Mémoire pour le Comte de Cagliostro (3) - Confession du Comte de Cagliostro

J’ignore le lieu qui m'a vu naître et les parents qui m'ont donné le jour. Différentes circonstances de ma vie m'ont fait concevoir des doutes, des soupçons que le Lecteur pourra partager; mais, je le répète, toutes mes recherches n'ont abouti, à cet égard, qu'à, me donner sur ma naissance des idées grandes à la vérité, mais vagues et incertaines.

J'ai passé ma première enfance dans la Ville de Médine en Arabie. J'y ai été élevé sous le nom d'Acharat, nom que j'ai conservé dans mes voyages d'Afrique et Asie. J’étais logé dans le palais du Muphti  Salahaym.

Je me rappelle parfaitement que j'avais autour de moi quatre personnes un Gouverneur, âgé de 55 à 6o ans, nommé Althotas, trois domestiques, un blanc qui me servait de valet de chambre, et deux noirs, dont l' un était jour et nuit avec moi.

Mon Gouverneur m'a toujours dit que j’étais resté orphelin à l’âge de trois mois, et que mes parents étaient nobles et chrétiens; mais il a gardé le silence le plus absolu sur leur nom et sur le lieu de ma naissance. Quelques mots dits au hasard m'ont fait soupçonner que j'étais né à Malte; mais c’est un fait qu’il m’a toujours été impossible de vérifier.

Althotas, dont il m'est impossible de prononcer le nom sans attendrissement, avait pour moi les soins et l'affection d'un père; il se fit un plaisir de cultiver les dispositions que j'annonçais pour les sciences. Je puis dire qu'il les possédait toutes depuis les plus abstraites jusqu'à celles de pur agrément. La botanique et la physique médicinal furent celles dans lesquelles je fis le plus de progrès.

Ce fut lui qui m'apprit à adorer Dieu, mer et servir mon prochain, à respecter en lieu la Religion et les Lois.

Je portais, ainsi que lui, l'habit Musulman ; nous professions en apparence le Mahométisme: mais la véritable Religion était empreinte nos Cœurs.

Le Muphti venait me voir souvent, il me traitait avec bonté, et paraissait avoir beaucoup considération pour mon Gouverneur.

Ce dernier m'apprit la plus grande partie des langues de l'Orient. Il me parlait souvent de pyramides d'Egypte, de ces immenses souterrains creusés par les anciens Egyptiens, pour renfermer et défendre contre l’injure des temps le dépôt cieux des connaissances humaines.

J'avais atteint ma douzième année. L'envie de voyager, et de voir par moi-même les merveilles dont il m'entretenait, s'empara de moi à un tel point que Médine et les jeux de mon enfance perdirent tous leurs charmes à mes yeux.

Althotas m'annonce un jour qu'enfin nous allions quitter Médine et commencer nos voyages. Il fait préparer une caravane, et nous partons, après avoir pris congé du Muphti qui voulut bien nous témoigner ses regrets, de la manière la plus obligeante.

Nous arrivâmes à la Mecque et nous allâmes descendre au Palais du Chérif. On me fit prendre des habits plus magnifiques que ceux que j'avais portés jusques alors. Le troisième jour de mon arrivée, mon Gouverneur me présenta au Souverain, qui me fit les plus tendres caresses. A l'aspect de ce Prince, un bouleversement inexprimable s'empara de mes sens; mes yeux se remplirent des plus douces larmes que j'aie répandues dé ma vie. Je fus témoin de l'effort qu'il faisait pour retenir les siennes. Ce moment est une des époques de mon existence, qu'il m'est impossible de me rappeler sans le plus vif attendrissement.

Je restai trois années à la Mecque; il ne se passait pas de jour que je ne fusse admis chez le Chérif, et chaque jour voyait croître son attachement et ma reconnaissance; souvent je le surprenais yeux attachés sur moi, puis les élevant vers le avec toutes les marques de la pitié et de l'attendrissement. Je m'en retournais pensif, dévoré d’une curiosité toujours infructueuse. Je n'osais interroger mon Gouverneur, qui me reprenait avec vérité, comme si je ne pouvais pas sans crime chercher à connaître les auteurs et le lieu de ma naissance.

