laquais en livrée, après avoir reçu nos cartes, nous introduisit dans une salle magnifiquement éclairée, dont les murs étaient couverts de dessins et d'emblèmes, le triangle, la perpendiculaire, le niveau et autres symboles. Sur le mur du fond, et en gros caractères «’Sum quidquid fuit, est et erit. Nemoque mortalium mihi adhuc velum detraxit’[9].

 

Cardinal de Bernis 3. Site

                                                                  Le cardinal de Bernis

 

La salle était pleine de personnes distinguées et même de personnages de haut rang. Imaginez ma merveille, quand je reconnus, au milieu de l'assemblée, l'Éminentissime Bernis, ambassadeur du roi T. C., et, à son côté, la princesse Santa Croce. Un peu plus loin, étaient assis le prince Frederico Cesi, l'abbé Quirino Visconti, le baron de Breteuil, l’ambassadeur de Malte, et une infinité d'autres personnages et de grandes dames, notamment la princesse Rezzonico avec son cousin le comte Rezzonico della Torre, la comtesse Soderini, le marquis Vivaldi avec son secrétaire le prêtre Tanganelli, notus lippis et tonsoribus pour toutes sortes de fourberies, le bailli Antinori, le marquis Massimi, l'abbé Mariottini et un capucin français.

Après quelques instants d'attente, le comte Alexandre de Cagliostro fit son entrée. C'est un homme de stature moyenne, replet, l'air hautain, l'œil inquiet, avec un sourire sarcastique et mauvais. Sa femme le suivait, une belle créature, de taille moyenne, aux yeux vifs et brillants. En somme, les deux époux ressemblent parfaitement aux portraits que je possède.

Cagliostro, s'étant assis sur un trépied, promena un long regard sur l'auditoire, puis il prit la parole en termes que je rapporte à peu près textuellement.

‘Avant tout, je dois vous raconter ma vie, vous révéler mon passé, écarter le voile épais qui vous empêche de voir. Écoutez-moi. Écoutez-moi. J'aperçois le désert aride, les grands palmiers projetant leur ombre sur le sable, le Nil qui coule tranquille, le sphinx, les obélisques, les colonnes majestueuses. Voici les enceintes merveilleuses, les temples imposants, les pyramides qui menacent le ciel, les labyrinthes. C'est la cité sacrée, c'est Memphis. J'aperçois le roi Tothmès III, le Glorieux, faisant son entrée triomphale après avoir vaincu les tyrans et les Chananéens... Mais, soudain, je me retrouve dans un autre pays, dans une autre ville, devant le temple, le, temple sacré où l'on adore Jéhovah et non plus Osiris… Les Dieux nouveaux ont supplanté les anciens …On acclame le Prophète, le fils de Dieu. Qui est celui-là ? C'est le Christ…Oh! Je le revois encore.

Il assiste aux noces de Cana… Il vient de changer l'eau en vin. Alors se relevant brusquement, s'écria d'une voix forte : ‘Non, non, il n'a pas été le seul à faire ce miracle ! Je vous le montrerai aussi, je vous révélerai le mystère… Rien ne m'est inconnu… je sais tout… Rien ne m'est impossible… je peux tout… je suis immortel, antédiluvien. Ego sum qui sum.

Alors, le charlatan prit un broc d’eau très limpide qu'il fit examiner et goûter par les assistants, puis, il emplit un très grand calice de cristal en y ajoutant quelques gouttes d'une liqueur enfermée dans un petit flacon. Aussitôt l'eau du calice prenant une belle couleur d'or se mit à mousser comme le vin d'Orvieto qui serait, d'après Cagliostro, le fameux Falerne des Romains. Plusieurs personnes, après en avoir goûté, déclarèrent qu'il était excellent.

L'expérience terminée, Cagliostro reprit son discours et sur le ton d'un inspiré il parla de ses fameux secrets, de ses baumes, de ses élixirs; il en montra un qui prolongeait la vie, redonnait des forces et ramenait la jeunesse ; il en offrit à plusieurs assistants d'âge mur, en leur assurant qu'ils en ressentiraient les effets séance tenante. A la vérité, ceux qui se risquèrent à en goûter, prirent aussitôt un visage animé et les joues colorées. Cagliostro, qui le fit remarquer à l'assemblée, en profita pour recommander son spécifique. Moi, je ne crois pas qu'il produise d'autre effet que celui d'un bon verre de Montefiascone.

Cagliostro affirma ensuite qu'il connaissait le secret d'agrandir les pierres précieuses et qu'il en ferait la preuve immédiate, si l'assemblée le désirait. L'Éminentissisme Bernis lui confia, sans hésiter, le magnifique solitaire qu'il portait toujours au doigt. Le charlatan le plaça au fond d'un creuset, en versant dessus plusieurs liquides ; durant l'opération, il récita lentement, d'un ton monotone, une longue litanie qu'il nous dit être composée de mots arabes et égyptiens ; il s'interrompit un instant pour jeter dans le creuset diverses poudres, dont une était de couleur rose, et, après quelques minutes, avec une révérence cérémonieuse, il présenta au cardinal de Bernis la bague, dont le brillant avait une grosseur double du premier. L'Éminentissime le replaça solennellement à son doigt en criant au miracle. Moi, j'estime que le cardinal avait été habilement trompé, et que la bague rendue n'avait rien de commun avec la bague prêtée. Pour tout dire, je crois que l'ambassadeur du roi T. C. ne possédait plus au doigt qu'un superbe morceau de cristal de roche.

Malgré tout, l'expérience avait saisi l'auditoire, jusqu'alors assez indifférent. Cagliostro amena sur l'estrade un enfant à qui il ordonna de regarder dans une carafe de cristal pleine d'eau. La pupille – il l'appelait ainsi – s'étant penchée, dit qu'elle voyait, sur une route conduisant d'une grande ville à une ville voisine, une foule immense d'hommes et surtout de femmes qui marchaient en criant : ‘A bas le Roi!’ Cagliostro ayant demandé à la pupille de quel pays ils étaient, l'enfant répondit qu'elle entendait le peuple crier ‘A Versailles!’ et qu’elle apercevait, à leur tête, un grand seigneur.

Le charlatan reprit en se tournant vers nous.

- Eh bien! Ma pupille a prédit l'avenir. Peu de temps s'écoulera avant que Louis XVI ne soit assailli par le peuple dans son palais de Versailles. Un duc conduira la foule. La monarchie sera renversée.

- Oh, s'écria le cardinal de Bernis, quels tristes présages vous faites à mon roi.

-  Je le regrette, mais ils se réaliseront, répondit Cagliostro d'une voix grave. »

 

 

[8]Avocat à la Curie, il a laissé des mémoires sur l’histoire de plusieurs papes, de Clément XIV jusqu'à Grégoire XVI. On a mis en question l’authenticité de ce récit sur la séance de la Villa Malta, surtout à cause du fait que ces mémoires ont été publiés en 1800. Mais une lettre de l’abbé, datée 12 octobre 1789, tend à démontrer l’authenticité de son compte rendu : « Cagliostro a dit vrai, le cinq courant, le peuple en masse a attaqué le roi à Versailles. »

[9] D’après Plutarque, c’était l’inscription du temple de Minerve, assimilé à Isis voilée :
« Je suis tout ce que a été, qui est et sera. Au cun mortel ou chose mortel n’a réussi à m’enlever le voile jusqu’ici. »

 

Jeux de coulisses de l’Ordre de Malte

« L’intrigue a une influence tellement grande à Malte que celle que les jolies femmes avaient autrefois à la Cour de France sous Louis XV. » - l’Abbé Boyer

 

 

Si cette séance a eu lieu au siège des chevaliers de Malte à Rome, c’est avec raison. A côté de son ambition pour approcher le Pape, Cagliostro est entré à Rome dans des enjeux politiques et diplomatiques des plus importants. Le bailli de Loras y a joué un rôle central.

Charles Abel de Loras avait rencontré Cagliostro en 1783 à Naples. On se rappelle que le 13 juin 1783, Cagliostro avait quitté à l’improviste Strasbourg pour se rendre à Naples, où son ami le chevalier Luigi d’Aquino était très malade. Sur ce sujet, on a fait beaucoup de spéculations, car il y a eu beaucoup de personnes qui, voyant en Cagliostro un charlatan, ont eu du mal à accepter qu’il pouvait être ami du chevalier d’Aquino[10]. On est allé jusqu'à dire que le chevalier n’était pas mort en 1783, ou qu’il n’était pas mort à Naples. Mais l’acte de décès du chevalier, découvert par Denise Dalbian, indique comme date de son décès, le 22 septembre 1783, et comme lieu Naples. Cagliostro quitta Naples peu de jours après, le 27 septembre[11].

Mais c’est à Naples, dans la maison du chevalier d’Aquino que Cagliostro rencontra le bailli de Loras. A l’époque, d’Aquino était proche du Grand Maître Emmanuel de Rohan-Polduc, dont il avait été le secrétaire jusqu’en 1787, et occupait la position de procureur général de l’ordre à Lyon, chef-lieu de la langue d’Auvergne[12]. D’après Denise Dalbian[13], il se trouvait en 1783 à Naples pour « négocier avec les différents états de l‘Italie des arrangements concernant les biens de l’ordre et le régime de la langue d’Italie ». A son retour de Naples, il fut nommé chef du secrétariat de France au palais des chevaliers de Malte dans La Valetta. « Si en 1789 il se trouvait à Rome, écrit Denise Dalbian, c’était pour suivre le procès que la langue d’Auvergne, pour une question de procédure administrative, avait à son instigation intenté devant le tribunal de la Route au commandeur Dolomieu. »

Le commandeur Dolomieu[14],est un autre personnage qui a joué un rôle important, mais discret, dans cette affaire. La rivalité entre lui et le bailli de Loras était très connue. D’ailleurs, les deux représentaient deux fractions maçonniques de l’Ordre de Malte, qui luttaient pour le pouvoir : Loras tenait du parti aristocratique et monarchique traditionnel, Dolomieu, des idées nouvelles, son parti était pour une monarchie constitutionnelle. D’ailleurs, Dolomieu fut accusé de conspiration contre l’Ordre de Malte et dut quitter l’île.

Le 30 juin 1788, apparaissait à Malte une loge maçonnique sous le nom Saint Jean du secret et de l’harmonie. Loras en était Grand Maître adjoint. C’était une loge ouverte aux seuls chevaliers de Malte et avait environ 40 membres, parmi lesquels le secrétaire en charge du Grand Maître de Rohan, M. Doublet. De l’autre côté, Dolomieu appartenait au parti du prince Camille de Rohan, dont il avait été le secrétaire d’ambassade au Portugal. Le prince Camille était lui aussi franc-maçon[15].

 

 

ordre malte emmanuel rohan.site                                                   Monnaie de l’ordre de Malte, avec effigie d’Emmanuel de Rohan

 

En 1789, l’ambassadeur de l’Ordre de Malte auprès du Saint-Siège était le bailli Brillane, qui avait mis à disposition de Cagliostro l’ambassade, la Villa Malta, pour la célèbre séance du 15 septembre. Des bruits circulaient qu’il devait être prochainement retiré de son poste. Or, il y avait deux personnes qui désirait cette influente position : le prince Camille de Rohan et le bailli de Loras.

Pourtant, le Pape Pie VI, s’opposait à la nomination du bailli de Loras et préférait le prince Camille. De son côté, Loras essayait de s’attirer le soutien des Cours européennes avec l’aide de la reine de Naples, sa protectrice. Les autres diplomates suivaient de près cette affaire. Le cardinal de Bernis, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, qui recevait souvent le bailli de Loras à sa table, informait régulièrement le ministre des affaires étrangères M. de Montmorin[16], sur le cours de cette affaire: « Le Pape n’acceptera jamais M. de Loras. Si la chose est ainsi M. de Loras aura remué inutilement toutes les cours de l’Europe pour décider le Pape à le recevoir en qualité d’ambassadeur. Mais il restera au moins quelque temps à Rome pour attendre et pour ensuite endoctriner le prince Camille. »

Soit parce que le bailli de Loras lui demanda, vu sa relation avec le cardinal Louis de Rohan, parent du Grand Maître et du prince Camille, soit pour d’autres raisons, Cagliostro intervint dans cette affaire. Toujours est-il, qu’en novembre 1789, il écrit au cardinal cette curieuse lettre : « Soyez persuadé que l’intérêt de votre famille et le bonheur du prince Camille lui-même dépendent de l’ordre absolu et formel que nous vous donnons de mettre en œuvre à cet effet tout ce qui sera en votre pouvoir. Obligez donc le prince Camille d’agir et de s’employer lui-même pour faire nommer en son lieu notre fils légitime de Loras .»  

Mais Emmanuel de Rohan avait pris ses distances avec son cousin Louis de Rohan, surtout à cause de l’Affaire du Collier, comme montre une lettre qu’il écrivait au bailli Suffren, en juillet 1786: « Je ne sais, si le peu de crédit de la maison de Rohan pourra influer sur ma situation actuelle, mais ce dont vous pouvez être assuré, c’est qu’à l’exception du Prince de Soubise, je n’ai aucune liaison avec les autres et qu’au nom près, nous sommes très étrangers les uns avec les autres, et nous nous sommes toujours traités en conséquence. Je n’ai donc jamais compté ni sur leur appui, ni ne craint pas aujourd’hui que leur inconduite ait aucun rapport avec moi. »

Donc, les pressions que Cagliostro fit à cet effet n’eurent aucun résultat. Emmanuel de Rohan proposa le Prince Camille pour ce poste, et il fut nommé par le Pape en juin 1790. Mais le fait que Cagliostro se mêla dans les affaires internes des chevaliers de Malte, donna encore une raison au Pape de vouloir arrêter un personnage si dangereux.

 


[10] Il faisait partie d’une illustre famille. Son frère, le prince Francesco d’Acquino di Caramanico a été vice roi de Sicile.

[11]Sur le chemin vers la France, il passa par Rome où il resta pour quelque temps en octobre 1783.

[12] L’ordre des Hospitaliers de Saint Jean d’Jérusalem ou Chevaliers de Malte avait des membres provenant de huit zones de l’Europe ou ‘langues’ : la Provence, la France, l'Italie, l'Aragon, l'Angleterre, l'Allemagne, la Castille et l'Auvergne.

[13] p. 100.

[14] Déodat de Dolomieu (1750-1801) : géologue, dont le nom fut donné aux dolomites.

[15] Eugène Hercule Camille de Rohan-Rochefort (1737-1816). Il était cousin du Grand Maître Emmanuel de Rohan. En 1804 il devient Vénérable de la loge La Paix.

