Lettre au peuple français

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Traduction d’une lettre écrite par le comte de Cagliostro à M. *** de Londres, le 20 juin 1786

Je vous écris de Londres, mon cher ***. Ma santé est bonne, celle de ma femme aussi. Vous aurez su les détails de ma route. Que de scènes touchantes ! Il semblait que mes amis m’eussent devancé partout. Boulogne a mis le comble. Tout ce bon peuple sur le rivage ! Les bras tendus vers mon paquebot, m’appelant, s’écriant, me comblant de bénédictions, me demandant la mienne ! …

Quel souvenir ! Souvenir cher et cruel ! On m’a donc chassé de France ! On a trompé le roi ! Les rois sont bien à plaindre d’avoir de tels ministres. J’entends parler du Baron de Breteuil, mon persécuteur. Qu’ai-je fait a cet homme ? De quoi m’accuse-t-il ? D’être aimé du cardinal ? De l’aimer à mon tour ? De ne l’avoir pas abandonné ? D’avoir de bons amis partout où j’ai passé ? De chercher la vérité, de la dire, de la défendre, quand Dieu m’en donne l’ordre en m’en donnant l’occasion ? De secourir, de soulager, de consoler l’humanité souffrante, par mes aumônes, par mes remèdes, par mes conseils ? Voilà pourtant tous mes crimes ! M’en fait-il un de ma requête d’atténuation ? Cela m’est revenu. Singulière défaite ! Mais avais-je présenté cette requête, lorsque voyant mon buste chez le cardinal, il dit avec colère, entre ses dents : on voit partout cette figure ; il faut que cela finisse ; cela finira ?  Mon courage l’a, dit-on, irrité : il ne peut digérer, qu’en homme dans les fers, qu’un étranger sous les verroux de la Bastille, sous sa puissance, à lui, digne ministre de cette horrible prison, ait élevé la voix, comme je l’ai fait, pour le faire connaître, lui, ses principes, ses agents, ses créatures, aux tribunaux Français, à la nation, au roi, a toute l’Europe. J’avoue que ma conduite a dû l’étonner ; mais enfin, j’ai pris le ton qui m’appartenait. Je suis bien persuadé que cet homme, à la Bastille, ne prendrait pas le même.

Au reste, mon ami, tirez moi d’un doute. Le roi m’a chassé de son royaume, mais il ne m’a pas entendu. Est-ce ainsi que s’expédient en France toutes les lettres de cachet ? Si cela est, je plains vos concitoyens, surtout aussi longtemps que le baron Breteuil aura ce dangereux département. Quoi, mon ami ! Vos personnes, vos biens, sont à la merci de cet homme tout seul ? Il peut impunément tromper le roi ? Il peut sur des exposés calomnieux, et jamais contredits, surprendre, expédier et faire exécuter, par des hommes qui lui ressemblent ou se donner l’affreux plaisir d’exécuter lui-même des ordres rigoureux qui plongent l’innocent dans un cachot et livrent sa maison au pillage ? J’ose dire que cet abus déplorable mérite toute l’attention du roi. Me trompai-je ?

Et le sens commun des français, que j’aime tant, est-il autre que celui de tous les hommes ? Oublions ma propre cause, parlons en général, Quand le roi signe une lettre d’exil ou d’emprisonnement, il a juge le malheureux sur qui va tomber sa rigueur toute-puissante. Mais sur quoi a-t-il jugé ? Sur le rapport de son ministre ; et ce ministre sur quoi s’est-il fondé ? Sur des plaintes inconnues, sur des informations ténébreuses, qui ne sont jamais communiquées ; quelquefois même sur de simples rumeurs, sur des bruis calomnieux, semés par la haine et recueillies par l’envie. La victime est frappée sans savoir d’où le coup part ; heureuse si le ministre qui l’immole n’est pas son ennemi ! Je le demande, sont-ce la les caractères d’un jugement ? Et, si vos lettres de cachet ne sont pas au moins des jugements privés, que sont-elles donc ? Je crois que ces réflexions, présentées au roi, le toucheraient. Que serait-ce s’il entrait dans le détail des maux que sa rigueur occasionne ?

