Requête à joindre au Mémoire le 29 Mai 1786

REQUETE A JOINDRE AU MEMOIRE

A NOS SEIGNEURS

DE PARLEMENT

LA GRANDE CHAMBRE ASSEMBLEE

 

requeteajoindre

Supplie humblement Alexandre Comte de CAGLIOSTRO,

Disant que son épouse et lui ont été accusés par la Comtesse de la Motte d’avoir dépecé le Collier de diamants dont il s’agit au Procès et de s’en être approprié la plus grande partie.

La dame de la Motte ne s’en est pas tenue à une simple accusation. Pour la rendre plus vraisemblable, elle a cru devoir accumuler les outrages sur la tête des deux infortunés dont elle avait conjuré la perte. Le public révolté n’a pu soutenir la lecture des libelles qu’elle a vomis contre eux.

Les déclamations de la dame de la Motte ont eu, pour le suppliant et son épouse, les suites les plus funestes.

Ils ont été enlevés et conduits à la Bastille avec autant de scandale que d’ignominie. Leur maison a été abandonnée au pillage, le commissaire Chenon fils, chargé de mettre les ordres du roi à exécution, n’a pas même fait apposer les scellés sur leurs effets. Une pareille omission, dont il n’y a peut-être pas d’exemple, a été cause qu’on a soustrait dans le secrétaire du Suppliant, une somme d’argent très considérable et plusieurs effets précieux.

Le Suppliant a été décrété de prise de corps; il a subi toute la rigueur d’une procédure extraordinaire ; le dixième mois est commencé depuis qu’il languit dans la plus triste captivité. Apres sept mois de larmes et de gémissements, son épouse mourante est enfin rendue a la vie et la liberté ; mais la grâce de voir son mari lui a été refusée et le Suppliant, dont l’innocence est manifeste, restera sous les verrous jusqu’au dernier moment, sans pouvoir serrer dans ses bras celle que le Ciel lui a donnée pour compagne.

Croirait-on que cette infortunée, qui ne se permit jamais le plus léger murmure contre les auteurs de ses maux, n’a pu lasser la haine de ses ennemis ? Devait elle s’attendre qu’il s’en élèverait un nouveau contre elle du sein même des murs de la Bastille ? C’est avec regret et dans l’amertume de son cœur, que le Suppliant se trouve dans la nécessite de dire que le sieur de Launay, Gouverneur de cette prison, a fait tout ce qui dépendait de lui pour prolonger les peines de la Comtesse de Cagliostro.

Forcé d’obéir aux ordres du Roi et de la remettre en liberté, il lui présenta à signer un Acte par lequel elle reconnaissait avoir recul argent, les diamants et les bijoux qu’on lui avait enlevé. La Comtesse de Cagliostro, Etrangère et très novice en Affaires, observa néanmoins au sieur de Launay qu’il ne lui paraissait pas juste d’exiger d’elle qu’elle déclarât avoir reçu ce qu’en effet elle n’avait  pas reçu.  Le Gouverneur lui répondit que te était l’usage ; qu’au surplus elle pouvait être tranquille et que, sous trois ou quatre jours, ses effets lui seraient remis. La confiance est le partage des âmes nobles. La Comtesse de Cagliostro signa  et le Gouverneur, satisfait de son obéissance, lui fit ouvrir les portes de sa Prison.

La Comtesse de Cagliostro est sortie de la Bastille le 26 Mars. Depuis ce temps, plus de deux mois se sont écoulés sans que ses instances et celles de son mari aient pu déterminer le sieur de Launay à remplir sa promesse ; le Suppliant a épuisé inutilement, auprès de lui, la voie des procédures ; il se bornait à demander que le sieur de Launay donnait sa parole d’honneur de rendre les effets, aussitôt que le Suppliant sortirait de la Bastille. Le sieur de Launay a répondu qu’il ne s’engageait à rien et qu’il y avait même toute apparence que le Suppliant ne recevrait ses effets que quelques temps après sa sortie.