[16] Archives du ministère des affaires étrangères, Rome, correspondance politique, 911, 16 septembre 1789.


 

Lettre à l’Assemblée française

« Cette révolution, si nécessaire doit être pacifique, condition sans laquelle il ne faut pas y penser » - Cagliostro.

 

 

Entre temps, la situation en France devenait de plus en plus tendue. En juillet 1789, la Bastille fut prise, en octobre la foule prit d’assaut Versailles et apporta la famille royale à Paris. On avait commencé à confisquer les biens de l’Eglise. Les aristocrates et les ecclésiastiques français fuyaient la France et cherchaient refuge en Suisse, en Allemagne ou à Rome.

 

les versaillaises site

 

 

Cagliostro écrit à l’Assemblée française. Voulait-il simplement trouver un refuge ? Ou, en observant la tournure que les événements prenaient, essayait-il de retourner en France, en espérant que sa présence aurait pu empêcher le carnage ? Car il l’avait écrit dès juin 1786 : « Il est digne de vos parlements de travailler à cette heureuse révolution. Elle n’est difficile que pour les âmes faibles. Qu’elle soit bien préparé, voila tout le secret : qu’ils ne brusquent rien ; ils ont pour eux l’intérêt bien entendu des peuples, du roi, de sa maison ; qu’ils aient aussi le Temps, le Temps, premier ministre de la vérité ; le temps, par qui s’étendent et s’affermissent les racines du bien comme du mal, du courage, de la patience, la force du lion, la prudence de l’éléphant, la simplicité de la colombe ; et cette révolution, si nécessaire, sera pacifique, condition sans laquelle il ne faut pas y penser. »

En même temps, à Rome, il dit un jour, à quelqu’un qui lui disait que la Révolution française était l’œuvre des francs-maçons : « Le coup est donné, le coup est irréparable, le coup est plus que maçonnique. »

On a trouvé dans ces papiers à Rome, une lettre, qu’il avait essayé d’envoyer à l’Assemblée de France, où il demandait son retour pour « rétablir l’harmonie entre le Roi et le peuple. »

« Rempli d’admiration et d’attachement pour la nation française, ainsi que de respect pour ses législateurs et ses augustes représentants, il souhaite pourvoir rentrer sans danger et passer le reste de ses jours dans le sein d’un royaume dont il n’avait jamais cessé de chérir les intérêts et la gloire. »

 

la déclaration des droits de lhommesite

 

Dans ce contexte européen si difficile, la présence de Cagliostro à Rome était vue comme un danger pour l’Eglise et le Pape. Il fallait l’arrêter à tout prix. Mais quelle pourrait être la raison pour justifier une mesure aussi grave ? Car le Pape savait très bien, que la fin du XVIIIe siècle n’était pas favorable à une chasse aux sorcières, comme le Moyen Age. D’ailleurs, Wieldermett[17] l’observe très bien dans une de ses lettres : « L’époque n’est pas favorable aux persécutions religieuses, toute l’Europe crierait contre cette cruauté. »

 

 

[17] No 90, 25 janvier 1790.


 

La Comtesse de Cagliostro demande à se confesser

 « Tout ce procès est une imposture. C’est une trame ourdie par ma femme et par des juridiques. » – Cagliostro.

 

 

Dans ce contexte, où tous les pouvoirs de l’époque avaient intérêt à stopper Cagliostro, se passe la seule chose qui pouvait donner du pouvoir à ses ennemis : la comtesse de Cagliostro demande à se confesser.

Il est possible qu’à Rome, le comportement de Sarafina ait changé. Sous l’influence de ses proches, de son éducation catholique, lasse de tous les voyages, et du caractère difficile de son mari, elle semble avoir eu le désir de quitter Cagliostro et de se fixer près de sa famille. Mais la Comtesse ne connaissait pas - ou n’avait pas la capacité de comprendre - les grands enjeux politiques dans lesquels son mari était mêlé. L’Inquisition n’a fait que l’utiliser, et cela à l’aide d’un de ses instruments les plus anciens : la confession.

Depuis le séjour à Roveretto, Sarafina a été approchée par des prêtres. Ses idées étaient de plus en plus orientées vers le dogme de l’Eglise. Cagliostro, avec ses cérémonies, ses prophéties, ses invocations, sa conception de la sexualité, enfin avec toute sa manière d’être, était très loin de ce dogme. Il en a fallu donc assez peu pour la convaincre que tout ce qu’il faisait - et la faisait vivre - était un péché, contraire aux valeurs prônés par l’Eglise catholique.

A Roveretto, Vanetti notait: « La femme de Cagliostro vint avec un chapelain dans une église, et s’étant agenouillée, elle assista à la messe avec dévotion. Et de plus, un autre prêtre, homme de bien, causait souvent avec elle du royaume de Dieu et de l’Eglise, hors de laquelle il n’y a pas de salut ; et il lui donna à lire les Actes des apôtres, et les œuvres des prophètes. Et il se réjouissait de voir la foi et les bonnes paroles de cette femme. Car, dans la ferveur de son esprit, elle s’irritait contre le mal semé par la soi-disant philosophie qui florissait en France, et elle rejetait les œuvres scientifiques modernes méditant attentivement les écritures. Et de plus, elle disait: ‘Voici que nous avons accompli notre tâche ici en guérissant les malades, et mon âme brûle d’aller dans d’autres villes, pour ne pas laisser d’endroit où notre charité ne se manifeste aux fils d’Adam’. Et elle disait encore beaucoup d’autres choses conformément aux projets de son mari. »

Voilà qu’à Roveretto, la Comtesse n’était pas encore complètement tournée contre son mari. Mais un an plus tard, à Rome, sous l’influence de sa famille et des agents de l’Inquisition, infiltrés près de Cagliostro, cela fut achevé. Elle fut approchée, fin juillet[18], par un agent du Vatican, Matteo Berardi, substitut fiscal du gouvernement, qui devint son confident. Il lui insinua que la seule modalité pour sauver son âme, et celle de son mari, était de se repentir de sa vie au côté de Cagliostro, se confesser et se tourner vers l’Eglise.

Certes, le fait qu’elle était sous l’influence de toutes ces personnes qui l’endoctrinaient contre son mari, n’explique pas le fait, que dès la période où ils habitaient l’hôtel La Scalinatta, elle avait demandé de savonner l’escalier pour que le Comte y tombe[19]… La Comtesse déclarera pourtant pendant le procès qu’ « elle désirait ardemment retourner à Rome pour racheter la vie de péché qu’elle avait menée jusque là et pour éviter une fin néfaste. »

Le 26 septembre 1789, le curé de la paroisse San Salvatore in Campo annonce au Saint Office, que « la comtesse de Cagliostro doit ou demande ( il faut vérifier dans Ristretto le mot exact) pour libérer sa conscience, de se dégraver de certaines choses qui tiennent du Saint Office et qu’elle désirait ardemment faire une déposition juridique devant son curé, qui demandait dans ce but les facultés adaptées. »

On ne sait si elle fît cette confession au curé de San Salvatore in Campo. Mais, deux mois plus tard, le 11 novembre, Giuseppe Iosi, curé d’une autre paroisse, Santa Caterina della Ruota, reçoit l’ordre de recueillir une déposition légale de Sarafina. Pour remplir cette mission, il était autorisé de se passer du notaire, et on lui conseillait de choisir avec soin le lieu et le moment, pour ne pas éveiller les soupçons de Cagliostro. Avant le 11 novembre, il n’existe aucune trace d’enquête menée contre Cagliostro par le Saint Office.

 

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Le chef de la Douane, Giuseppe Ferreti, avertit Cagliostro que sa femme l’a dénoncé au Saint Office, et l’implore de se sauver de Rome. Mais Cagliostro refuse, car il est sûr de son innocence (il va le déclarer à plusieurs reprises dans le procès). Il semble, pourtant, qu’il interdit à Sarafina de quitter la maison et charge son secrétaire, le frère Giuseppe di San Maurizio[20], de la surveiller.

Ce n’est que le 23 novembre, que le curé Giuseppe Iosi passe à l’action. Avec l’aide d’une voisine, il entra en absence de Cagliostro dans la cour de la maison, et Sarafina lui fît sa confession par la fenêtre. Mais le document reste incomplet, et n’est pas signé par Sarafina. Apres cette scène, elle refusera de rencontrer Giuseppe Iosi, qui se trouva obligé de présenter cette dénonciation sous cette forme au Saint Office.

Mais le fait, que la déposition n’est pas signée par Sarafina, annule sa valeur juridique. Le 15 décembre, Giuseppe Iosi, informe ses supérieurs et demande de nouveaux ordres. On lui répond qu’il faut arrêter toute action dans ce sens, jusqu'à ce que des circonstances plus favorables se présentent. Pourquoi cette décision ? Parce que Sarafina refusait de revoir le curé, et entre temps, Matteo Berardi, avait réussi à obtenir deux autres dénonciations, plus sérieuses et écrites dans la forme adaptée. Et c’est suite à ces deux dénonciations, que l’Inquisition fera l’arrestation.

Matteo Berardi s’était infiltré dans la maison de Cagliostro avec l’aide de Carlo Antonini, beau-frère de Sarafina[21]. Avec Antonini, il prenait presque tous les dimanches le déjeuner chez Cagliostro. Comme il l’avoua pendant le procès, sa mission était de provoquer Cagliostro à tenir des propos qui pouvaient être utilisés contre lui ensuite.

Antonini dénonça Cagliostro le 27 novembre, comme « créateur et propagateur de la secte des franc-maçons ». Il décrira son initiation dans l’Ordre égyptien, scène qui fut reprise dans le pamphlet publié par l’Inquisition : « Nous avons dit qu’il ne réussit point dans l’offre qu’il fit à quelques personnes de leur communiquer les notions de la maçonnerie égyptienne. Il y en eut une qui ne voulut pas en entendre parler, deux autres[22] le jouèrent publiquement. Ils lui avaient souvent montré le désir d’être instruits. Il se disposa donc à les satisfaire, et voici comment il s’y prit. Les ayant introduits un soir dans sa chambre à coucher, il leur conta que les connaissances qu’il avait acquises en Egypte, établissaient un grade suprême de maçonnerie, auquel on ne pourrait arriver sans avoir d’abord passés par les autres grades de la maçonnerie inferieure, il ajouta que lui seul pouvait dispenser de la convocation en forme de la loge et des cérémonies douloureuses qui ont coutume de précéder l’initiation. Comme maitre de loge suprême, continua-t-il, je vous déclare apprentis, je vous déclare compagnons, je vous déclare maitres de loge ordinaire et je vous autorise à être admis à la loge suprême.’ Il leur fit ensuite un discours relatif à son rite, tira son épée, leur ordonna de se mettre à genoux et de lever la main droite sur la tête, et dans cette attitude il leur fit jouer de ne découvrir à personne ce qu’ils auraient vu et entendu. Alors, ayant frappé trois fois la terre de son pied, et l’épaule droite de l’initié avec son épée, il leur mit ses doigts sur le front, leur souffla au visage et leur dit, que par le pouvoir que l’Eternel avait donné à lui seul, il leur induisait sa sagesse et celle de Salomon. »  

Berardi, déclarera dans le procès, qu’« Il a provoqué Cagliostro de lui présenter ses prétendues connaissances égyptiennes. Vers la fin de juillet ou au début d’août, un dimanche, vers deux heures de la nuit, après qu’il ait insisté ensemble à Antonini prés de Cagliostro, celui-ci leur avait dit : ‘Venez dans la chambre et vous serez satisfaits. »

Toujours sur les pressions de Berardi, Giuseppe Feliciani, le père de Sarafina, dénonça son gendre comme hérétique, et ce pour avoir empêché son épouse de participer au culte chrétien. On retrouve, dans le propos de Giuseppe Feliciani, un thème déjà lancé dès Londres par le journaliste Morande.

 

 

[18] Ils ont habité à l’Hôtel de la Scalinata, du 27 mai jusqu’au 28 aout, par suite, ils déménagent à Casa Mora, et le 1 octobre, ils déménagent encore chezFilippo Conti, marguillier de l’église San Girolamo della Carita, très catholique et très dévoué à l’Eglise. Les familles Conti et Mora seront cités comme témoins dans le procès.

[19] C’est ce que la bonne, Enrichetta Rey, témoigne dans le procès : « Elle m’a raconté les ennuis qu’elle avait avec son mari et m’a dit qu’il aurait été bien de savonner l’escalier de l’hôtel pour qu’à son arrivée à la maison le comte glisse et tombe du haut. »

[20] C’était un capucin d’origine suisse, il était venu à Rome parce qu’on lui avait promis un évêché dans son contrée natal, le Vaud. Mais on avait ajourné sa nomination, et il espérait en parler au Pape. L’époque où il était en Suisse, il fit un rêve où il vit Cagliostro, qu’il n’avait jamais vu, et une voix lui dit en latin: « tu le connaîtras à Rome ».

[21] Il parait qu’il était l’ex mari d’une sœur de Sarafina. Comme toute la famille Feliciani apparait dans le procès, et que l’on ne trouve aucune référence de cette sœur, on en n’a déduit qu’à l’époque du procès, elle était décédée. On a souvent présenté Carlo Antonini comme l’amant de Sarafina, mais il n’existe aucune preuve allant dans ce sens. C’est le chef de la Douane, Giuseppe Fereti, qui déclare avoir avertit Cagliostro que « son épouse avec Antonini l’a dénoncé au Saint Office, afin de jouir de sa liberté. »

[22] Le pamphlet de l’Inquisition cache le fait qu’il s’agissait de Carlo Antonini et de l’agent papal Matteo Berardi. Vie de Cagliostro p. 119-120.


 

 Une affaire d’état de première importance

« Le Comte ne pourra respirer un instant sans qu’on aboie après lui » – Wieldermett[23].

 

 

Il est difficile de croire, et d’imaginer même, que des forces si grandes se sont mises en place, uniquement parce qu’un mari avait empêché son épouse d’aller à l’Eglise ! Et pourtant. Cagliostro était devenu un cas, une affaire d’état. Son Ordre égyptien était considéré comme une menace plus grande que la franc-maçonnerie, tolérée depuis quelques années par le Pape à Rome.

Le 3 décembre 1789, les pièces du dossier « Cagliostro » étaient rassemblées. Il contenait : deux dénonciations graves et une troisième, celle de Sarafina, qui pour le moment n’avait pas de valeur juridique. Suite à cela, le Saint Office ordonna un décret, par lequel toute la famille Feliciani devait être interrogée[24]. Le 15 décembre, un sommaire de ces interrogatoires fut déposé auprès du Pape. On n’attendait que son accord pour arrêter Cagliostro.

