Le monde ne devrait au fond absolument pas porter de jugement sur Cagliostro - Rudolf Steiner

 

«Il faut tout d'abord prendre en considération que toute la maçonnerie des Hauts Grades remonte à une personnalité qui est fréquemment citée, mais aussi très méconnue. Elle a en particulier été méconnue par les historiens du XIXe siècle qui n'ont pas eu la moindre idée des situations difficiles dans lesquelles un occultiste peut se trouver dans la vie. Il s'agit de la personnalité de Cagliostro, connu de peu de personnes, mais très diffamé. Celui que l'on appelle le comte Cagliostro, en qui s'est cachée une individualité dont la véritable nature n'est connue que des occultistes les plus initiés, tenta d'élever la franc-maçonnerie à un niveau supérieur tout d'abord à Londres. Car dès le dernier tiers du XVIIIe siècle, elle était à peu près dans l'état que j'ai caractérisé. À Londres, cela ne réussit pas à ce moment-là. Il fit alors une tentative en Russie et aussi à La Haye. Partout cela échoua pour des raisons tout à fait particulières.

Mais il réussit ensuite à fonder à Lyon, en puisant parmi des francs-maçons de cette ville, une loge avec un contenu occulte, la loge qui fut nommée Loge de la sagesse triomphante. Le but de cette loge a été indiqué par Cagliostro. Mais ce que vous pouvez lire à ce sujet n'est rien d'autre que des écrits rédigés par des sots. Ce qui peut en être dit consiste en fait seulement en allusions. Il s'agissait pour Cagliostro d'un double but : premièrement, d'un enseignement en vue de fabriquer ce que l'on appelle la Pierre philosophale ; deuxièmement, d'ouvrir la compré¬hension du Pentagramme mystique. Or je ne peux vous donner que quelques indications sur ce que signifient ces deux choses. On peut beaucoup s'en moquer, mais elles ne sont pas seulement à prendre pour des symboles, elles reposent au contraire sur des faits.

La Pierre philosophale a un but précis qui a été indiqué par Cagliostro : elle était censée prolonger la durée de la vie humaine jusqu'à 5 527 ans. Cela semble ridicule à l'esprit libre. Mais il est effectivement possible de pro¬longer la vie à l'infini grâce à une formation occulte par le fait que l'homme apprend à ne plus vivre dans son corps physique. Mais celui qui se représenterait que l'adepte n'est pas touché par la mort au sens habituel aurait une représentation des choses qui serait fausse. Et également celui qui croit qu'un adepte ne peut pas être touché et tué par une tuile se représenterait lui aussi quelque chose de faux. Certes, habituellement, cela ne se produirait que si l'adepte l'accepte. Il ne s'agit pas de la mort physique, mais de la chose suivante. La mort physique de celui qui a connu pour lui-même la Pierre philosophale et qui a su la produire n'est pour lui qu'un événement de pure apparence. Pour les autres hommes, c'est un événement réel, qui constitue une grande coupure dans la vie. Pour celui qui, de la façon voulue par Cagliostro pour ses élèves, s'entend à utiliser la Pierre philosophale, la mort n'est qu'un événement purement apparent. Elle ne constitue même pas une coupure particulièrement importante dans sa vie ; en effet, c'est quelque chose qui n'existe que pour les autres, qui peuvent par exemple observer l'adepte et qui disent qu'il meurt. Mais en réalité lui-même ne meurt pas du tout. La chose est bien plutôt la suivante : l'intéressé a appris à ne pas vivre du tout dans son corps physique ; il a appris à faire en sorte que se produisent peu à peu pendant sa vie tous les processus qui se produisent d'un seul coup dans le corps physique au moment de la mort. Il s’est déjà produit dans le corps de l'intéressé tout ce qui se produit sinon à la mort. Alors la mort n'est plus possible, car  l'intéressé a appris depuis longtemps à vivre- sans le corps physique. Il dépose son corps physique de la même façon que l'on dépose un imperméable et il enfile un nou¬veau corps comme on enfile un nouvel imperméable.

Voilà donc ce qui vous permettra de vous en faire une petite idée. C'est l'un des enseignements que transmettait Cagliostro — la Pierre philosophale — qui rabaisse la mort physique au rang de chose sans importance.

Le deuxième était la connaissance du Pentagramme. C'est la faculté de distinguer les uns des autres les cinq corps de l'homme. Quand quelqu'un dit : corps physique, corps éthérique, corps astral, corps kama-manas, corps causal, ce sont seulement des mots ou, tout au plus, des concepts abstraits. Mais avec cela on n'a encore rien fait. L'homme qui vit aujourd'hui connaît en règle générale tout juste le corps physique ; seul celui qui connaît le Pentagramme apprend à connaître les cinq corps. On ne connaît pas un corps lorsqu'on vit en lui, mais seulement à partir du moment où on l'a sous forme d'objet. C'est ce qui distingue un homme moyen de celui qui est passé par une École de ce genre : pour lui, les cinq corps sont devenus des objets. Certes, l'homme habituel vit aussi dans ces cinq corps. Mais il vit à l'intérieur, il ne peut pas en sortir et les regarder. Il peut tout au plus regarder son corps physique quand son regard descend le long de son corps ou qu'il se regarde dans la glace. Si les élèves de Cagliostro avaient suivi comme il convient sa méthode, ils seraient parvenus là où sont parvenus certains Rosé-Croix qui étaient au fond dans une Ecole qui avait la même orientation. Ils étaient dans une École des grands adeptes européens qui menait à ce que les cinq corps deviennent des réalités, ne restent pas de simples concepts. On appelle cela Connaître le Pentagramme ou la renaissance morale.

Je ne veux pas dire que les élèves de Cagliostro ne soient pas arrivés à quelque chose. Ils sont en général arrivés à comprendre le corps astral. Cagliostro était extrêmement habile à leur enseigner une vision du corps astral. Long¬temps avant que ne fonde sur lui la catastrophe, il avait réussi à fonder également, outre l'École de Lyon, des Écoles à Paris, en Belgique et à Saint-Pétersbourg et en quelques autres lieux d'Europe d'où sont à tout le moins sortis plus tard dans une certaine mesure des gens qui constituèrent la base de ceux qui se sont élevés jusqu'aux dix-huitième, dix-neuvième, vingtième grades de la maçonnerie des Hauts Grades. Ainsi, le comte Cagliostro, avant de devoir terminer sa vie dans les cachots de Rome, a tout de même exercé une influence importante sur la maçonnerie occulte en Europe. Le monde ne devrait au fond absolument pas porter de jugement sur Cagliostro. J'ai déjà indiqué que, quand les gens parlent de Cagliostro, c'est en général comme lorsque le Hottentot africain parle du métro suspendu, parce que l'on ne perçoit pas le rapport entre les actes extérieurs apparemment immoraux et les événements du monde.

Extrait de l’ouvrage de Rudolf Steiner : «La légende du temple et l’essence de la Franc Maçonnerie » d'après une conference tenue le 16 décémbre 1904, Berlin.

NICODÈME.