La nuit, je m'entretenais avec le nègre qui couchait dans mon appartement, mais c'était en vain que je tentais de surprendre son secret. Si je parlais de mes parents, il devenait sourd à toutes questions que je pouvais lui faire. Une nuit que je le pressais plus vivement que de coutume, il me dit que si jamais je quittais la Mecque j'étais menacé des plus grands malheurs, et je devais surtout me garder de la Ville de Trébizonde.


Mon goût pour les voyages l'emportait ses pressentiments. J'étais las de la vie uniforme que je menais à la Cour du Chérif.


Un jour, je le vis entrer seul dans l'appartement que j' occupais; mon étonnement fut extrême de recevoir une semblable faveur; il me serra dans ses bras avec plus de tendresse qu' il ne l' avait jamais fait, me recommanda de ne jamais cesser d' adorer l'Eternel, m' assura qu' en le servant fidèlement, je finirais par être heureux et connaître mon sort; puis il me dit, en baignant mon visage de ses larmes: « Adieu, fils infortuné de la Nature » Ces paroles et le ton avec lequel il les prononça, resteront éternellement gravés dans ma mémoire.


Ce fut la dernière fois que je pus jouir de sa présence. Une Caravane, préparée exprès pour moi, m'attendait; je partis et quittai la Mecque, pour n'y plus retourner.

Je commençai mes voyages par l'Egypte; je visitai ces fameuses pyramides, qui ne sont aux yeux des observateurs superficiels, qu'une masse énorme de marbre et de granit. Je fis connaissance avec les Ministres de différents Temples qui voulurent bien m'introduire dans des lieux où le commun des Voyageurs ne pénétra jamais.


Je parcourus ensuite, pendant le cours de trois années, les principaux Royaumes de l'Afrique et de l'Asie.


Ce n'est pas ici le lieu de donner connaissance au Public des différentes observations que j'ai faites dans mes voyages, et des aventures vraiment extraordinaires qui me sont arrivées. Je crois devoir remettre à un moment plus favorable, cette partie de mon histoire.

Le soin de ma justification étant le seul qui m'occupe, je vais parler de mes voyages en Europe. Je nommerai les personnes qui m'ont connu, et il sera facile, à ceux que mon sort peut intéresser, de vérifier la plus grande partie des faits que je vais raconter.


J’arrivai, en 1766, dans l'île de Rhodes avec mon Gouverneur et les trois domestiques qui ne m'avaient pas quitté depuis mon enfance. Je m'embarquai sur un vaisseau François qui faisait voile pour Malte.


Malgré l'usage qui oblige les vaisseaux venant du Levant à faire leur quarantaine, j'obtins, au bout de deux jours, la permission de débarquer. Le Grand Maître Pinto, me donna, ainsi qu'à mon Gouverneur, un logement dans son Palais. Je me rappelle que l'appartement que j'occupais était voisin du laboratoire.


La première chose que fit le Grand Maître, fut de prier le Chevalier d'Aquino, de l'illustre Maison des Princes de Caramanica, de vouloir bien m'accompagner partout, et me faire les honneurs de l'Ile.


Je pris alors pour la première fois, avec l'habit Européen, le nom de Comte de Cagliostro, et je ne fus pas peu surpris de voir Althotas revêtu d'un habit Ecclésiastique et décoré de la Croix de Malte.


Le Chevalier d'Aquino me fit faire connaissance avec toutes les Grandes Croix de l'Ordre: je me rappelle même d'avoir mangé chez M. le Bailli de Rohan, aujourd'hui Grand-Maître. J'étais loin de prévoir alors que, vingt ans après, je serais arrêté et conduit à la Bastille pour avoir été honoré de l'amitié d’un Prince du même nom.


J’ai tout lieu de penser que le Grand-Maître. Pinto était instruit de mon origine. Il me parla plusieurs fois du Chérif et de Trébizonde; mais il ne voulut jamais s'expliquer clairement sur cet objet.