 

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                                                          Le Pape Pie VI

 

Mais le Pape préféra patienter jusqu’au 27 décembre, date qui avait une grande importance pour Cagliostro et l’Ordre égyptien.[25]

Dans la matinée du dimanche 27 décembre, le Pape sortit de la messe et se rendit dans l’appartement du secrétaire d’état Zelada 25bis (premier ministre de l’état papale). C’est là, que le Pape présida en personne[26], un conclave exceptionnel, auquel participèrent le cardinal Antonelli, chef de la propagande, le cardinal Pallotta, préfet du Conseil, le cardinal Campanelli, pro-dataire et le gouverneur de Rome. La présence du Pape à la tête de ce conclave secret et exceptionnel, faisait de l’affaire Cagliostro une affaire d’état. Trop de bruit pour un simple charlatan…

Après ce conseil, le gouverneur de Rome, Monsignor Rinuccini, reçut l’ordre d’arrêter Cagliostro, mais aussi son secrétaire, le père capucin Giuseppe di San Maurizio. Mais il devait aussi arrêter celle que l’Inquisition faisait passer pour victime, Sarafina, et la porter au couvent Saint Apollonia, qui servait de prison pour les femmes. Car la Comtesse devait compléter sa déposition, la signer, et servir de source d’informations de première main contre son mari.

 

 

[23] Lettre no 60, octobre 1788.

[24] Cagliostro déclara dans le procès que « la haine que cette famille lui portait venait de leur espoir secret d’entrer en possession de sa fortune. »

[25] Mais aussi pour le Pape Pie VI, vu qu’il était né un 27 décembre. « Les maçons ordinaires, ont coutume de prendre pour patron Saint Jean Baptiste et de célébrer sa fête. Cagliostro, dans son rite, a joint la fête de Saint Jean l'Evangéliste, et c'est précisément le jour où il a été mis en prison à Rome. Sa raison, pour adopter cette fête, était, à ce qu'il a dit, la grande affinité qui existe entre l'apocalypse et les travaux de son rite. » (Vie de Cagliostro).  

25bis Francesco Saverio de Zelada, 22 Aout 1717- 19 Décembre 1801.

[26] « Sa Sainteté a voulu intervenir en personne, ce qui est sans exemple depuis des années.» Lettre du chevalier Damiano de Priocca, ministre de Sardegne à la cour de Rome.


 

Le chemin du calvaire

« Fermé dans son cachot, Cagliostro apparaît au Pape et au gouverneur du château Saint-Ange encore plus à craindre. L’entrée dans le château Saint-Ange est interdite et on peut y entrer seulement qu’avec un permis spécial. En ce moment Rome est sur l’empire de la plus féroce Inquisition. Personne ne fait confiance à personne. Tout le monde suspecte tout le monde ». – Astorri, ambassadeur de Sienne à Rome.

 

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                                                                    Le château St Ange

 

 

On apprit le but de ce conclave extraordinaire seulement après le 1 janvier, quand la terrible nouvelle apparut dans les journaux. Le premier qui en parla fut le Cracas[27] : « Le soir du dimanche 27 décembre 1789, par l’ordre des Supérieures, l’homme connu comme Joseph Balsamo, qui a voyagé par l’Europe sous le nom d’Alessandro, comte de Cagliostro, a été arrêté par un piquet de grenadiers du régiment Rossi et transporté en carrosse dans la forteresse du château Sant Angelo. Sa femme a été arrêtée aussi et conduite par l’ordre de Sa Sainteté dans le couvent  S. Apollonia. Après la perquisition,  on a mis sous séquestre ses documents et on a scellés les portes de la maison qu’il habitait à Rome. »

Le service de propagande du Saint Office, s’occupa tout de suite de lancer des bruits et des rumeurs pour justifier cette mesure. Cagliostro aurait été le chef des Illuminés, il aurait ourdi un complot pour faire une révolution à Rome, telle que celle de France, il aurait voulu renverser le Pape, détruire le Vatican et incendier la capitale du christianisme. Tous ces bruits ne firent que semer la panique et la confusion à Rome. On parlait de personnes qui étaient arrêtées par l’Inquisition, tout simplement pour être soupçonnées d’avoir des relations avec Cagliostro. Le Pape interdit le carnaval, de peur qu’une révolution puisse éclater si les gens sortaient dans les rues.

Quant aux circonstances de cette arrestation, ils circulaient plusieurs versions. Le journal du père Tovazzi, érudit et historien franciscain de Trente, en fait référence le 12 janvier 1790 : « Le soir du dimanche, 27 décembre, la maison habitée par Cagliostro à Rome fut entourée par des soldats. Un juge, un notaire et d’autres représentants officiels y sont entrés pour l’arrêter. Ils ont pris ses documents et l’ont porté à la forteresse où il a été enfermé. En même temps, sa femme a été transportée au couvent franciscain de Sant Apollonia. Après ces arrestations, vers 3 heures du matin, 75 soldats ont entouré le couvent des frères capucins. Ils ont obligé le gardien de les conduire auprès du père Giuseppe da San Maurizio. Le juge et le notaire ont pris tous ses documents, il a été conduit au couvent de Aracoeli et les franciscains ont reçu l’ordre de le garder strictement.

Un français d’origine illustre et autres dix personnes dont les noms restent secrets ont également été arrêtés. Le père ci-dessus, homme d’esprit  et talent, était un ami intime de Cagliostro et dînait souvent chez lui. Le Pape lui avait promis un diocèse et il n’avait aucune obligation religieuse, que de dormir dans le couvent.

A Rome, on dit que Cagliostro est un de chef des émeutes de France et un de vrais complices dans l’Affaire du collier. D’autres disent qu’il est arrêté pour avoir ourdi une révolution à Rome. D’autres le veulent franc-maçon.

Ce qui est sûr, c’est d’avoir trouvé deux pièces lui appartenant à Arco della regina (Villa Malta, siège de l’ambassadeur de l’Ordre de Malte à Rome) où il y avait des chaises rangés en symétrie, un fantoche flexible ayant beaucoup de rubans attachés et une curieuse machinerie en bois qui formait une espèce de trône. (...) 

On dit que tout a été découvert grâce à sa femme, qui avait l’interdiction de se confesser sous la peine de mort, mais que malgré cela, elle s’était confessée en secret et elle avait promis au confesseur de tout révéler.

On ajoute que le  moment de l’arrestation, se voyant découvert, Cagliostro a essayé de la tuer, en tirant deux coupes du pistolet, mais l’arme n’était par chargée. »

 

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                                                   Armand de Montmorin, ministre français des affaires étrangères

 

La nouvelle de l’arrestation de Cagliostro fut annoncée aussi par les diplomates. Le cardinal Bernis, ambassadeur de France à Rome, écrit dès le 30 décembre 1789 à Armand Montmorin, le ministre français des affaires étrangères : « Il y a trois jours, le comte Cagliostro a été arrêté. Il a été porté au château Sant Angelo et sa femme dans un couvent. Ce charlatan, plus célèbre qu’il n’en mérite a été reçu ici en printemps sur les insistances de l’archevêque de Trente. On y avait parlé peu de lui, mais on dit qu’il a tenu des réunions secrètes dans les loges des maçons  qui sont interdites par une bulle de Benoît XIV. On dit aussi que par ces réunions il essayait  d’y introduire par des cérémonies superstitieuses l’esprit de la secte des Illuminés d’Allemagne et de l’Hollande. »

 

Il revient sur le même sujet, le 6 janvier 1790 : « Le tribunal du Saint Office continue ses recherches pour découvrir si Cagliostro, profitant des réunions secrets des maçons, qui sont interdites à Rome par les bulles de Clément XII et Benoît XIV, n’est  pas le chef de cette secte des Illuminés qui commence à inquiéter le gouvernement. On dit qu’on a trouvé dans les documents de Cagliostro une prophétie qui annonce que Pie VI sera le dernier Pape et que l’état papal n’appartiendra plus à l’Eglise ».

 

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                                                       Philippe-Auguste Hennequin, la rébellion lyonnaise1794

 

Le peintre Hennequin, note dans ses mémoires[28], les détails de l’arrestation de Cagliostro, qu’il tient du bailli de Loras. Cela paraît être la version la plus proche de la réalité : « Cagliostro ne se trouvait pas chez lui le soir de l’arrestation. On le conduisit chez lui où l’attendaient les hommes du gouvernement qui en son absence avaient perquisitionné minutieusement la maison. Arrivé chez lui, entouré d’hommes qui lui étaient inconnus et l’accablaient de questions et d’insultes, ce malheureux a la douleur de se voir dénoncé et vendu par sa femme qui, en sa présence, avait la barbarie d’indiquer les lieux les plus secrets où étaient ses papiers, sa correspondance et des objets précieux à son existence particulière. »

La nuit de la fête de Saint Jean l’évangéliste, Cagliostro parcourt donc le chemin vers sa prison, le château Saint-Ange. Ancienne tombe de l’empereur Hadrien, celui-ci est le lieu où l’archange Michaël s’est manifesté visiblement, (comme dans les cérémonies de Cagliostro) pendant la grande peste de l’année 590. Le pape de l’époque, Grégoire Ier, avait vu l’Archange Michaël au dessus du monument, remettant son épée au fourreau, ce que signifiait la fin de l’épidémie. Pour montrer toute sa reconnaissance, une statue représentant l’Archange a été élevée sur le monument.

 

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                                                                       L’Archange Michaël du château St Ange à Rome

 

Michaël, « celui qui est pareil à Dieu », est connu comme le commandant des milices célestes, le guerrier de la lumière divine qui triomphe sur les ténèbres. Il tient une épée, et il soumet Satan, représenté par le serpent ou le dragon, dont il écrase la tête de son pied (comme dans les enseignements de l’Ordre égyptien). Il veille sur les pèlerins et les étrangers (Cagliostro était un voyageur), il inspire et protège ceux qui travaillent dans la solitude et l’humilité. Il est  toujours prêt à aider ceux qui souffrent, les âmes bonnes et pures, abandonnées ou accablées par les peines. Il est appelé aussi L’Ange Bienveillant de la Mort, parce qu’il conduit vers l’immortalité. Il est représenté une balance dans la main pour peser les actions des humains, lors du Jugement Dernier.


C’est donc dans ce château, veillé par l’archange Michaël, que Cagliostro passera les 16 mois suivants. De longs mois de souffrance, de réclusion, de solitude, d’épreuves, d’injustice et de torture. Son calvaire commencera le 27 décembre, par la traversée du pont du château. Il y passera entre les deux files de statues représentant Saint Pierre, Saint Paul et dix anges, portant des objets liés au calvaire du Christ.

 

 

[27] Dans son numéro du 2 janvier 1790.

[28] p. 284.


 

Les franc-maçons de Rome

« Tous ceux qui oseront organiser ou joindre des sociétés maçonniques, des réunions ou des congrégations, ainsi que tous ceux qui à ce but donneront du conseil, de l’aide ou d’autres faveurs seront punis de manière irréversible sans aucun espoir d’être graciés par la mort » - Bulle de Clément XII

 

Clement XII site                                                                  Le Pape Clément VII

 

Il reste un dernier aspect lié à l’arrestation de Cagliostro, dont on ne parle que trop peu. Car dans la nuit du 27 décembre 1789, les soldats du Pape sont descendus non seulement chez Cagliostro, mais aussi chez Auguste Belle, peintre français, et un des chefs de la loge maçonnique de Rome.

Cette loge, qui faisait partie du Grand Orient de France, avait été fondée en novembre 1787, sous le nom «  La réunion des Amis Sincères ». Le peintre Hennequin[29], qui avait mis sa maison à disposition pour les réunions, écrit :

« Rome était le rendez vous des étrangers, il y avait surtout beaucoup de français. Tous plus au moins visitaient les artistes. On décida de former une loge maçonnique consacrée, où l’on s’occupait des sciences et des arts, principalement des moyens de secourir les familles françaises dont plusieurs étaient réduites aux privations que le malheur impose à ceux qu’il atteint. »

L’Inquisition surveillait déjà l’activité de cette loge, d’autant plus que le même Matteo Berardi, qui a été infiltré chez Cagliostro pour l’espionner, en était membre. Le nom de Berardi apparait sur les listes des membres trouvés dans la nuit du 27 décembre. A côté de son nom, on a noté : « Il dit que tout a été une bouffonnerie ».

C’est dans cette loge, que Berardi a dû approcher Carlo Antonini. Le secrétaire de Cagliostro, Giuseppe di San Maurizio en devient lui aussi membre le 15 novembre 1789. Et le bailli de Loras, qui fut à la base du conflit entre Cagliostro et l’Ordre de Malte, était le vénérable de cette loge, au côté du peintre Augustin Louis Belle.

Cette loge était donc active depuis deux ans, et à aucun moment la police papale, qui la surveillait, n’avait pensé que les deux bulles papales[30] qui interdisaient les activités maçonniques à Rome, sous peine de mort, pourraient être mises en application dans son cas. On s’en rappellera pourtant leur existence, pour les appliquer contre Cagliostro, qui n’a jamais participé aux réunions de cette loge, ni en était membre ! C'est un fait qui ressortira de manière très claire pendant le procès, ce qui transforme cette action, que l’Inquisition voulut faire passer comme étant contre la franc-maçonnerie, comme une action visant en fait Cagliostro et son Ordre égyptien. Car aucun de ces franc-maçons n’a été arrêté ou condamné, malgré le fait qu’ils étaient sous l’incidence des mêmes bulles.

Hennequin le note d’ailleurs dans ses mémoires : « Il est probable que le gouvernement connaissait l’existence de notre loge, mais qu’il savait aussi que rien de ce qui s’en passait ne pouvait déranger l’ordre public. » Tandis que Cagliostro était vu comme « un danger pour l’ordre publique », comme cela est inscrit d’ailleurs dans les actes du procès.

Cela n’empêche, que la nuit du 27 décembre, les soldats font une perquisition dans l’atelier du peintre Belle, qui occupait le premier étage de la maison de Hennequin. C’est dans cet atelier qu’avaient lieu les réunions maçonniques de Rome. Belle a dû pourtant être averti, car il évite de retourner chez lui et se réfugie au siège de l’Académie française à Rome, territoire où les soldats du Pape n’avaient pas de pouvoir. Il y reste caché pendant quatre jours, après lesquels il quitte son refuge sans aucun souci de la part de l’Inquisition. Dans son atelier, on trouve les sièges rangés pour les réunions, des instruments maçonniques, la liste des membres de cette loge, preuves suffisantes pour le condamner à mort.