Le Suppliant et son Epouse n’ont, entre leurs mains, aucun Acte qui puisse justifier que le sieur de Launay ait entre les siennes une sommes d’argent, des diamants et des bijoux précieux ; ils ont même les plus fortes raisons de croire que le Commissaire Chenon fils, n’a fait mention ni d’argent ni de bijoux sans son Procès verbal de capture de la Comtesse de Cagliostro, le sieur de Launay au contraire est nanti d’un acte qui paraitrait justifier que ces effets auraient été remis a la comtesse de Cagliostro.

Ainsi une partie de la fortune du Suppliant aura été pillée par la négligence du commissaire et le surplus restera entre les mains du gouverneur de la Bastille, jusqu’au moment ou il lui plaira de s’en dessaisir, il fait convenir qu’il était difficile de rassembler plus de maux à la fois sur la tête d’un étranger. Devait-il s’attendre a un pareil traitement chez une Nation aussi généreuse que la France?

Le Suppliant, convaincu que la conduite du sieur de Launay dans cette circonstance est entièrement contraire aux devoirs de la place qu’il occupe et aux intentions connues de Sa Majesté, croit devoir, avec confiance, s’adresser au Magistrats chargés de prononcer sur son sort ;ils sont les protecteurs naturels des Etrangers et leur sagesse, à laquelle le suppliant s’en rapporte entièrement, leur suggérera es moyens d’empêcher qu’une partie considérables de sa propriété, ne demeure plus longtemps à la merci du Sieur de Launay. En attendant, il les supplie de vouloir bien recevoir sa protestation contre l’Acte surpris à la bonne foi de son épouse.

Le Suppliant ne prévoit pas ce que le sieur de Launay pourrait dire pour sa justification, car enfin, de deux choses l’une; ou le sieur de Launay avait reçu l’ordre de rendre  à l’épouse du suppliant l’argent et les effets dont il s’agit et dans ce cas en les retenant, il s’est rendu coupable de désobéissance aux ordre du Roi ; ou il avait reçu ordre de les retenir et dans ce cas, en exigeant de l’épouse du Suppliant, une décharge de ces mêmes effets, il s’est rendu  coupable d’abus d’autorité, pour ne rien dire de plus.

Tous les tourments que le Suppliant a endurés, toutes les persécutions qu’il a éprouvées dans sa personne et dans celle de son épouse, sont dus aux imputations que la dame de la motte, s’est permises contre lui.

La fausseté de ces imputations est démontrée au Procès.

La demoiselle la Tour, nièce de la dame de la Motte est convenu, à la confrontation, que la prétendue scène magique n’était qu’une plaisanterie, que le Suppliant ne lui avait parlé en particulier, ni avant, ni après ; qu’elle était restée constamment avec la dame de la Motte, dans le même appartement et que l’histoire des trente bougies, des croix, des poignards, du serment et des diamants apportes était de toute fausseté.

Le sieur Villette, le confident intime de la dame de la Motte, dans sa confrontation avec M. le cardinal de Rohan, est convenu que le Suppliant et son épouse, n’avaient trempé en rien, ni dans la négociation, ni dans le dépècement du Collier.

La dame de la Motte elle-même a fini par déclarer dans les dernières séances de sa confrontation avec M le cardinal de Rohan, que le Suppliant et son épouse n’avaient participé en aucune manière à l’affaire du Collier.

Il est vrai que la dame de la Motte a tenté, dans son dernier Mémoire, d’élever quelque nuages sur ce point de fait ; mais les nouveaux mensonges qu’elle s’est permis, ne feront point disparaître un aveu qui doit se trouver consigné dans les procès verbaux de confrontation et qui d’ailleurs était superflu.

La dame de la Motte, en ce qui concerne le Suppliant demeure donc convaincue de calomnie, de faux témoignage et de diffamation.