Du reste il me traita toujours avec la plus grande distinction, et m'offrit l'avancement le plus rapide, dans le cas où je me déterminerais à faire des voeux. Mais mon goût pour les voyages et l'ascendant qui me portait à exercer la médecine, me firent refuser des offres aussi généreuses qu'honorables.


Ce fut dans l'île de Malte que j'eus le malheur de perdre mon meilleur ami, mon maître, le plus sage, le plus éclairé des mortels, le vénérable Althotas. Quelques moments avant sa mort il me serra la main: « Mon fils, dit-il d'une voix presque éteinte, ayez toujours devant les yeux la crainte de l’Eternel et l’amour de votre prochain; vous apprendrez bientôt la vérité de tout ce que je vous ai enseigné ».


L'île où je venais de perdre l'ami qui m'avait tenu lieu de Père, devint bientôt pour moi, un séjour insupportable. Je demandai au Grand Maître la permission de la quitter pour parcourir l'Europe; il y consentit à regret et me fit promettre que je reviendrais à Malte. Le Chevalier d' Aquino voulut bien se charger de m'accompagner dans mes voyages, et de pourvoir à tous mes besoins.



Je partis en effet avec lui. Nous visitâmes d'abord la Sicile, où le Chevalier me procura la connaissance de la Noblesse du Pays.


De là nous visitâmes les différentes îles de l'Archipel; et après avoir parcouru de nouveau la Méditerranée, nous abordâmes à Naples, Patrie du Chevalier d' Aquino.


Ses affaires ayant exigé de lui quelques voyages particuliers, je partis seul pour Rome, avec des Lettres de crédit pour le sieur Bellone Banquier.


Arrivé dans cette Capitale du monde Chrétien, je résolus de garder l'incognito le plus parfait. Un matin, comme j'étais renfermé chez moi occupé à me perfectionner dans la langue Italienne, mon valet de chambre m'annonça la visite du Secrétaire du Cardinal Orsini. Ce Secrétaire était chargé de me prier d'aller voir son Eminence; je m'y rendis en effet. Le Cardinal me fit toutes les politesses imaginables, m'invita plusieurs fois à manger chez lui, et me fit connaître la plupart des Cardinaux, et Princes Romains et notamment le Cardinal d' Yorck, et le Cardinal Ganganelli, depuis Pape sous le nom de Clément XIV. Le Pape Rezzonico, qui occupait alors la Chaire de S. Pierre, ayant désiré de me connaître j'eus plusieurs fois l'honneur d'être admis à des conférences particulières avec Sa Sainteté.


J’étais alors (1770) dans ma 22ème année. Le hasard me procura la connaissance d'une demoiselle de qualité nommée Séraphina Felichiani. Elle était à peine au sortir de l'enfance: ses charmes naissants allumèrent dans mon cœur une passion que seize années de mariage n'ont fait que fortifier. C'est cette infortunée, que ni ses vertus, ni son innocence, ni sa qualité d'étrangère n'ont pu sauver des rigueurs d'une captivité aussi cruelle que peu méritée.


N’ayant ni le temps ni la volonté d'écrire  des volumes, je n'entrerai pas dans le détail des voyages que j'ai faits dans tous les Royaumes de l'Europe; je me contenterai de citer les personnes de qui j'ai été connu. La plupart vivent encore. J'invoque hautement leur témoignage. Qu'elles disent si jamais j'ai commis une seule action indigne d'un homme d'honneur; qu'elles disent si jamais j'ai sollicité une seule grâce; si jamais j'ai mendié la protection des Souverains qui ont été curieux de me connaître; qu'elles disent enfin si, en tout temps et en tout lieu, j'ai fait autre chose que guérir gratuitement les malades, et soulager les pauvres. Les personnes que j'ai connues plus particulièrement, sont:

En Espagne, Le Duc d' Albe, son fils le Duc de Vescard, le Comte de Prélata, le Duc de Medinaceli, le Comte de Riglas, parent de M. le Comte d'Aranda, Ambassadeur de S. M. Catholique prés de la Cour de la France.