Belle s’échappe, grâce à l’intervention du Cardinal de Bernis auprès du secrétaire d’état Zelada, et à celle de Louis Rollez de l’Isles, près du Cardinal Busca, ministre de la police.

Bernis informe M. de Montmorin : « Le jeune peintre Belle qui a beaucoup du talent et d’après ce qu’on m’a dit est honnête homme, avait prêté son studio pour des séances maçonniques interdites à Rome. Il ne pouvait pas rompre les serments faits à cette institution singulière et révéler au Saint Office ses secrets. Il s’est donc décidé de retourner en France, près de son père, un des directeurs des manufactures Gobelin. » Deux poids, deux mesures ; dans le cas de Cagliostro, il est coupable d’un délit extrêmement grave, puni par la mort, pour les autres, c’est un secret qu’il faut respecter. Bernis fait tout ce qu’il peut pour sauver Belle, mais « lave ses mains » en ce qui concerne Cagliostro. « Il serait assez imprudent de ma part de me mélanger directement ou indirectement en tout ce qui est lié à Cagliostro ou au père Giuseppe di San Maurizio, son confident. [31]»

Cela est d’autant plus absurde, que Cagliostro ne faisait pas partie de cette loge, et ne participait pas aux réunions maçonniques interdites. Pendant le procès, on essaya d’invoquer un faux témoignage dans ce sens. Il s’agit d’un cuisinier que Cagliostro avait mis à la porte, Giovanni Modò, qui affirme que «le Comte s’était inscrit dans la loge maçonnique de Rome ». Mais cela est contredit par d’autres déclarations :

Carlo Antonini affirme : « Cagliostro fut si prudent de ne pas violer cette interdiction, qu’il a même refusé une invitation du bailli di Loras d’assister à une tenue maçonnique. Non seulement il n’accepta pas l’invitation, mais il montra si ostensiblement son indifférence à ce sujet, qu’il n’est même pas sorti de la maison pendant toute la journée. »

A son tour, Loras, déclare que « sa société maçonnique n’a aucun rapport avec les travaux du célèbre Cagliostro et que son nom ne se trouve pas sur les liste de membres de cette loge. »

 

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                                                                       Tenue d’une loge maçonnique au XVIIe siècle

 

Dans une lettre écrite, le 9 janvier 1790, par Hennequin, au Grand Orient de France, pour l’informer sur les événements de Rome, il est dit la même chose : « Il est possible qu’un ennemi d’un de nos membres ( pour nous priver[32] du puissant appui que nos sentiments et notre conduite nous méritent) écrit en France que nous avions adopté le système du comte de Cagliostro. Il est faux. Le dit comte de Cagliostro n’est jamais venu dans notre atelier. Son nom n’est pas dans notre registre. »

A la fin, les inquisiteurs doivent noter que le témoignage du cuisiner Modo est faux. « Puisque l’accès et l’appartenance de Cagliostro aux loges de Rome, témoignés par Modo et la voix publique[33] ne sont pas confirmés par les autres épreuves, il ne sera plus interrogé à ce sujet». On enregistre ce fait dans les documents du procès. Cela arrange les inquisiteurs, car autrement ils étaient dans l’obligation d’admettre l’appartenance à la franc-maçonnerie de tous les autres personnages, et de les punir en conséquence. Parmi eux, il y avait des grands noms qu’il ne fallait pas compromettre.

 

 

[29]Philippe Auguste Hennequin (1763-1833) – peintre, élève de David.

[30] Il s’agit surtout de la bulle In eminenti donné par Clement XII en 1739, publié avec le nom de son secrétaire le cardinal Firrao (Bando Firrao en italien). Elle ordonnait : « Tous ceux qui oseront organiser ou joindre des sociétés maçonniques, des réunions ou des congrégations, ainsi que tous ceux qui à ce but donneront du conseil, de l’aide ou d’autres faveurs (comme offrir des maisons ou d’autres lieus pour des réunions maçonniques) seront punis de manière irréversible sans aucun espoir d’être graciés par la mort. » Benoit XIV reprit le Bando Firrrao en 1751. Mais celui ci n’avait été jamais mis en application, jusqu’à Cagliostro.

[31] Lettre de Bernis à Montmorin, 3 février 1790. 

[32] On connaît le conflit entre Cagliostro et la franc-maçonnerie, au moment du Congrès des Philalètes.

[33] C’est quand même bizarre d’invoquer comme témoigne la voix publique…


 

De faux témoins

« Nous sommes prêts à déclarer ce que les inquisiteurs ont besoin… »

 

 

Si l’arrestation se passa vite, le procès pour condamner Cagliostro fut très lent. Le 2 janvier 1790, le Pape ordonna au secrétaire d’état Zelada de compléter le dossier qui devait être à la base des interrogatoires de Cagliostro. Pour le moment, Pie VI préférait laisser patienter Cagliostro en prison, isolé dans son cachot.

Dans ce but, le Pape donna des pouvoirs extraordinaires aux juges qui devaient instruire le procès. Normalement, le Saint Office ne pouvait s’occuper que de questions religieuses, mais dans le cas de Cagliostro il fut autorisé de manière exceptionnelle, à enquêter et juger des questions tenant de la vie civile.

C’est le même Berardi qui fut chargé de trouver des témoins convaincants pour accumuler des preuves contre Cagliostro. Il avait déjà les déclarations de la famille Feliciani, qui soutenait que Cagliostro était un hérétique et empêchait son épouse de participer au service religieux. Mais ce n’était pas suffisant. Il s’orienta alors vers les familles Mora et Conti, chez lesquels Cagliostro habita à Rome, et vers leurs domestiques. Avec des pressions, des menaces et des chantages, il réussit à obtenir ce qu’il voulait.

Les nombreuses rumeurs qui circulaient, et surtout l’arrestation de Sarafina, que les inquisiteurs voulaient faire passer par une victime, sema la panique parmi ces témoins. Pour éviter le sort de Sarafina, une partie d’entre eux déclara qu’« ils sont prêts à dire ce que l’Inquisitions a besoin ». Cela est enregistré dans les documents du procès. C’est surtout les Conti qui témoignèrent contre Cagliostro.

Mais leurs accusations tenaient surtout sur des propos de Cagliostro concernant la religion catholique, ou sur des sujets sexuels. Ce n’était pas suffisant pour justifier la transformation de ce cas en une affaire d’état.

La plus grande partie de ces témoins place dans la bouche même de Cagliostro des expressions vulgaires, et des propos désobligeants sur des aspects clés de la religion catholique. Un témoin prétend que Cagliostro avait répondu à la marquise Vivaldi, qui voulait connaître la composition d’un remède, qu’il est fait « avec la merde du Père éternel. » D’après un autre, Cagliostro aurait affirmé que « la virginité de Marie, mère de Jésus, est une sottise, car si elle a accouché d’un fils elle ne pouvait pas être vierge ». Il aurait dit aussi, que « la confession est une idiotie », que « les prêtres sont des imposteurs » et les saints « des idiots », que « Judith[34] a été une cochonne parce qu’elle s’est fait foutre par Holopherne.» De même, Filippo Conti déclara qu’il l’a entendu répondre à Sarafina, lorsqu’elle lui disait vouloir aller à l’Eglise prier les saints et la Madone : « Quels saints et qu'elle Madone ! Ils sont tous des enculés ! ». Un autre jour, il aurait dit qu’ « il décore son coq avec les reliques des saints » et que « les processions sont des sottises »[35].

La femme de chambre de Sarafina, Francesca, déclara que Cagliostro mangeait de la viande pendant le carême, qu’il obligeait sa femme de faire de même, et qu’il lui a dit à elle, Francesca : « Manges du gras, ne vois-tu pas que tu es maigre, manger du gras, c’est bon pour la santé. » 

Conti raconta, qu’il transforma en toilette la chapelle qui se trouvait à côté de sa chambre à coucher, parce que sa femme y passait trop de temps à prier. Il aurait également obligé sa femme de s’afficher les seins nus, et l’avait chassée un jour de la maison, parce qu’il ne supportait plus de l’entendre dire le rosaire. Il aurait enlevé de la chambre à coucher un tableau représentant la crucifixion, et mis à sa place un inutile miroir.[36] Interrogée par les Inquisiteurs à ce sujet, Cagliostro admettra et expliqua : « j’ai enlevé de la chambre à coucher le tableau de l’Ecce homo, parce que l’excessive luxure de Sarafina, et la manière indécente dont elle m’obligeait aux actes du mariage, m’ont persuadé de ne pas garder ce genre d’images là. » (Il est vrai qu’un miroir puisse être plus utile pour ce genre d’activités !)

Francesca l’accusa aussi d’avoir essayé de la séduire, et qu’il « a obligé par des promesses et des menaces une vieille fille de lui céder ». Elle raconta qu’elle le voyait souvent nu à la maison, qu’il avait l’habitude de se mettre nu devant un miroir, et qu’un jour, il s’est mis un coquetier sur le membre, et lui a dit : « Voilà le vrai évêque que tu dois adorer ! ».

Elle déclara qu’il a essayé de « lui toucher les parties vergogneuses » et qu’à plusieurs reprises, en sa présence, il a ceint son membre avec un ruban blanc et a exclamé en le caressant : « Regardes le, comme il est beau ! »

Il aurait répondu à un disciple qui lui demandait s’il faut pratiquer la chasteté : « Quelle chasteté ! Enfilez souvent et joyeusement, dégagés et désinvoltes et ne payez plus attention à ces inepties. »

Mais il fallait bien plus que ces accusations sur ses « pratiques sexuelles », pour faire de Cagliostro un danger public et pour le condamner à mort. C’est à ce but qu’on utilisera Sarafina.

Matteo Berardi fut envoyé au couvent-prison Saint Apollonia pour obtenir d’elle les déclarations nécessaires à la partie maçonnique du procès. Avant tout, on lui demanda de compléter et signer la confession faite en novembre devant Giuseppe Iosi. Matteo Berardi, qui lui était une présence familière et lui inspirait confiance, resta à son côté pour la conseiller et la protéger. C’était la meilleure position pour lui suggérer les réponses que l’Inquisition attendait d’elle. A la fin, dans le complet isolement où Sarafina était tenue, on pouvait lui attribuer n’importe quelle déclaration. Qui pouvait contrôler ce qu’elle disait en réalité ? D’ailleurs, Sarafina est la seule à ne pas être confrontée avec d’autres témoins. Et des interrogatoires conservés dans la Bibliothèque de Rome, il est facile d’observer que ses déclarations sont les seules à parler des aspects politiques. La manière de s’exprimer, et le langage, indique plutôt des réponses rédigés par les inquisiteurs, que celle d’une femme illettrée. Mais cela est peut-être encore un autre paradoxe de Sarafina.

Le 20 avril 1790, elle est autorisée à déposer contre son mari et la première chose qu’elle dit, est : « Je n’agis pas par vengeance contre mon mari. Au contraire, je le recommande à la clémence du Tribunal. J’agis seulement pour la paix de mon âme et obligée par mon confesseur. »

 

 

[35]Il est vrai, que même devant les inquisiteurs, Cagliostro déclara : « pour un vrai catholique, ni les processions, ni les pénitences sont nécessaires. »

[36]Les Inquisiteurs ont pris cette accusation comme une preuve « qu’il avait eu toujours une aversion pour les images sacrées ».


 

43 interrogatoires

« J’appelle comme témoin Dieu auquel j’adresse mes prières. Je rejette de toutes mes forces ce que vous dites contre moi, si je l’accepterais ça signifiera de nier tout ce que j’ai toujours affirmé. » – Cagliostro.

 

 

On a montré, ci-dessus, quelques éléments que contenait le dossier rassemblé par les Inquisiteurs comme base pour les interrogatoires de Cagliostro.

Les interrogatoires commencèrent peu de temps après, sous la direction de l’avocat fiscal Paradisi, de l’abée Cavazzi – archiviste du Saint Office et de l’abée Lelli – substitut de la chancellerie. An total 43 interrogatoires, du 4 mai 1790 au 22 juin 1790, ce qui fait presque un interrogatoire par jour, des interrogatoires qui habituellement duraient six heures ou plus.

 

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                                                         Comte rendu du procès de Cagliostro devant le St Office

 

Cagliostro montra un esprit lucide, il ne se laissait pas confondre par les techniques habituelles des Inquisiteurs, ni par les tortures. Il nia les mensonges des témoins, mais admettra les faits qui étaient vrais, corrigeant et précisant là où c’était nécessaire.

Il soutint qu’il a toujours été bon catholique et avec dignité il resta fidele à ses principes. On l’interrogea surtout sur son système.

« Pour prouver que j’ai été choisi par Dieu, comme apôtre, pour défendre et propager la religion, je dis que, comme la Sainte Eglise institut les pasteurs pour démontrer à tout le monde quelle est la vraie foie catholique, de même, ayant opéré avec l’approbation et par le conseil des pasteurs de la Sainte Eglise, je suis, comme je l’ai dit pleinement justifié sur toute mes opérations, ces pasteurs qui m’ont parlé ainsi sont le Cardinal de Rohan et l’évêque de Bourges. Ils m’ont assuré que mon Ordre Egyptien était divin et qu’il méritait qu’on en format un ordre approuvé par le Saint Père, comme je l’ai dit dans un autre interrogatoire. Si j’ai tort, le Saint Père me punira, si j’ai raison, il me récompensera. Si le Saint Père peut avoir ce soir entre ses mains cet interrogatoire je prédis à tous mes frères croyants et incrédules que je serai en liberté demain matin. 

Dans mon système j’accorde beaucoup d’importance au serpent ayant la pomme dans la bouche, qui est mon chiffre. Le serpent percé par la rédemption de Notre Seigneur Jésus Christ,  qu’on doit porter toujours dans nos cœurs et devant les yeux, montre que l’homme avec ses bonnes actions, avec de la bonne volonté et avec la Grâce de Dieu peut se régénérer.

L’inquisiteur : Sa Seigneurie observe qu’il y a une contradiction entre la défaite du serpent par la rédemption de Notre Seigneur Jésus Christ et la régénération de l’homme.

Cagliostro : Vous êtes toujours de mauvaise foi, puisque vous voyez partout des contradictions, tant que pour moi il n’y a pas de contradiction, les deux sont une l’affirmation de l’autre.

