Mémoire pour le Comte de Cagliostro (2) - état de la question

Il parait constant que les sieurs Bohmer et Bassanges ont remis à M. le Cardinal de Rohan, un Collier de diamants de la valeur de 1.600.000 liv.

Il parait également constant que M. le Cardinal de Rohan a annoncé aux joailliers qu'il n'était que le négociateur de cette acquisition; que le véritable acquéreur était la Reine; et qu'if leur a montré, à cet effet, un écrit contenant les conditions de la vente, en marge duquel se trouvaient les mots bon... bon... approuvé, Marie-Antoinette de France.

La Reine a déclaré qu'elle n'avait jamais donné d'ordres pour l'acquisition du collier; que jamais elle n'avait approuvé aucune condition d'achat, et qu'elle n'avait pas reçu le collier.

Il existe donc un corps de délit certain. Ce corps de délit, quel est-il?

Le bon sens et mes conseils me disent que ce n'est point un faux matériel; on n'a pas cherché à contrefaire l'écriture de la Reine; la signature qui a fait illusion aux sieurs Bohmer et Bassanges n'est pas même, dit-on, celle dont la Reine a coutume de se servi.

Qu'est-ce-donc? C'est une supposition de signature imaginée pour tromper les joailliers et les engager à livrer à crédit un bijou de grand prix, qu'ils n'auraient peut-être pas livré, s'ils avoient su qu'il fut destiné pour d'autres que pour la Reine.

Quelle est la peine réservée à ce délit? A l'abus d'un nom sacré? Je l'ignore; je n'ai point d'intérêt à le savoir; je me borne dans cette affaire, à demander pour moi justice, et grâce pour le coupable. L'innocence résignée a peut-être le droit de s'exprimer ainsi:

Mais quel est ce coupable?

M. le Cardinal de Rohan savait-il que la signature était supposée? Savait-il que la Reine n'avait point donné d'ordres pour l'achat du collier? Savait-il enfin que le collier ne serait pas remis à la Reine?

M. le Cardinal de Rohan n'a-t-il été au contraire que l'artisan innocent d'une tromperie dont il a été la première victime? A-t-il cru, n'a-t-il pas dû croire qu'il avait été choisi pour être le négociateur d'une opération agréable à la Reine, et que S. M. voulait envelopper, pendant quelque temps, des ombres du secret?

Impliqué, je ne sais comment, dans de si grands intérêts, je ne démentirai point, dans cette circonstance, la qualité d'ami des hommes que l'on m'a déférée quelque fois, et que j'ai peut-être méritée; je défendrai mon innocence, sans embrasser aucun parti. Diffamé de la manière la plus étrange par une femme à laquelle je n'ai jamais fait aucun mal; je fais des vœux bien sincères pour qu'elle puisse se justifier. Heureux, si dans cette affaire, la justice ne trouvait aucun coupable à punir!

M. le Cardinal de Rohan a prétendu qu'il avait été trompé par la Comtesse de la Motte. Cette dernière s'est empressée, avant qu'il y eût aucun décret de prononcé, de faire paraître un Mémoire dans lequel elle m'accuse d'escroquerie, de sortilège de vol, et notamment d'avoir conçu et exécuté le projet de ruiner M. le Cardinal de Rohan, et de m’être emparé de la masse d'un collier dont j’étais dépositaire, pour en grossir le trésor occulte d'une fortune inouïe.

Telles sont, en peu de mots, les imputations, qui insérées dans un interrogatoire ministériel, m'ont fait conduire moi et mon épouse dans les cachots de la Bastille, et qui depuis, répétées dans un Mémoire imprimé avec des circonstances atroces, imaginées à loisir, ont fait décerner contre moi un décret de prise de corps.

Je répondrai, puisque j' y suis forcé à des imputations que dans toute autre circonstance, je me serais contenté de dédaigner, mais auparavant je crois devoir me montrer tel que je suis. Il est temps qu'on sache quel est ce Comte de Cagliostro, au sujet duquel on a débité tant de fables impertinentes. Tant qu'il m'a été permis de vivre en homme obscur, j'ai constamment refusé de satisfaire la curiosité publique; aujourd'hui que je suis dans les fers; aujourd'hui que les Lois me demandent compte de mes actions, je parlerai. Je dirai avec ingénuité ce que je sais de moi, et peut-être l'histoire de ma vie ne sera-t-elle pas la pièce la moins importante de ma justification.