Requête au Parlement signifié le 24 février 1786 pour servir d'addition au Mémoire distribué le 18 du même mois

Requête au Parlement

Les Chambres assemblées

PAR LE COMTE DE CAGLIOSTRO

Signifié à M. Le Procureur Général

Le 24 Février 1786

Pour servir d’Addition au Mémoire distribué le 18 du même mois

A NOS SEIGNEURS DE PARLEMENT, LES CHAMBRES ASSEMBLÉES

requete

Supplie humblement Alexandre Comte de CAGLIOSTRO, au nom et comme Mari, exerçant les droits de Séraphina Felichiani, son épouse.

Disant qu’il a tout lieu d’espérer que le premier Senat de la France ne rejettera pas la Requête d’un Etranger qui demande la liberté de son Épouse expirante dans les cachots de la Bastille.

Le Suppliant et son Epouse ont été arrêtés en vertu des ordres du Roi et conduits à la Bastille, le 22 Août 1785.

Ils ont appris que peu de jours après leur enlèvement, la Cour, sur la dénonciation de l’un de Messieurs, s’était occupé du sort des prisonniers et que l’Assemblée avait été continuée au premier jour.

La Grande Chambre assemblée ayant depuis être saisie de la connaissance du délit, à l‘occasion duquel les lettres de cachet avaient été délivrées, la Cour n’a pas repris la délibération continue.

Le comte de Cagliostro la conjure de vouloir bien, le plus tôt possible, prendre en considération les circonstances alarmantes dans lesquelles il se trouve.

Le Suppliant ne demande rien pour lui. Décrété de prise de corps, il attendra dans les fers le moment où la Justice, enfin désabusée, rendra à son innocence un témoignage éclatant.

Mais, son épouse n’est ni décrétée, ni accusée ; elle n’a pas même, dit-on, été appelée et témoignage et cependant elle est détenue à la Bastille depuis six mois, sans que le suppliant ait jamais pu obtenir la permission de la voir.

Tant que le Suppliant a pu croire que les rigueurs d’une longue et cruelle captivité n’avaient point altéré la santé de son épouse, il s’est contenté de gémir en silence.

Mais aujourd’hui qu’il n’est plus possible à ceux qui l’entourent de lui dissimuler l’état de cette malheureuse épouse et le danger qui menace ses jours, le Suppliant pénétré de la plus profonde affliction, se refugie avec confiance dans le sein des Magistrats et les supplie, au nom du Souverain Juge, de vouloir bien pas la trahir et porter aux pieds du Trône sa respectueuse réclamation.

Le Parlement n’est pas seulement le dispensateur de la Justice Suprême du Roi. Si c’est par lui que la volonté du législateur se manifeste au peuple, c’est aussi par lui que les gémissements du peuple viennent frapper l’oreille du Souverain.

Le Suppliant demande qu’aujourd’hui le Parlement veuille bien user en sa faveur du plus beau de ses droits, du  droit d’éclairer l’Autorité et d’alléger l’oppression.

Le Suppliant et son épouse sont, il est vrai, tous les deux Etrangers. Mais depuis quand serait-il défendu à des Etrangers opprimés de faire entendre les Tribunaux leurs voix gémissantes ?

L’Europe entière a les yeux ouverts sur le procès fameux à l’occasion duquel mon épouse et moi avons été conduits a la Bastille. Les plus légères circonstances deviennent l’aliment de la curiosité universelle. Le Parlement connaît l’innocence et la détention de la Comtesse de Cagliostro; le Suppliant lui dénonce publiquement la maladie qui menace ses jours. La laissera-t-on périr sans qu’elle puisse recevoir les secours d’un art bienfaisant, exercé par son époux. Et, s’il est vrai que ce dernier ait eu le bonheur d’arracher mille français des bras de la Mort, le condamnera-t-on a laissé périr près de lui son épouse infortunée, sans pouvoir lui donner ni soins, ni consolation ?

Le Suppliant a tenté inutilement tous les moyens de faire connaître aux Dispensateurs du Pouvoir, la situation affreuse dans laquelle il se trouve. Il pensait que le mémoire qu’il a  fait distribuer, il ya quelques jours, portant avec lui des preuves sans réplique de son innocence et de celle de son épouse, lui vaudrait au moins la liberté de cette dernière ; vaine espérance ! La voix publique est pour lui, et son épouse se meurt à la Bastille, sans qu’il lui soit permis de recevoir son dernier soupir, ou de tenter quelque moyen pour la rendre à la vie.

La seule ressource qui reste au Suppliant est dans la justice et la générosité des magistrats. Instruits de toutes les circonstances du Procès, ils peuvent attester l’innocence de la Comtesse de Cagliostro. Le Suppliant doit-il craindre d’être refusé, lorsqu’il ne leur demande pour toute grâce que celle de faire parvenir la vérité jusqu’aux pieds du Trône ?

La dame la Tour, sœur de Comte de la Motte, détenue depuis plusieurs mois à la Bastille, vient d’être mise en liberté. Est-elle plus innocente que la Comtesse de Cagliostro ; ou cette dernière aurait-elle moins de droits à la bienfaisance et à la justice du Monarque, parce qu’elle est Etrangère et parce qu’elle est mon épouse ?

Loin de nous une semblable idée : les sentiments qui animent Sa Majesté sont connus de toute l’Europe. Ils le sont particulièrement du Suppliant, ils sont consignés dans les trois lettres écrites en son nom, en 1783 , par M. le Garde-des-Sceaux, par le Ministre des Affaires Etrangères et par celui de la Guerre.

C’est sur la protection Royale et de l’hospitalité promise que le Suppliant était venu habiter la France, dans le dessein d’y terminer sa carrière. Persécuté, décrété, calomnié il n’a point désespère de la Justice, persuadé que les Magistrats français ne se refuseront pas aux vœux d’un Etranger qui, sans se plaindre de l’erreur qui enchaine sa liberté, borne ses désirs à celle de son épouse.

Craindrait-on de la part de la Comtesse de Cagliostro des démarches importunes, de vaines sollicitations, des larmes impuissantes ? Eh bien ! Que les portes de la Bastille soient fermées pour elle, mais que, du moins, on laisse à son malheureux époux la triste satisfaction de lui donner des secours et s’ils sont inutiles, celle de lui fermer les yeux.

CE CONSIDERÉ, Nos Seigneurs, il vous plaise donner acte au Suppliant de ce qu’il  met la dame Comtesse de Cagliostro son épouse sous la protection et sauve garde de la Cour, en conséquence, ordonner que la Cour interposera ses bons Offices auprès de Sa Majesté,  à l‘effet d’obtenir la révocation de la lette de cachet, en vertu de laquelle ladite Comtesse de Cagliostro est retenue dans les prisons de la Bastille et la permission pour elle de venir voir le Suppliant, quand l’état de sa santé pourra le lui permettre et vous ferez bien.

Signé
LE COMTE DE CAGLIOSTRO
M. LE PROCUREUR GENERAL
M THILORIER, Avocat
BRAZON, Procureur