L’inquisiteur : Sa Seigneurie croit que vous avez de mauvaises intentions dans vos réponses et conteste les sentiments et les méchancetés que vous proférez contre les très respectables juges et les préceptes de l’église. Vous manquez des points principaux de la croyance. Votre vie est pleine d’erreurs. Pour prouver, nous voulons connaître de votre bouche les noms de sept péchés capitaux.

Cagliostro : Vu que vous le voulez, écoutez : l’avarice, la luxure, la gourmandise, l’envie, l’acédie. Est-ce que cela vous suffit ?

L’inquisiteur : Sa Seigneurie déclare votre entêtement. Vous êtes très ignorant en matière de religion. Non seulement vous avez transgressé les préceptes, mais vous avez nommé seulement cinq des sept péchés capitaux.

Cagliostro : Pardonnez-moi de ne pas avoir nommé l’orgueil et la colère. Je ne les ai pas oubliés par ignorance ou par entêtement, comme vous dites. C’est avec intention que je n’ai pas voulu les prononcer devant vous, de peur que cela puisse vous offenser.

L’inquisiteur : L’arrogance que vous montré prouve le danger que votre âme pécheur représente et la tragédie de votre grandeur perdue. Sa Seigneurie dit qu’avec vos partisans vous cherchez obtenir l’approbation du Pape pour votre Ordre égyptien, exactement comme on avait fait pour l’Ordre de Malte[37]. La dénonciatrice Sarafina[38] non seulement l’a confirmé, mais elle finit sa déclaration avec cette phrase : ‘Cela est une des bombes habituelles de mon mari.’

Cagliostro : Je conteste l’affirmation de Sarafina. En ce qui concerne l’Ordre égyptien, je confirme d’avoir déjà l’approbation du cardinal de Rohan et de l’évêque de Bourges.

 

document du procès 1 site

                                                          Comte rendu du procès de Cagliostro devant le St Office

 

L’inquisiteur :  La dénonciatrice Sarafina a déclaré que vous apportiez dans les loges des enfants de 6 ou 7 ans, que vous appelez pupilles ou colombes, que vous les demandiez de se mettre à genoux, disiez une prière, donniez trois coups en air avec l’épée et frappiez la terre trois fois avec le pied. Après, vous posiez une carafe avec de l’eau devant l’enfant et lui demandiez qu’est ce qu’il voyait. Des réponses exactes que les enfants donnaient, la dénonciatrice tira la conclusion que son mari avait conclu un pacte avec le diable.

Cagliostro : Je confirme que pour convaincre le duc d’Orléans de l’authenticité du système égyptien et de la fausseté de celui des Philalètes, j’ai fait dans la loge de Paris, en présence du cardinal de Rohan, du prince de Luxembourg et de beaucoup d’autres, l’expérience habituelle avec le pupille. Ces divinations étaient l’effet d’une assistance spéciale de Dieu, dont j’ai toujours ressenti les bénéfiques effets. J’avoue que mon système a fait grande impression sur tous mes disciples. J’avoue aussi d’avoir toujours refusé leur dons et le titre de ‘plus puissant des mortels » qu’ils voulaient me donner.

L’inquisiteur : Le témoignage de Sarafina précise qu’au contraire vous vous gonflez d’orgueil, comme une grenouille, et vous vous complaisez dans l’adulation.[39]

Cagliostro : Si je m’étais complus dans l’adulation, je serais resté parmi les protestants et je ne serais pas venu à Rome. J’ai refusé les hommages de mes enfants lorsqu’ils m’ont accompagné à Boulogne (sur mer) et je leur ai donné par écrit et de vive voix la bénédiction au nom de Dieu.

L’inquisiteur : Comment se fait-il que vous avez cru que Dieu vous assiste dans les loges ?

Cagliostro : Je ne comprends pas, ni je veux comprendre votre jeu de mots. Je soutiens jusqu’à mon denier souffle que je suis persuadé d’avoir fait tout ce que j’ai fait par ordre de Dieu et avec le pouvoir que Dieu m’a communiqué pour son avantage et celui de l’Eglise. J’ai toujours servi Dieu pour Dieu, comme apôtre pour défendre la religion et la propager par mon système égyptien, contenu dans la constitution du livre que j’ai écrit.

L’inquisiteur (s’adressant au président) : Votre Seigneurie, vu qu’il ne lui manque que prétendre qu’il est Dieu, on doit punir cet entêtement sans bornes et extirper des racines cette mauvaise herbe très pernicieuse. Nous ordonnons de passer immédiatement aux remèdes de jure et de facto[40] pour le déterminer à admettre ce que nous voulions qu’il admette.

Cagliostro : Vous n’avez qu’à me punir si vous voulez pour ce que vous appelez mes délits. Faites ce que vous voulez à mon corps, pour moi il suffit de sauver mon âme. Je pardonne à tous mes ennemis et à tous ceux qui ont pris part à ce procès, justement parce que j’y vois le salut de mon âme. J’adresse mes prières à Dieu, puisque je crois que Dieu est venu pour me racheter. »

 

 

[34]Dans la Bible (Livre de Judith), la jeune veuve Judith évite l’invasion assyrienne en séduisant et en décapitant le général Holopherne qui menaçait son peuple.

[37]

[38] Pendant les interrogatoires, les inquisiteurs ont toujours appelée Sarafina « la dénonciatrice ». Cagliostro ne devait pas oublier que c’est sa femme qui l’a dénoncé. De son côté, Cagliostro demandait en permanence aux inquisiteurs d’interroger sa femme sur tel ou tel sujet, pour qu’elle confirme ce qu’il déclarait.

[39] Il ne faut pas oublier ce que Vanetti notait à Roveretto : « Lorsqu’il renvoyait la foule de ses malades après audience, il étendait le bras et faisait le signe de la croix. Et aussi lorsque le soldat qui avait été malade, couché, pendant cinq mois, était venu se jeter à ses genoux, guéri et reconnaissant, il lui avait dit : Pourquoi me remercier ? Va à l’église, quand le prêtre dit la messe, et confesse là que Dieu t’a guéri de ta maladie. Et a cause de cela on disait : Voyez, non seulement il est chrétien, mais il est même catholique. » 

[40] C’est une formule pour parler de la torture.


 

Trois fois abandonné – Sarasin n’a pas trahi son Maître

« Plusieurs personnes et cercles de haut rang voient cette détention avec plaisir. » - Sarasin (tout remplacer)

 

Ici, nous sommes dans l’embarras. Sibil, dans un premier temps, était convaincue que Sarasin avait trahi Cagliostro. Nous nous souvenons qu’un jour, elle nous dit qu’elle s’était trompée, que Sarasin n’avait pas trahi Cagliostro. Elle venait de découvrir, par une lettre, que Sarasin savait que le Comte d’Estillac était un escroc, et voulait par ce moyen lui soutirer de l’argent.

Elle a écrit – tout remplacer –, nous n’avons pas trouvé trace de ce chapitre réécrit comme elle le voulait.

C’est nous qui avons mis, en double titre de ce sous chapitre : Sarasin n’a pas trahi son Maître.

 

jakob site

                                                                                                      Jacob Sarasin

 

La confusion et la panique régnaient à Rome. Le contexte international était difficile. Le Pape craignait qu’un procès si injuste, contre une personne si célèbre, n’amène une révolution à Rome, comme celle de France. Dans la ville, on parlait d’une armée rassemblée par ses disciples français, qui était prête à attaquer la ville, mettre le feu et démolir le château Saint-Ange, comme le peuple avait fait avec la Bastille à Paris, renverser le Pape et sauver Cagliostro.

Il n’y aura rien de tout cela. La seule force qui attaqua Rome, après l’arrestation de Cagliostro, fut la nature seule. Peu après sa mise en prison, une terrible tempête, comme celles d’été, se déchaîna sur la ville en plein hiver. Le château Saint-Ange en fut affecté. Et au printemps, des inondations sans précédents affectèrent la ville et les terrains agricoles autour.

Mais sur quoi étaient-elles basées ces rumeurs ? Dans les documents du procès, on a enregistré que Berardi et Antonini avaient annoncé à Cagliostro que « quelqu’un l’a dénoncé au Saint Office, un moment où aucune dénonce était faite. Antonini déclare qu’en présence de sa femme et d’un autre témoin dont il ne se rappelle pas le nom, Cagliostro avait répondu qu’il avait informé par écrit tous ses amis dans tout le monde de ce danger imminent et que ceux-là, en apprenant son arrestation, savent déjà ce qu’ils ont à faire. »

A son tour, Sarafina déclare, pendant les interrogatoires, qu’« étant un soir assise devant la cheminée, avec son mari et un témoin, son mari avait dit d’avoir écrit et d’avoir fait écrire en son nom des lettres circulaires aux loges, afin qu’ils fassent du tout pour le sauver dans le cas où il sera arrêté, même s’il fallait mettre feu au château ou au siège du Saint Office si jamais il était enfermé dans un de ces lieux. »

Peut-être que ces rumeurs n’étaient que l’exagération de ces propos. De plus, il paraîtque quelqu’un ait réussi à pénétrer jusqu’à Cagliostro, lorsqu’il était enfermé dans le château Saint-Ange, un aristocrate français qui avait trouvé refuge en Italie, le comte d’Estillac. Cagliostro aurait réussi à lui passer un message pour Jacob Sarasin. Il lui demandait de venir le sauver.

Estillac essaya trois fois d’entrer en contact avec Sarasin pour accomplir cette mission.

Il est vrai que la deuxième fois, Estillac tomba dans un mauvais moment, Jacob était en deuil, sa femme qu’il aimait le plus au monde mourut en janvier 1791.

 

lettre dEstillac à Sarasin site

                                                                          Première lettre du comte d’Estillac à Jacob Sarasin

 

 

Première lettre adressée par le comte d’Estillac à Jacob Sarasin, 21 octobre 1790 : « Le malheureux Cagliostro que j’ai laissé enchainé dans le château Saint-Ange m’avait chargé d’une commission verbale pour vous, qu’il était dans l’impossibilité de vous faire par écrit.

J’ai eu l’honneur de passer hier à votre hôtel. J’y ai laissé mon nom avec prière de me faire instruire de l’heure de votre retour. Comme je n’ai point eu de réponse à cet égard, j’ai l’honneur de vous prévenir que je suis logé au Savoye et que mes affaires m’obligent de partir dans une heure. Qu’en conséquence, si la personne que je vous nomme vous intéresse, je suis à vos ordres jusqu'à dix heures de France. »

Les archives Sarasin ne conserve pas la réponse que Jacob fit à cette offre. Mais elle a existé, car on retrouve une deuxième lettre d’Estillac qui en parle, le 4 janvier 1791 : « J’aurais eu le bonheur, Monsieur, de répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 14 décembre dernier dès le moment de sa réception, si ce jour même ne s’était rencontré un de ceux où l’on ne peut se dispenser d’aller rendre des devoirs au Souverain, à la Reine et aux princes de cette auguste maison qui ont la bonté de m’honorer de quelque bienveillance. Je profite du premier instant que je puis prendre sur des occupations multiplies pour répondre à votre demande. Nul motif ne peut me solliciter à voiler, vis-à-vis de vous, l’intention qui m’a fait prendre de vous écrire un billet à mon passage à Bâle, afin de pouvoir nous voir, pour tirer des fers, et d’un danger encore plus grand, une personne que je savais pouvoir vous intéresser et dont le sort malheureux me touchait à moi-même sensiblement.

A l’époque de mon passage à Bâle, il n’y avait que trois mois que j’avais quitté l’ancienne capitale du monde. La considération qu’on avait bien voulu m’accorder, mes liaisons avec le cardinal Zelada et avec d’autres personnes, m’avaient mis à portée de connaître non seulement toute l’intrigue de la détention de votre ami, mais même les moyens qui pouvaient la faire cesser et lui éviter une fin funeste dont il est menacé. Quoique resserré très étroitement et très rigoureusement, j’étais parvenu jusqu’à lui parler par les moyens du Castelanno, ou gouverneur du château, qui m’est très dévoué. Et c’est d’après son impulsion et ses instantes prières, son extrême confiance dans votre amitié, que je me suis déterminé à passer par Bâle, pour m’assurer par moi-même de vos dispositions pour notre infortuné. Pour peu que je ne les en ai trouvé telles qu’il s’en flattait lui-même, je serai retourné en Italie pour y opérer sa délivrance, mais comme après 48 heures de séjour, je n’ai pu parvenir à vous joindre, j’ai imaginé qu’il s’est fait illusion sur l’intérêt qu’il vous avait inspiré.

Et je vous avoue tout bonnement, qu’obligé de m’expatrier une seconde fois à raison des troubles de ma patrie, avec ma famille et une partie de mes domestiques, mes ressources et une partie de mes domestiques, mes ressources quoi qu’assez abondantes autrefois, ont été tellement obstruées par la cause publique que je me suis vu forcé ne pouvant espérer d’être secondé, d’abandonner votre malheureux ami aux événements de la Providence. J’ai donc continué ma route vers la Prusse, et la petite portion de mes revenus qui parvient très difficilement jusqu’a moi, étant à peine suffisante pour me faire végéter dans un état fort au-dessous de celui que je tenais France, et beaucoup plus voisin de l’indigence, je dois renoncer à des nouveau voyages et à l’espoir si doux pour mon cœur, de secourir les opprimés.

Vous voyez, Monsieur, que je vous parle avec la franchise d’un ancien militaire, que son cœur met toujours aux prises avec de faibles moyens. Je souhaite que les vôtres pour votre ami soient plus puissants et plus efficaces, je l’apprendrai avec une vraie satisfaction. Si j’étais assez heureux pour pouvoir vous être de quelque utilité dans le pays que j’habite, ne m’épargnerez pas. Je serai toujours très empressé de vous manifester les sentiments de la parfaite estime avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

 

réponse 1791 de Sarasin site

                                                                                 Lettre de Jacob Sarasin à d’Estillac, du 8 février 1791 

 

Réponse de Jacob Sarasin, du 8 février 1791 : « Hélas Monsieur, c’est une triste raison que celle qui m’a fait tarder répondre à l’honneur de votre lettre du 4 janvier. C’est la mort d’une épouse chérie, sans laquelle mon existence ne m’était rien jusqu’ici. La vie m’est à charge maintenant. Patience. Je sais que je la reverrai dans un monde meilleur, et que je n’ai pour cela qu’a bien remplir ma tache en celui-ci vis-à-vis des huit gages de notre union qu’elle m’a laissé. »

Je vous suis bien obligé, Monsieur, des détails que vous me donnés sur mon infortuné ami, et j’aurais dû même désirer qu’ils fussent plus amples, si cela s’était pu. J’ai toujours cru que là, comme partout d’ailleurs, il avait été victime de sa propre façon d’agir toujours hétérogène pour ceux qui le veulent avoir pour leur dupe.