Le Suppliant ne croit pas devoir rappeler à la dame de la Motte les peines auxquelles les lois françaises condamnent les auteurs de ces sortes de délits.

Il sait qu’il est en droit de conclure contre elle en des dommages et intérêts immenses et de la retenir en captivité jusqu’à ce qu’elle eut satisfait aux condamnations qu’il aurait obtenues contre elle.

Mais une malheureuse créature déjà punie par dix mois de la captivité la plus rigoureuse, tourmentée par ses remords, tremblante en attendant le moment terrible où la justice humaine va décider de son sort, ne doit pas craindre que le Comte de Cagliostro vienne en aggraver la rigueur.

Le Suppliant et son épouse déclarent publiquement qu’ils pardonnent à la Comtesse de la Motte tous les maux qu’elle leur a fait souffrir et qu’ils lui remettent pleinement et entièrement toutes les condamnations et tous les dommages et intérêts qu’ils auraient droit de faire prononcer contre elle.

Puissent les vrais sentiments du Suppliant et de son épouse verser quelques consolations dans le cœur de la Comtesse de la Motte! Puissent-ils en lui apprenant à croire à la Vertu, lui donner le noble courage de confesser la vérité dans le sanctuaire de la Justice !

Le Suppliant et son épouse ne se seraient pas même permis l’expression de ce vœu, s’il n’était pas totalement désintéressé si les preuves de leur innocence n’étaient pas acquises au procès.

On assure que la dame de la Motte, dans l’une des séances de sa confrontation avec M. le cardinal de Rohan, a soutenu qu’elle n’était pas l’auteur des faits contenus dans les deux premiers mémorise qui ont été oubliés en son nom et qu’elle a dit notamment que le second, qui n’est point signée d’elle avait été composé et publié a son insu et sans sa participation.

Quoi qu’il en soit, que les faits diffamatoires répandus dans ce deux libelles et dans le Sommaire qu’elle vient de publier, ayant été inventés par la dame de la Motte ou par son défenseur, ce dernier ne se justifiera jamais d’avoir souillé sa plume par des invectives étrangères à sa cause ; il est de la justice des magistrats de proscrire dans tous les cas, avec les qualifications les plus sévères, des diatribes indécentes, désavouées par le Barreau français et composées dans la seule vue de calomnier.

Le Suppliant avait jusqu'à présent, mis sa gloire à mépriser les libelles et leurs auteurs, mais ici le scandale est porté à un tel point que le pardon serait faiblesse et que la sévérité devient justice.

Le Suppliant, en concluant a la suppression des mémoires publies au nom de la dame de la Motte, dans le cours du procès, croit devoir au Public, au barreau et à lui-même, de se réserver tous ses droits contre les auteurs de ces coupables productions qui n’avaient pas pour excuse la triste nécessite de se justifier.

La dame de la Motte, ayant prétendu que le Suppliant était secrètement dans cette capitale des le mois de Novembre 1784, ce dernier, pour ne laisser aucune équivoque sur sa sincérité, croit devoir joindre à sa requête un Acte, en bonne forme, qui justifie qu’il est arrivé à Lyon au mois d’octobre 1784 et qu’il n’en est parti que le 27 janvier 1785.

CE CONSIDERE, NONS SEIGNERUS, il vous plaise, en procédant au jugement du procès, décharger le Suppliant de l’accusation contre lui intentée, à la requête de M. le procureur général, en conséquence ordonner que le Suppliant sera relaxé et mis en liberté ; a quoi faire, tous geôliers ou autres qu’il appartiendra, seront contraints par toutes les voies du Droit ,même par corps, quoi, faisant déchargés ; ordonner que l’écrou fait de la personne du Suppliant sera rayé et biffé et que mention sera faite de l’arrêt a intervenir, en marge de tous registres où ledit écrou pourrait se trouver ; à quoi faire, tous Greffiers ou autres dépositaires de registres seront contraints pas les voies de Droit, quoi faisant déchargés :