En Portugal, le Comte de San-Vincenti, par qui j'ai été présenté à la Cour. Mon Banquier, à Lisbonne, se nommait Anselmo la Cruce.



A Londres, La Noblesse et le Peuple.


En Hollande, Le Duc de Brunswick, à qui j'ai eu l'honneur d'être présenté.


En Courlande, Le Duc et la Duchesse régnants.


Toutes le Cours d’Allemagne.


A Petersbourg, Le Prince Potenchin, M. Nariscin, le Général Gélacin, le Général des Cosaques, le Général Medicino, le Chevalier de Corbéron, chargé des affaires de la France.

En Pologne, La Comtesse Comceska, le Comte Gévuski, la Princesse.... aujourd'hui Princesse de Nassau, etc.


J'observerai que, voulant n'être pas reconnu, il m'est arrivé de voyager sous différents noms. Je me suis appellé successivement: le Comte Harat, le Comte Fénix, le Marquis d'Anna. Mais le nom sous lequel je suis le plus généralement connu en Europe, est celui de Comte de Cagliostro.


Je suis arrivé à Strasbourg le 19 septembre 1780. Ayant été, peu de jours après mon arrivée, reconnu par le comte Gévuski, je me vis forcé de céder aux insistances de la Ville et de toute la noblesse d'Alsace, et de consacrer mes talents en Médecine au service du Public. Je puis citer parmi les connaissances que j'ai faites dans cette ville, M. le maréchal de Contades, le marquis de La Salle, le baron de Fraxilande, le baron d'Or, le baron Vorminser, le baron de Diederik, Mme la Princesse Christine et plusieurs autres personnes.   

Tous ceux qui m'ont connu à Strasbourg, savent quelles y ont été mes actions et mes occupations. Si j'ai été calomnié dans des libelles obscurs, les papiers publics et quelques auteurs équitables m'ont rendu justice.


Qu'il me sait permis de citer un passage d'un Livre imprimé en 1783, ayant pour titre: Lettres sur la Suisse.



L'estimable auteur de ces Lettres, s'exprime ainsi tome. I page 5 et suivantes:

"Cet homme singulier, étonnant, admirable par sa conduite et par ses vastes connaissances, d'une figure qui annonce l'esprit, et exprime le génie, ayant des yeux de feu qui lisent au fond des âmes, est arrivé de Russie depuis sept ou huit mois, et parait vouloir se fixer dans cette ville (Strasbourg) au moins pour quelque temps. Personne ne sait d'où il est, ce qu'il est, où il va. Aimé, chéri, respecté des Commandants de la Place et des principaux de la ville; adoré des pauvres et du petit peuple; haï, calomnié, persécuté par certaines gens; ne cherchant ni argent ni présents de ceux qu'il guérit; passant sa vie a voir des malades, surtout des  pauvres, les aidant de remèdes qu'il leur distribue gratis et de sa bourse pour avoir du bouillon; mangeant fort peu, et presque toujours des pâtes d'Italie; ne se couchant jamais et ne dormant qu'environ deux ou trois heures assis sur un fauteuil; enfin toujours prêt à voler au secours des malheureux à quelque heure que ce sait et n'ayant d’autre plaisir que celui de soulager ses semblables, cet homme incroyable tient un état d’autant plus étonnant qu'il paie tout d'avance, et qu'on ne sait d'où il tire ses revenus, ni qui lui fournit de l'argent. Vous sentez bien, Madame qu'on fait force plaisanteries a ses dépens: c'est au moins l'Antéchrist; il a cinq ou six cents ans; il possède la pierre philosophale, la médicine universelle: enfin c'est une de ces intelligences que le Créateur envoie quelquefois sur la terre revêtues d'une enveloppe mortelle. Si cela est, c'est une intelligence bien estimable. J'ai vu peu d'âmes aussi sensibles que la sienne, de cœurs si tendres, si bons et si compatissants. Personne n'a plus d'esprit et de connaissances que lui; il sait presque toutes les langues de l’Europe et de l'Asie, et son éloquence étonne et entraîne même dans celle qu'il parle le moins bien. Je ne vous dis rien de ses cures merveilleuses; il faudrait des volumes et tous les journaux vous en parleront. Vous saurez seulement que de plus de quinze milles malades qu’il a traité, ses ennemis les plus forcenés ne lui reprochent que trois morts, auxquels encore il n'a pas plus de parte que moi.