Je sais même, (ou tout me trompe) qu’il sortira de là comme de l’Inquisition d’Espagne et du Portugal, de la Bastille, et deux fois des prisons de Londres. M’en mêler, ce serait, il me semble plus gâter que bien faire. Des raisons, on n’en dit pas au Pape ; de la puissance, je n’en ai point à opposer à celle qui agit directement & indirectement (certainement contre ses propres intérêts) ; des moyens pécuniaires, je n’en ai point à prodiguer et suis au contraire contraint à me restreindre par ma perte et des voyages… les miens sont tous faits, hors le dernier.

Je ne vois donc guère où mon amitié, quelque dévouée qu’elle lui soit, puisse lui être utile… J’ai encore oublié un article, l’intrigue ou autrement la finesse ; mais pour ce moyen je ne vaux pas le Diable, car quoique Mirabeau n’ait été jésuite, je ne connais qu’une seule finesse, c’est celle de n’en avoir point. Elle réussit cependant quelquefois, mais rien que sur bon sol & jamais avec les Grands de la Terre, qui se méfient de tout ce qui ne les flatte pas.

Voila Monsieur le comte mes aperçus. Si vous pourrez m’en donner de plus satisfaisants sur cette affaire et m’indiquer des moyens simples et surs de me rendre utile à mon pauvre ami, vous me rendrez heureux.

Y a-t-il des relations entre lui et son épouse ? Voila un point sur lequel j’aimerai à être éclairci et cela me dira beaucoup.

Mon Dieu ! Que je pourrais encore dire de choses & que je désirai d’en savoir. Si vous aviez pris le partie Monsieur de m’écrire un billet dès votre arrivée à Bâle, nous nous verrions surement et il n’y aurait pas eu de quiproquo si c’était à mon frère ou à moi que vous eussiez à parler.

Du reste, depuis quelque temps, il parait que la chose … entièrement et on parle dans les papiers publics d’un sort plus doux et d’un confesseur qu’on lui donné. C’est ce qu’il faut croire.

Ce qui me parait palpable, est que plusieurs personnes et cercles de haut rang voient cette détention avec plaisir et j’ai même des doutes sur la façon dont on pense à cet égard dans les régions où vous êtes à demeure.

Je voudrais toujours prêcher, ne jugeons pas. Grands et petits nous relevons tous du même Juge… le seul qui soit infaillible.

Agrées, Monsieur, les vœux que je fais pour votre bien être et contentement. La vrai sage est bien partout, car il porte le contentement dans son intérieur son esprit se promène dans Eden et son cœur est un temple… Mais finissons. Sapienti sat. »

Troisième lettre du comte d’Estillac, deNuremberg, le 6 avril 1791 : « J’ai reçu dans son temps, Monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à Berlin, dans laquelle vous me faites part du triste événement qui a retardé votre réponse. J’aime à trouver dans un homme que j’estime une philosophie qui ne tient point de l’insensibilité. Votre résignation et votre espérance pour une réunion future dans un meilleur monde sympathisent singulièrement avec mes sentiments. Et toutes ces raisons, jointes à beaucoup d’autres, m’ont tellement fait regretter de ne pas vous avoir rencontré à Bâle, qu’après avoir pris en considération l’impossibilité ou vous dites être de vous déplacer ou de voyager. J’ai présumé que le moyen de nous mieux entendre était d’aller vous trouver.

En conséquence Monsieur, ne tenant à la Cour du roi de Prusse que par les circonstances des troubles de ma patrie, j’ai pris congé de leur majestés et des princes de l’auguste maison de Branderburg, et je me suis acheminé vers la Suisse. Mais une infinité d’accidents ont traversés mon voyage et retardé la marche. Premièrement, Monsieur, à la cinquième station, ma berline a été fracturée, mon timon cassé et à la sixième nous avons été renversés deux fois et si rudement que mon épouse, jeune personne de 20 ans de complexion très délicate a été très incommodée de cette chute. J’ai donc cru devoir l’arrêter à Leipzig pour la rétablir. C’est pendant mon séjour que la nouvelle de la mort d’un de mes parents assassiné de quatre coups de fusil m’est parvenue. J’ai la manie d’être fort attaché à mes proches et à mes amis. J’ai été tellement affecté de la perte du marquis d’Esquerac, que joint à une mauvaise disposition, je suis tombé très sérieusement malade dans cette ville. Mon indocilité pour un médecin très grand tueur de son métier m’a sauvé la vie. Je n’ai pas cru devoir l’exposer une autre fois à son inhabilité. Je suis parti convalescent, mais si faible, que je sui obligé de m’arrêter quelques jours à Nuremberg pour y reprendre des forces si cela est possible.

Cela m’a donné le temps de réfléchir sur la légèreté avec laquelle j’ai entrepris mon voyage, sans m’assurer de deux choses qui en sont le but. Premièrement, savoir si plus heureux que la première fois, j’aurai l’honneur de vous rencontrer à Bâle. En second lieu, quel est le degré d’intérêt que vous accordés à votre malheureux ami, et si dans le cas bien démontré de la possibilité de sa délivrance vous voudriez y contribuer sans vous compromettre en aucun façon. Je me flatte, Monsieur, que vous voudrez bien m’accorder une prompte réponse sur ces deux questions, je ne doute pas qu’elle ne se ressente de la franchisse et de la loyauté de votre caractère et qu’elle ne me laissera aucune incertitude sur vos disposition. Aussi servira-t-elle à fixer le moment de mon départ, comme à diriger ma marche. Aussi vous concevez, Monsieur, qu’il est important pour moi que je la reçoive avec la plus grande célérité.

Je n’ai ici, Monsieur, ni correspondance, ni connaissances, ni recommandations, en sorte que le séjour ne peut nous y être fort agréable. Et, que dans le cas, ou nous éprouverons quelque nouvel accident, nous nous trouverons dans un cruel embarras. Comme je ne doute point, qu’une maison aussi respectable que la votre, n’aye des relations dans cette ville, j’ose réclamer votre propension obligeante, votre estimable philanthropie en notre faveur, et vous prier de nous procurer quelques lettres de bienveillance qui puissent nous procurer de connaissances et des services en cas de besoin. Je trouve tant de douceur à obliger mes semblables, que jugeant pour moi même de vos propres sentiments, je crois vous mettre en bonne fortune en vous procurant une occasion d’exercer votre disposition obligeante.

Je suis logé au Cheval Rouge à Nuremberg, j’y attendrai votre réponse, je désire qu’elle m’engage à faire plus ample connaissance avec vous et quelque soit pour moi un nouveau motif de vous assurer des sentiments de la sincère et parfaite estime avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, le comte d’Estillac. »

Réponse de Jacob Sarasin, du 12 avril 1791 : « Non, Monsieur le Comte, je ne vous engage non seulement pas de venir à Bâle, mais je vous le déconseille même très fort, car vous n’en auriez nulle utilité & peut être des désagréments, car nous avons été forcés par les circonstances à défendre tout séjour dans notre ville aux aristocrates c.a.d à ceux qui sont contraires à la nation aux Lois et au Roi des français.

D’ailleurs, vous seriez peu sur de me trouver en ville, et si j’étais la maison ne s’ouvre pour ainsi dire qu’au deuil qui m’environne.

Qui plus est, la personne dont vous me parlez est prête à voir finir son procès qui se terminera vraisemblablement par un exil, voila tout. Et s’il en était autrement, j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que ce ne serait pas à nous, à nous s’en mêler. Il ne faut pas que le plus faible se mêle des affaires du plus fort, qui a voulu de propos délibéré se trouver en telle circonstance et en nulle autre. Tel est mon principe, et s’il y avait un pas à faire ou un écu de six francs à dépenser pour cela, je n’en ferais rien, car j’ai appris à mes dépens que je ne ferais qu’une solennelle inutilité.

Ces sentiments se trouvaient déjà indiqués dans ma précédente lettre, mais puis qu’il faut une réponse claire sur 2 points que vous me proposez ; Monsieur, je vous dirai :

1. Je ne suis pas sûr de me trouver à Bâle et d’ailleurs ma qualité de veuf m’empêche de voir du monde.

2. L’intérêt que je prends à la personne en question n’est pas de ce monde. Au contraire ; je suis convaincu qu’il sera toujours malheureux ; parce qu’il le veut et doit l’être, sans quoi il aurait le choix d’être bien. Tant pis toujours pour ceux qui le persécuteront. Du reste, je fais des vœux, Monsieur, pour votre constant bien & celui de ceux qui vous sont chers. »

 

12 avril 1791 réponse sarasin site

                                                                           Réponse de Jacob Sarasin du 12 avril 1791

 


 

L’avocat de la défense

« Je jure et promets défendre l’accusé au seul but de le faire admettre ses fautes et le faire revenir à la raison, bien que j’avoue considérer sa défense injuste.» - serment déposé par l’avocat qui devait défendre Cagliostro

 

 

Les interrogatoires finirent en juin 1790. On a dit, qu’à la fin, Cagliostro avait admis ce que les inquisiteurs voulaient qu’il admette. Qu’il a reconnu par écrit toutes les accusations et le fait qu’il est Joseph Balsamo. Mais la déclaration faite par Cagliostro, conservée dans la Bibliothèque municipale de Rome, ne fait que répéter ce que Cagliostro a déclaré pendant les 43 interrogatoires, qu’il n’était pas coupable de ce qu’on l’accusait et qu’il n’était pas Joseph Balsamo.

On utilisa la torture, et toutes les méthodes habituelles de l’Inquisition. On a dit que pendant les interrogatoires, Cagliostro était grossier, incohérent et qu’il avait des longues périodes où il ne disait rien. Les inquisiteurs en tiraient la conclusion qu’il est possédé. Ils utilisèrent cela comme prétexte pour le faire consulter, car ils craignaient qu’il puisse invoquer la folie pour échapper à une condamnation.

La conclusion du médecin ne se limite pas à son état de santé mentale : « Cagliostro est très sain, dans toutes ses facultés et parle d’après ce que son cœur lui dit. Il ne croit à rien, il n’a pas de religion, il est un athée, une bête, un vitupère, un mauvais homme, furieux, charlatan, enthousiaste, canaille, hérétique, déiste[41] et très diffamant en matière de religion. »

Il ne dit jamais ce que les Inquisiteurs voulaient entendre de lui. Au contraire, il leur dit : « Vous ne me ferez jamais plier, je suis et je reste irréductible. »

Le procès pouvait commencer. On rédigea l’accusation qui fut présentée au Pape. Celui-ci ordonna la réunion du tribunal de la Sainte Congrégation. Il était formé de douze juges : le secrétaire d’état Zelada, le cardinal Antonelli – préfet de la propagande, le cardinal Pallotta – préfet du Concile, le cardinal Campanelli - pro dataire. Jusqu’ici on trouve les mêmes individus qui ont participés à la réunion extraordinaire avec le Pape pour décider de l’arrestation de Cagliostro. A leur côté, il y avait aussi : Monseigneur Libert – avocat de l’Inquisition, Monseigneur Rinuccini – gouverneur de Rome, Giovanni Barberi - fiscale generale del Governo[42], l’auditeur Rovell, le frère Contarini – conseiller du Saint Office (en fait il s’occupait de la torture), Vincenzo Pani – commissaire de l’Inquisition, l’abée Lelli – notaire et l’abée Cavazzi – archiviste du Saint Office.

L’accusation avait choisit comme avocat Monseigneur Libert. Cagliostro avait demandé un avocat, l’Inquisition ne le lui refusa pas, mais il nomma un de son choix, d’office, le Monseigneur Bernardini. Cagliostro mit la condition que celui-ci fut assisté et conseillé par Monseigneur Constantini, avocat des pauvres. Il eut raison de le faire, car Monseigneur Bernardini se comporta plus en avocat de l’accusation qu’en avocat de la défense. D’ailleurs cela était prévu dans le serment qu’il fit avant d’assumer cette charge :

« Moi, avocat consistorial, appelé devant le père commissaire générale de la sainte et romaine Inquisition, après avoir touché de ma main le Saint Evangile de Dieu, je jure et je promets d’accepter la tache dont notre très dévoué Pape Pie VI m’a chargé, en faveur de Giuseppe Balsamo, jugé et emprisonné pour les raisons présentés dans les documents du Saint Office. Je jure et promets de maintenir le secret et de faire mon métier avec sincérité et bonne foi, au seul but de le faire admettre ses fautes et le faire revenir à la raison, bien que je reconnais sa défense injuste.» Singulière défense !

Après dix mois d’isolement complet entre les mains de l’Inquisition, Cagliostro parlait pour la première fois avec ses avocats. Les conditions dans lesquelles vivait Cagliostro étaient épouvantables. Après cette entrevue, Monseigneur Constantini rédigea tout de suite une demande en son nom:

« 1. Changer son lit parce qu’il y avait des vers.

2. Avoir un vêtement chaud et des sous pantalons[43], puisque ceux qu’il avait étaient déchirés par l’utilisation.

3. Avoir un meilleur repas. Il a un peu de vin de deux en deux jours. Le déjeuner et fait de pâtes mal assaisonnés, peu de viande et de mauvaise qualité, du garofolato[44] de bistrot. Il n’a aucun diner.

4. La cuillère qu’on lui a donnée est plein de vert-de-gris écœurant.

5. Le comandant nous assure qu’il est possible de le tenir dans des meilleures conditions en préparant ses repas par une des familles qui habitent dans le château pour le même prix[45] de 30 sous, vu que le bistro ne peut pas fournir de mieux.

6. Il demande la permission de se promener dans la pièce qui se trouve à côté, comme il lui était permis à un moment donné, et d’utiliser la pipe, puisqu’il a cette habitude et cela l’aidera pour sa santé (il accumule des humeurs au niveau de la tête).