Toutes les prisons d’état ressemblent-elles à la Bastille ? Vous n’avez pas d’idée des horreurs de celle-ci : la cinique impudence, l’odieux mensonge, la fausse pitié, l’ironie amère, la cruauté sans frein, l’injustice et la mort y tiennent leur empire ; une silence barbare est le moindre des crimes qui s’y commettent. J’étais depuis six mois à quinze pieds de ma femme, et je l’ignorais : d’autres sont ensevelis depuis trente ans, réputés morts, malheureux de ne pas l’être, n’ayant, comme les damnes de Milton, de jour dans leur abyme, que ce qu’il leur en fait pour apercevoir l’impénétrable épaisseur des ténèbres qui les enveloppent ; ils seraient seuls dans l’univers, si l’Eternel n’existait pas, ce Dieu bon et vraiment tout-puissant, qui leur fera justice un jour au défaut des hommes. Oui, mon ami, je l’ai dit captif, et libre je le répète, il n’est point de crime qui ne soit  expie par six mois de Bastille. On prétend qu’il ‘y manque ni de questionnaires ni de bourreaux ; je n’ai pas de peine à le croire.

Quelqu’un me demandait si je retournerais en France, dans le cas où les défenses qui m’en écartent seraient levées. Assurément, ai-je répondu, pourvu que la Bastille soit devenue une promenade publique. Dieu le veuille ! Vous avez tout ce qu’il faut pour être heureux, vous autres Français : sol fécond, doux climat, bon coeur, gaieté charmante, du génie et des grâces, propres a tout, sans égaux dans l’art de plaire, sans maître dans les autres, il ne vous manque, mes bons amis, qu’un petit point ; c’est d’être sûr de coucher dans vos lits quand vous étés irréprochables. Mais l’honneur ! Mais les familles ! Les lettres de cachet sont un mal nécessaire…Que vous étés simples ! On vous berce avec ces contes. Des gens instruits m’ont assuré que la réclamation d’une famille était souvent moins efficace pour obtenir un ordre que la haine d’un commis ou le crédit d’une femme infidèle. L’honneur ! Les familles ! Quoi ! Vous pensez que toute une famille est déshonore par le supplice d’un de ses membres ! Quelle pitié ! Mes nouveaux ôtes pensent un peu différemment ; changez d’opinion enfin et méritez la liberté par la raison.

Il est digne de vos parlements de travailler à cette heureuse révolution. Elle n’est difficile que pour les âmes faibles. Qu’elle soit bien prépare, voila tout le secret : qu’ils ne brusquent rien ; ils ont pour eux l’intérêts bien entendu des peuples, du roi, de sa maison ; qu’ils aient aussi le Temps, le Temps , premier ministre de la vérité ; le temps, par qui s’étendent et s’affermissent les racines du bien comme du mal, du courage, de la patience, la force du lion, la prudence de l’éléphant, la simplicité de la colombe ; et cette révolution, si nécessaire, sera pacifique, condition sans laquelle il ne faut pas y penser. Ainsi vous devrez a vos magistrats un bonheur dont n’a joui aucun peuple connu, celui de recouvrer votre liberté sans coup férir, en le tenant de la main de vos rois.

Oui, mon ami, je l’annonce, il régnera sur vous un prince qui mettra sa gloire à l’abolition des lettres de cachet, à la convocation de vos états généreux et surtout au rétablissement de la vraie religion. Il sentira, ce prince aimé du ciel, que l’abus du pouvoir est destructif, à la longue, du pouvoir même ; il ne se contentera pas d’être le premier de ses ministres, il voudra devenir le premier des Français. Heureux le roi qui portera cet édit mémorable ! Heureux le chancelier qui le signera ! Heureux le parlement qui le vérifiera ! Que dis-je, mon ami, les temps sont peut-être arrivés : il est certain, du moins, que votre souverain est propre a ce grand œuvre, je sais qu’il y travaillerait, s’il n’écoutait que son cœur : sa rigueur, à mon égard, ne m’aveugle pas sur ses vertus.

Adieu, mon ami : que dit-on du mémoire ? La dernière lecture que Thilorier m’en a faite à Saint-Denis, m’a causé bien du plaisir : a-t-il su les détails de Boulogne assez a temps pour en faire un article ? Ce mémoire est-il public ? Il doit l’être. Bonsoir. Parlez de nous à tous nos amis ; dites leurs qu’il nous seront présents partout : demandez à d’Eprémesnil s’il m’a donc oublié ; je n’ai point de ses nouvelles. Adieu, adieu, mon bon ami, mes bons et vrais amis ; c’est à vous que je m’adresse, pensez à nous ; que cette lettre vous soit commune ; nous vous aimons tous de tout notre cœur.