Ordonner que les différents Mémoires, publiés au nom  de la Comtesse de la Motte, seront et démeuront supprimés, en ce qui concerne le Suppliant et son Epouse, comme faux, injurieux et calomnieux. Donner acte au Suppliant de ce qu’il déclare remise à la Comtesse de la motte des dommages et intérêts et autres condamnations qu’il est ne droit de répéter contre elle, sous la réserve expresse que fait le Suppliant de se pourvoir par les voies du droit, même par la voie extraordinaire, contre les auteurs desdits mémorise, fauteurs, complices et adhérent.

Donner acte au Suppliant de ce qu’il dénonce aux Magistrats le fait certain que, lors de l’enlèvement qui a été fait de sa personne et de celle de son épouse, les scelles n’ont pout été apposés en sa maison et qu’on l’a forcé d’ouvrir sons secrétaire et d’y laisser la clef et qu’il en a été soustrait pendant sa détention et celle de son épouse, une somme considérable, tant en or qu’En billet de caisse et autres effets précieux.

Donner acte également au Suppliant de ce qu’il dénonce aux magistrats le fait certain qu’il existe aujourd’hui entre les mains de Sieur de Launay, Gouverneur de la Bastille, de l’argent comptant, des diamants et des bijoux a l’usage de la comtesse de Cagliostro, le tout d’une valeur très considérable, effets dont le sieur de Launay s’est fait donner une décharge par l’épouse du suppliant.

Donner acte, a cet égard, au Suppliant, de la protestation qu’il a fait contre la signature surprise à la bonne foi et l’inexpérience de la dame son épouse, le 26 mars dernier.

Sous la réserve expresse que fait le suppliant de se pourvoir ainsi et contre qu’il appartiendra tant pour raison de la non-apposition des scellés et des soustraction commises en sa maison, que pour faire prononcer la nullité de l’Acte que le dit sieur de Launay a fait signer à la dame son épouse et se procurer la restituions des effets qu’il persiste à retenir.

Ordonner au surplus que l’arrêt à intervenir sera imprimé et affiché partout où besoin sera.

Et, dans le cas  où la Cour ne jugerait pas à propos de prononcer dès a présent sur le sort des Accusés, ce que le Suppliant n’estime pas, en ce cas, subsidiairement seulement , ordonner que, par provision, le Suppliant sera relaxé et mis en liberté à la charge de se représenter en état de tel décret qu’il plaira a la Cour, sous la réserve expresse de  tous ses droits et vous ferez bien.

Signé, le  comte de Cagliostro

PIECE JUSTIFICATIVE

Par acte passé par-devant Macors et de l’Horme, Notaires à Lyon, le 3 avril 1786, contrôlé le 4 du même mois et légalisé le même jour par le Lieutenant général de la Sénéchaussée

Appert que le sieur Jean Alquier, négociant à Lyon, et que les demoiselles Foretes, Hôtelières de l’Hôtel de la Reine, situé à Lyon, port Saint Clair, paroisse Saint Pierre et Saint Saturnin, ont attesté que le Comte et la Comtesse de Cagliostro sont arrivés a Lyon le 20 octobre 1784 et ont logé a l’Hôtel de la Reine, depuis cette époque jusqu’au 27 janvier, époque de leur départ et que cette attestation est conforme a ce qui est contenu aux registres dédites demoiselles Forets, dont l’extrait a été délivré par les mêmes notaires.

MM. TITON et DUPUIS DE MARCE, Rapporteurs
BRAZOPN, Procureur


CONSULTATION

Le Conseil soussigné estime que la requête ci-dessus doit être présentée et qu’elle ne peut manquer d’être favorablement accueillie.

Délibéré, à Paris, le  29 mai 1786
THILORIER, Avocat