7. Il a désiré des livres et un confesseur. »

On ne sait pas s’il réussit à obtenir des conditions plus humaines. Le procès commença. Dans sa plaidoirie pour défendre Cagliostro, l’avocat Constantini essaya de démolir, étape par étape les accusations. Il se concentra surtout sur celles tenant de l’Ordre égyptien :

« On veut attribuer à Cagliostro l’institution d’une nouvelle religion et d’un nouveau culte 45bis, presque comme s’il était un nouveau Mahomet. Mais la société égyptienne n’a pas les caractères d’une religion, même si elle en a les habits, les étoles, les fonctions et les prières à Dieu. On a dit que les constitutions de l’Ordre égyptien ouvrent la route à la sédition. Mais Cagliostro déclara à plusieurs reprises dans ses interrogatoires qu’il avait fondé son ordre pour s’opposer aux Illuminés. Quant au reste, on a vu quels sont les percepts de l’Ordre égyptien qui en forme l’essence :

  1. .L’amour de Dieu
  2. Le respect, l’amour et l’obéissance envers le Souverain
  3. La vénération de la religion et de ses lois
  4. L’amour du prochain
  5. L‘attachement sans réserve envers l’Ordre
  6. L’obéissance envers les règlements et les lois de l’ordre.

Qui peut y voir de la sédition et de la révolte ? L’attachement à l’Ordre et l’obéissance envers les supérieures équivalent l’amour, le respect, l’obéissance envers notre supérieur le Pape, la vénération de la religion et l’amour de Dieu et de ses proches du christianisme. Cela exclut toute interprétation de mauvaise volonté. Combien y-a-t-il d’ordres religieux approuvés par le Saint Siege qui ont adopté les mêmes règlements, les mêmes formules et qui sont allés dans leur obéissance jusqu’a devenir des redoutes de la croyance ? »

 

 

[41] Cagliostro répondit à cela que : « J’ai du mal à comprendre cette évidente contradiction, athée et déiste en même temps. »

[42] C’est lui qui avait tiré toutes les ficelles pour l’arrestation de Cagliostro, il était le chef de Berardi et joua le rôle de secrétaire de ce tribunal.

[43] On se rappelle la grande importance accordé par Cagliostro pour son hygiène personnelle. Dans la Bastille il changeait chaque jour de chemise.

[44] C’est une marinade de bœuf dans du vin rouge, préparé souvent à Rome à l’époque.

[45] Il ne faut pas oublier, qu’au moment de l’arrestation, l’Inquisition avait pris tout l’argent, les bijoux et les biens trouvés dans la maison de Cagliostro, qui passait pour quelqu’un de très riche.

45bis Il n’est plus question de franc-maçonnerie, mais de religion.


 

Condamné à mort

«Malheur à vous, professeurs de la loi, parce que vous chargez les hommes de fardeaux difficiles à porter, que vous ne touchez pas vous-mêmes d'un seul doigt. Malheur à vous, parce que vous construisez les tombeaux des prophètes que vos ancêtres ont tués. C'est pourquoi la sagesse de Dieu a dit : 'Je leur enverrai des prophètes et des apôtres, ils tueront les uns et persécuteront les autres. » - Luc, 11, verset : 46-48.

 

 

Le Tribunal de la Sainte Inquisition se réunit le 21 mars 1791 pour délibérer, et le 4 avril, pour décider la condamnation. La peine prévue pour les délits dont il était accusé était la mort. La liste des délits était longue, 103 au total. Les inquisiteurs avaient attribué à Cagliostro tout ce que le genre humain avait de pire. Voulaient-ils s’assurer que pour le cas où une de ces accusations n’étaient pas confirmées, il en restait suffisamment d’autres pour le condamner ? Devait-il être condamné à tout prix ? Il semble que oui.

Ces 103 chefs d’accusations étaient classifiées en trois grandes catégories : délits tenant de la franc-maçonnerie, propos hérétiques et délits communs. (Liste des 103 du MS 245)

Le 7 avril 1791, le tribunal se réunit pour une dernière fois pour communiquer la sentence à l’accusé. Le Pape était présent. Cagliostro dut écouter à genoux, la tête couverte d’un voile noir, la sentence qui le condamnait à mort. Mais de manière totalement inattendue, la peine fut commuée en prison à vie, par une grâce du Pape. Sarafina fut condamnée à la relégation comme prostituée repentie. (Et Giuseppe di San Maurizio ???? À chercher en MS 245)

Le décret, annonçant cette décision, devait être affiché dans toute la ville dès le matin du 3 mai 1791. Tout s’était bien passé pour l’Inquisition, et la propagande contre Cagliostro semblait avoir bien fonctionnée. Le peuple le voyait comme un charlatan, un voleur, un escroc et se réjouissait de sa condamnation.

 

Cagliostro par houdon site

 

Le matin du 4 mai 1791, Cagliostro dut aller pieds nus, un cierge à la main, du château Saint-Ange jusqu’à la place de la Minerve. Là, il dut assister à une exécution : ses manuscrits, les constitutions de l’Ordre égyptien et d’autres effets furent brulés.

Le 8 juin 1791, le Moniteur Universel présentait cette nouvelle, à Paris : « On a donné la sentence qu’ordonne que les documents et les effets de Cagliostro soient brulés par le bourreau. L’exécution avait été fixée pour le matin du 4 mai, en place de la Minerve, à Rome, et a duré trois quarts d’heure. Le peuple en a fait une fête, et à chaque objet jeté sur le feu, la foule applaudit et poussa de cries de joie. »

Mais peu de jours après, le cardinal de Zelada apprit qu’à Rome circulait un sorte de lettre manifeste en faveur de Cagliostro. C’était son œuvre, malgré la stricte surveillance ? Ou l’œuvre de ses amis ? Le manifeste était rédigé comme si c’était Cagliostro lui-même qui parlait : « Opprimé par tous les maux  qui sont la conséquence d’une longue prison, par un jugement torturant, par une sentence injuste, par un emprisonnement rigoureux, j’attends d’un moment à l’autre une morte obscure et secrète par moyen du poison, d’une corde ou d’un fer. Les yeux levés vers le Très Haut, qui devra d’ici peu juger ma conduite comme seul connaisseur des cœurs, je dois montrer à toute l’Europe, qui s’est intéressé tant à mon sort, les vrais raisons de mon passage par le monde qui a fait l’objet de l’admiration, mais aussi de l’envie et de la haine, et pour donner à mes amis la dernière preuve d’affection avant de fermer pour toujours les yeux.

Quels sont les délits dont je suis accusé ? Quels sont-ils ? C’est un délit de mort d’avoir tiré d’un bordel de Rome la prostituée Lorenza Feliciani[46] ? Il y avait une époque, où la Cour de Rome on accordait le pardon à tous ceux qui sauvait une de ces femmes de leur vie de péché. Ce ne fut de même pour moi, car les personnes auxquels je l’ai enlevée m’ont exilé de Rome.

C’est un délit de mort de m’avoir donné une origine mystérieuse ? C’est un délit de mort d’avoir annoncé que la France sera prise par de grandes convulsions ? Dans quelle partie du monde, dans quelles nations on a jamais établi que les épouses peuvent servir de témoins contre leurs époux, les fils contre les pères, les frères contre les frères ? La voix des juges n’a pas tremblé en interrogeant une femme comme Sarafina ? Leur main n’a pas tremblée lorsqu’ils écrivaient mon condamnation basée sur les déclarations d’un témoin si illégitime ? Je défi mes juges à trouver en Europe deux témoins qui puissent confirmer ma condamnation en tant que franc maçon. Mes juges n’ont pas été des hommes mais des tyrans.

Oui, je confesse mon délit de mort. C’est celui d’être venu à Rome après voir aidé le monde, et me mettre dans la main des prêtres. Pour ce délit je n’ai pas des excuses. Je devais savoir qu’une âme innocente et une conscience tranquille ne suffisent pas devant leur congrégation.

Oh vous nations de l’Europe, qu’avez tant entendu parler de moi, les voilà mes disculpations. Rejoignez-les à celles que votre humanité vous inspire, formez en un bouclier contre la calomnie et défendez l’innocence du comte de Cagliostro. Ainsi vous défendrez toute l’humanité.

On m’a obligé de reconnaitre mes fautes de la même manière qu’on a fait avec Galileo, qui a dû abjurer son système devant ce même tribunal, le moment même où Christophore Colomb découvrait les antipodes.

Faites qu’avant de mourir, je puisse du fond de ma chaire entendre vos voix et le ton impérieux sur lequel vous demandez au Tribunal de justifier ma condamnation. Vous le verrez alors trembler et je pourrai mourir en paix. Et quand vous apprendrez la nouvelle de ma mort, versez une larme et dites : ‘voila encore une autre victime du fanatisme et de l’injustice ‘. Mais, mes amis, rassurez vous, je serai la dernière. Arrivé au pied du Très Haut je saurai tant pleurer et prier jusqu'à ce qu’il signera de sa main le décret d’un nouveau ordre des choses. »

 

 

[46]Cagliostro déclare devant les Inquisiteurs : « Dans cette ville (Rome) je suis tombé amoureux de Sarafina qui fréquentait la maison de la napolitaine en Via delle grotte. Je suis restée avec elle dans des buts malhonnêtes et j’ai fini par la garder avec moi comme épouse. » Les inquisiteurs lui font observer : « La Cour et le tribunal prétend que vous ne l’avez pas seulement tenue comme épouse mais vous l’avez épousée. Les documents qu’on possède confirment que vous l’avez épousée le 20 avril 1768. Dans ses examens de conscience Sarafina a affirmé que vous l’avez instigué avec des menaces et des séductions à se prostituer.» Cagliostro : « Je qualifie comme immondes ces calomnies. Les documents en votre possession sont des impostures. La vérité est que Sarafina est insatiable en matière de sexe. »

 


 

 La Vie de Joseph Balsamo

« J’ai déjà affirmé dans mon premier interrogatoire et répété dans le quinzième que je ne suis pas sûr quel est mon pays natal. Des diverses circonstances de ma vie m’ont fait soupçonner de grandes tragédies et de vérités troublantes. Mon origine est et reste mon secret. Je n’ai jamais porté l’habit des Benefratelli de Palerme et je n’ai jamais fait des sortilèges.» – Cagliostro.

 

 

Ce manifeste fut un coup terrible pour les Inquisiteurs. Le Pape décida de redoubler les efforts pour empêcher Cagliostro de communiquer avec l’extérieur et surtout d’écrire.

Il fallait redoubler aussi les efforts pour le discréditer. On prit alors la décision de publier une Vie de Cagliostro, qui le compromettrait à jamais. Cette charge fut assignée au Monseigneur Barberi, l’éminence grise de cette Affaire.

Il fallait que le monde, soit convaincu, une fois pour toute, que Cagliostro n’était que le vulgaire charlatan, le voleur, l’escroc Joseph Balsamo. Le travail devait être facile, vu qu’il était déjà accompli en grand partie par le journaliste Théveneau de Morande à la demande du gouvernement français. Il fallait seulement donner à cette histoire plus de crédibilité et de poids. Venant de l’Inquisition, le public pouvait plus facilement croire que cette identité avait été confirmée par la longue enquête, les 43 interrogatoires et le procès.

Mais à aucun moment, les inquisiteurs n’ont confronté Cagliostro avec la famille Balsamo qui vivait à Palerme. Cela aurait été la preuve la plus évidente de cette identité, mais aussi la seule chose qui pouvait détruire cette imposture.

Ce fameux pamphlet sortit de l’imprimerie de la Chambre Apostolique sous le titre : « Compendio della vita e della gesta di Giuseppe balsamo, denominato conte di Cagliostro che si e estratto contro di lui formato in Roma l’anno 1790 »

« Il Compendio resta jusqu’à aujourd’hui la principale source d’information sur Cagliostro», écrit le chercheur Raffaele de Chirco[47]. « On peut affirmer avec conviction que l’image de charlatan qu’on s’est formé sur Cagliostro pendant plus de 200 ans est basée sur ce seul livre. L’œuvre dénigreur commencé par Monseigneur Barberi a été continué de bon foi par les biographes et les historiens italiens et étrangers. Il a eu un parfait succès, jusqu’à aujourd’hui. »

 

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                                                              Page de couverture du pamphlet contre Cagliostro

 

Il y a eu beaucoup d’auteurs[48] qui ont montré, à partir de dates concrètes, que Balsamo et Cagliostro ne pouvait être la même personne. Il y a trop de contradictions entre les vies des deux.

La première, et la plus forte, est lié à leur date de naissance. L’Inquisition a affirmé que Joseph Balsamo est né le 2 juin 1743 à Palerme. Ils produisent même un acte de baptême. Mais que montre exactement ce document ? Tout simplement que Joseph Balsamo est né le 2 juin, sans prouver que Joseph Balsamo et Alexandre Cagliostro sont la même personne.

De plus, l’année de naissance des deux ne correspond pas du tout. De toutes les sources étudiées, il résulte qu’Alexandre Cagliostro était né en 1748, et pas en 1743.

 

journal sarasin 1797 site

                                                     Page du journal de Sarasin, 1787

 

Dans les archives Sarasin, on retrouve même un important indice lié à sa date de naissance[49]. Jacob Sarasin note le 28 mai 1787 : « Nous avons célébré aujourd’hui l‘anniversaire de Cagliostro. » En conclusion, Alexandre Cagliostro était né le 28 mai 1748, et pas le 2 juin 1743.

 

Chateau de St Leo site

                                                                                              Forteresse de San Leo

 

 

 

[47]Il processo della Santa Inquisizione a Cagliostro.

[48] Marc Haven (en premier), Pier Carpi, Raffaele de Chirco.

[49] A Paris, pendant l’Affaire du collier, la police a eu dans ses mains tous les papiers de Cagliostro : ils ont dû trouver des permis qui lui servaient comme passeports, un acte de baptême ou un acte de mariage, enfin un document sur lequel son identité était marqué. Si sur ces papiers il y avait écrit Joseph Balsamo, ils devaient utiliser cet argument imbattable le moment où ils ont parlé de l’identité Balsamo-Cagliostro. Ils ne l’ont pas fait, en préférant jouer la farce avec le dossier sur le passage de Balsamo par Paris. C’est la même attitude que celle des inquisiteurs qui éviteront une confrontation entre Cagliostro et la famille Balsamo.


 

San Leo

« Livré, sinon trahi, par celle qu’il aima le plus. Abandonné de ceux qu’il avait comblés de bienfaits, poursuivi non pour des faits , mais pour des tendances, arrêté par abus de pouvoir, condamné à une peine sans rapport même avec les délits qu’on lui imputait, torturé sans pitié, il acheva par le martyre une vie d’apostolat et de charité. » - Marc Haven.

 

fortesse de st leo site

 

 

Le lundi 16 avril 1791, Cagliostro quitta Rome avec l’escorte qui l’accompagnait dans sa nouvelle prison : la forteresse papale de San Leo, près d’Urbino. Le voyage dura cinq jours. Les 6 soldats choisis pour le surveiller étaient commandés par l’adjutant Grilloni. Celui-ci portait une lettre pour le gouverneur de la forteresse, Sempronio Semproni.[50]

« Joseph Balsamo, dit comte de Cagliostro sera transporté dans cette forteresse, afin d’y être retenu toute sa vie, sans espoir de grâce et sous la plus stricte surveillance. Par ordre direct de Notre Seigneur je vous envoie cette lettre à deux buts : premièrement, à son arrivée à Centri, il doit être reçu dans la forteresse sans attendre l’approbation du commissaire des armes. Deuxièmement, et cela est la volonté de Sa Sainteté, vous êtes directement responsable de la plus rigoureuse surveillance de ce détenu, sachant surtout qu’il lui est complètement interdit, avec aucune dérogation d’avoir d’écrire. Pour le reste, en ce qui concerne les repas et les vêtements, vous appliquerez le traitement habituel pour ce genre de prisonnières. Mais si ce traitement sera de trop, vous devez me donner votre opinion, car le Saint Père désire qu’il soit traité avec miséricorde. Exécutez rigoureusement ces ordres souverains. »

 

cellule de cagliostro site

                                                        Le cachot de Cagliostro à San Leo

 

Le soir de l’arrivée à San Leo, Cagliostro tomba malade. Il eut des convulsions si fortes qu’il fallu plusieurs hommes pour le tenir.On appela d’urgence le médecin de la cité, Giulio Pazzaglia, qui nota le 23 avril 1791 : « Je l’ai trouvé en proie de fortes et fréquentes convulsions, accompagnées de fortes douleurs dans l’abdomen[51]. Afin de le calmer j’ai été obligé de lui prescrire un lavement intestinal et un sédatif. Avec ces moyens j’ai obtenu un peu de soulagement, mais qui ne dura pas. La nuit suivante fut inquiétante et sans repos. Le troisième jour il y aura une fièvre inhabituelle. J’ai prescrit une saignée. Maintenant tout s’est calmé, à l’exception d’un manque de sommeil et d’appétit. »

Zelada ouvrit tout de suite une correspondance suivi avec le cardinal Doria, évêque de Montefeltro et le comte Sempronio Semproni, gouverneur de San Leo. Il écrit au cardinal Doria dès l’avril 1791[52] : « En ce moment Joseph Balsamo, nommé Comte Cagliostro doit être déjà arrivé à la forteresse de San Leo pour y être retenu jusqu'à la fin naturelle de sa vie, sous stricte surveillance et sans espoir de grâce. Comme les ordres adaptés ont été déjà donnés au gouverneur de ce château, pour qu’il veille à y tenir en ces conditions le détenu, il est nécessaire que Votre Seigneurie n’oublie pas de lui donner toutes les aides spirituelles, au bénéfice de son âme. En demandant ici le sacre confession, il n’a pas pu le terminer avant d’être transféré dans la forteresse. Sa Sainteté m’a pourtant ordonné de laisser à Votre vigilance le choix d’un prêtre honnête et prévoyant. Vous êtes autorisé de lui communiquer a ce but toutes les facultés nécessaires et adaptés que la Sacré Pénitencerie établit pour l’absolution des cas spéciaux. Aussi de lui communiquer, que dans les cas le plus spéciaux, il a l’obligation de se présenter au but de trois mois devant la Sacré Pénitencerie et montrer complète obédience à tout ce qu’elle ordonne. Le gouverneur de la forteresse est averti afin de permettre l’accès de la personne choisie par Votre Seigneurie. »

Les mesures de sécurité étaient des plus strictes. Elles s’appliquaient non seulement dans la forteresse, mais aussi autour. Dès le 22 avril, le lieutenant Gandini, adjoint du gouverneur, dût prêter serment[53] : « Je jure et j’accepte de tous les pouvoirs de mon esprit que je serai attaché à ces ordres plus qu’a ma vie. Aucune autre pensée n’occupera ma raison que celle de trouver les moyens pour bien servir mon Souverain et Votre Eminence. Dans mon travail, je n’aurai d’autres points de vue et d’autres sentiments que ceux inspirés par l’honnêteté et le caractère d’un vrai catholique et d’un vrai officier. Les inconnus ou les groupes nombreux n’entreront pas dans la cité, d’autant moins dans la forteresse, qui doit rester même pour le paysans comme un couvent de plus austères. Je ne manquerai pas de veiller jour et nuit, allant de la forteresse à la porte et de la porte à la forteresse pour voir, entendre, sentir, examiner, explorer, ordonner et faire ce que je crois nécessaire. »

 

SanLeo1 site

 

Le 29 juillet 1791, Zelada écrit[54] : « Nous avons demandé au gouverneur de la forteresse de justifier la liberté qu’il s’est pris de permettre à certaines personnes de voir et converser avec le détenu Giuseppe Balsamo. Il nous a répondu que celle ne s’est passé que pour Votre Seigneurie et le Monseigneur Archevêque d’Urbino, dont vous-même l’avez assurez qu’il lui est permis de parler avec le Balsamo pour des problèmes liée à sa conscience. Comme cette affirmation puisse être une invention du gouverneur pour cacher sa négligence, je désire que vous me donniez les explications nécessaires, avec votre sincérité habituelle. »

Ces explications étaient justifiées, par les rumeurs qui circulaient sur des français qui essayaient de rapprocher San Léo pour libérer Cagliostro. Le 5 aout 1791, le gouverneur de Macerata informait le cardinal Doria : « Le matin du 27, deux français, de passage par Morrovalle, se renseignèrent sur la route de Loreto. Ils ont montré de l’intérêt pour voir Cagliostro, se plaignait de l’injustice qu’on lui a fait. Ils ont conclu que le vin et le râpé de France lui feront du bien. J’ai cru nécessaire de ne pas vous cacher ces informations, prenez la comme une preuve de mon plus profond respect et vénération.» Cela montre que tout l’état papale était en alerte.

Non content des informations qu’il recevait, et tourmenté par la perspective d’une évasion de Cagliostro de San Leo, le cardinal de Zelada se rendit en personne à la forteresse pour vérifier qu’il était tenu sous la plus stricte surveillance.

 

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                                                             Porte du plafond du puits

 

Au début, Cagliostro fut fermé dans un cachot appelé Il tesoro[55]. Vers septembre 1791, il fut transféré dans un autre, moins humide – Il Pozetto (le puits). Celui-ci était plus sûr d’après le gouverneur, car il n’y avait pas de porte. On y entrait par le plafond et c’est par là qu’on faisait descendre le repas du prisonnier. C’est par là aussi que les gardiens surveillaient le prisonnier, sans être obligés d’entrer en contact avec lui. Une fenêtre avec trois rangs de barres offrait un peu de lumière, mais aussi la vue du clocher de l’église du petit village situé aux pieds de la forteresse. Cela devait être la seule image que Cagliostro avait le droit de voir, pour se repentir de ses péchés.

Mais à l’occasion de ce transfert, on fit une perquisition et on apprit qu’il s’était procuré les moyens d’écrire. Le cardinal Zelada fut rapidement informé : «Suite à la minutieuse perquisition qu’on lui a fait, avant de le transférer dans le nouveau cachot, on a trouvé un petit carnet que l’adjudant Grilloni lui avait laissé à son arrivée ici. On y a trouvé quelques notes écrites de sa main avec une plume fabriqué des pailles de son lit, qu’il appointé sur les barreaux de la fenêtre. Pour l’encre, il a pris du bout de chandelle tombée sur le plancher, qu’il a dissolvé dans un peu d’urine. Il en a fait une espèce de pâte, qu’il dissolvait après dans plus d’urine pour obtenir l’encre. Pour vérifier si cela fonctionne j’ai fait moi-même l’expérience avec la pâte. Je vous envoie la plume de paille pour que Votre Eminence se rende compte de l’ingénieux qu’il a, que je dois avouer est excellent et très fin. »

Le 18 septembre, Sempronio découvre d’autres astuces : «On a trouvé dans l’autre cachot qu’il a occupé une autre plume faite d’un bout en bois et cachée entre les plombs de la fenêtre. Et aussi du bout de chandelle, qu’il a rendu si fin qu’il pouvait l’utiliser pour extraire son sang, dont il se servait pour écrire sur les bords des livres religieux qu’on lui a données. »

Et dans la même lettre, il envoya ce que Cagliostro avait écrit sur le petit carnet : « Pie VI, pour faire plaisir à la reine de France m’a puni innocent. Malheur à la France, malheur à Rome et à tous ceux qui les soutiennent. »

A cette lettre, la réponse du cardinal Zelada vient très vite et ordonne : « utiliser les remèdes de facto », c'est-à-dire la torture. Ce n’était pas la première fois qu’on lui appliquait des peines corporelles.

«Ce matin, le moment de l’inspection habituelle il a eu l’insolence et le courage de demander sur un ton impérieux à la garde qu’est ce qu’il veut de lui. Le soldat lui répondit qu’il veut faire son devoir et Cagliostro l’insulta de manière que l’adjudant, pour l’humilier fut obligé de le gifler. Le détenu répondit par l’attaque, afin de la mettre à terre, la garde dut lui administre un remède de facto et lui donna des coups de bâtons, à cause des quels il cria si fort que ses hurlements furent entendus jusqu’au village. »

En octobre 1791, un autre problème survient. Cagliostro refuse de manger. Sempronio écrit à Zélada : « Il continue, pour ma surprise de jeuner rigoureusement[56] et longuement. Aujourd’hui c’est le septième jour où il refuse le repas. Je le lui envois toujours, mais il demande qu’on le donne à qui le veut. Il semble être un peu plus pale, mais cela n’a pas diminué son esprit intolérant et son arrogance. Il a eu le courage de prendre le pot pour uriner et de le jeter sur le visage du gardien. Le caporal se moqua de cette défense ridicule et lui enleva ce pot, afin de lui pas donner l’occasion de l’utiliser pour se défendre ainsi. Mais à cette occasion, tant le caporal, que le gardien l’ont vu mettre dans sa bouche une chose petite et noire. On peut seulement supposer qu’il s’agit d’un petit bout de la pâte pour l’encre qu’il avait fabriqué.

D’un moment à l’autre il étudie et il fait inventer des nouvelles astuces. Pour l’en empêcher, il faudra que quelqu’un reste tout le temps avec lui. Mais cela est à craindre, à cause de ses propos convaincants et de son imposture.

J’ai trouvé une modalité d’apprendre ce qu’il fait lorsqu’il se croit seul. Mon adjoint le surveille avec l’aide d’un petit trou dans le mur, dont il ne connaît pas l’existence. On l’a vu cacher quelque chose dans le mur. Il a creusé avec les ongles un petit trou pour se procurer du gypse et il en a caché un morceau d’écorce d’œuf dans lequel il y avait une matière d’un jaunâtre foncé, qu’on peut croire être une teinture faite de rouille et dissolvée dans l’urine, car elle en a l’odeur. 

On lui a pris tout ça, comme on fait chaque fois, mais il est impossible de l’empêcher de reprendre tout, à cause de sa nature si féconde en inventions et improvisations. Il ne nous reste que le lier avec des chaines sur le mur, ce qu’on ne fait que pour les furieux »

Cagliostro continuait à éblouir et à tracasser le gouverneur de la forteresse. Malgré l’isolement, il savait ce qui se passait dans le monde et annonçait au gouverneur des événements, dont on apprenait l’existence les jours après, quand les nouvelles arrivaient avec la poste. Une telle lucidité effrayait le gouverneur.

 

 

[50]Au sujet de ce gouverneur, Cagliostro nota sur le mur son cachot, ce jeu de mot en latin : «Sempronio fut semper Sempronio» (Sempronio sera toujours Sempronio). La lettre se trouve dans les Archives de Pesaro, Fondo Metaurense.

[51] Toutes ces symptômes pouvaient très bien indiquer un empoisonnement.

[52] Archives du Vatican, série Vescovi (Evêques), registres de la correspondance du Secrétaire d’état aux évêques et prélats, t. 369. fol. 91, v 92.

[53] Archives de Pesaro, f. 8718.

[54]Vescovi, t. 369. fol. 120 v 121

[55] Le trésor, c’était une pièce très humide, située à la base de la forteresse où les ducs de Montefeltro gardaient jadis leur or et bijoux.

[56] C’était une modalité thérapeutique ou une manière d’éviter un empoisonnement ?


 

La Fin ?

« Voila encore une autre victime du fanatisme et de l’injustice. Mais, rassurez-vous, mes amis. Je serai la dernière.» – Cagliostro.

 

 

La vie de Cagliostro a été un grand mystère. Ce qui a été pour sa vie fut de même pour sa fin. La correspondance entre Zelada et Sempronio finit brusquement le 26 avril 1795. Qu’est-ce qui s’est passé après ? La seule chose que nous possédons est une note, figurant dans les archives, et qui annonce la mort de Cagliostro :

« Le 26 août 1795, surpris par une forte attaque d’apoplexie, Giuseppe Balsamo dit comte de Cagliostro, fut trouvé dans son cachot moitié vivant. Les professeurs et le prêtre coururent pour l’aider, mais il refusa leurs instances salvatrices. Ne voulant pas se confesser, il eut une autre attaque et mourut sans se repentir vers 4 heures de la même nuit. »

Est-ce que Cagliostro fut tué, comme le prétendent certains auteurs ? On ne sait pas, les preuves dans ce sens n’existent pas, même si l’intérêt de faire disparaître un prisonnier si incommode est certain.

 

cella san leo site                                                                        Graffitis de Cagliostro à San Leo

 

En 1796, quand l’armée française envahit l’Italie[57], la forteresse San Léo fut prise d’assaut et les prisonniers libérés. On s’intéressa au sort du Comte de Cagliostro, mais la réponse fut : il est mort. Comme on n’a jamais trouvé sa tombe[58], certains disent qu’il a tout simplement disparu, comme les prophètes invoqués dans son Rite égyptien, qui étaient élevés au Ciel avec leurs corps…

Son message, ou plutôt sa promesse à l’humanité, restera pour toujours :

« Si, poursuivant le cours heureux de ses voyages, quelqu’un d’entre vous aborde un jour à ces terres d’Orient qui m’ont vu naître, qu’il se souvienne seulement de moi, qu’il prononce mon nom, et les serviteurs de mon père ouvriront devant lui les portes de la Ville Sainte. »

 

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[57] Les armées de Napoléon entrèrent en Rome et le Pape fut exilé. Pour Cagliostro c’était encore une prophétie accomplie.

[58] Il en est de même pour Sarafina, dont on a perdu complètement les traces après l’arrestation. On dit qu’elle est morte de chagrin, dans son couvent, un an avant son époux, en 1794.