Pardonnez-moi Madame, si je m'arrête encore quelques moments sur cet homme inconcevable. Je sors de son audience. Oh! Que vous chéririez ce digne Mortel, si vous l'eussiez vu, comme moi, courir de pauvre en pauvre, panser avec ardeur leurs blessures dégoûtantes, adoucir leurs maux, les consoler par l'espérance, leur dispenser ses remèdes, les combler de bienfaits; enfin les accable de ses dons, sans autre but que celui de secourir l'humanité souffrante et de jouir de l'inestimable douceur d'être sur terre l'image de la Divinité bienfaisante!

Représentez-vous, Madame, une salle immense, remplie de ces malheureuses créatures presque toutes privées de tout secours et tendant vers le Ciel leurs mains défaillantes, qu'elles avaient peine à soulever pour implorer la charité du Comte.

Il les écoute l'un après l'autre, n'oublie pas une de leurs paroles, sort pour quelques moments, rentre bientôt chargé d'une foule de remèdes qu'il dispense à chacun de ces infortunés, en leur répétant qu'ils seront bientôt guéris s'ils veulent exécuter fidèlement ses ordonnances. Mais les remèdes seuls seraient insuffisants; il leur fait du bouillon pour acquérir la force de les supporter; peu d'entre eux ont les moyens de s'en procurer; la bourse du sensible comte est partage entre eux; il semble qu'elle sait inépuisable. Plus heureux de donner qu'eux de recevoir, sa joie se manifeste par sa sensibilité. Ces malheureux, pénétrés de reconnaissance, d'amour, de respect se prosternent a ses pieds, embrassent ses genoux, l'appellent leur Sauveur, leur père, leur Dieu... Le bon homme s'attendrit, les larmes coulent de ses yeux; il voudrait les cacher; mais il n'en a pas la force, il pleure; el l'assemblée fond en larmes... larmes délicieuses qui sont la jouissance du cœur et dont les charmes ne peuvent se concevoir, quand on n'a pas été assez heureux pour en verser de semblables. Voila une bien faible esquisse du spectacle enchanteur dont je viens de jouir, et qui se renouvelle trois fois chaque semaine."

Le témoignage que cet auteur rend à la vérité n'a rien d’exagérer. On peut interroger le Cures de paroisses; ils diront le bien que j'ai fait a leurs pauvres.

On peut interroger le Corps d'Artillerie et les différents régiments qui étaient alors en garnison à Strasbourg; ils diront le nombre des Soldats que j'ai guéris.

On peut interroger l'Apothicaire dont je me servais; il dira la quantité de médicaments que je faisais  faire pour les pauvres, et que je payais chaque jour argent comptant.

On peut interroger les Aubergistes; ils diront si leurs Auberges, si les Hôtels garnis pouvaient suffire au grand concours d'étrangers que j'attirais à Strasbourg.

On peut interroger les Geôliers; ils diront comment je me suis conduit envers les pauvres prisonniers, et le nombre de ceux que j’ai délivrés.

Que les chefs de la ville, que les magistrats, que le public entier dise si jamais j'ai causé de scandale, et si dans mes actions il s'en est trouvé un seul contraire aux lois, aux bonnes mœurs, à la religion.

Si, depuis mon séjour en France, j’ai offensé une seule personne, qu'elle se lève et rende témoignage contre moi.

Je ne prétends pas me glorifier; j'ai fait le bien parce que j'ai dû le faire. Mais enfin quel fruit ai-je recueilli des services que j’ai rendus à la Nation française, le dirai-je dans l’amertume de mon cœur? Des libelles et la Bastille.

Il y avait à peu près un an que j’étais à Strasbourg lorsqu’un soir en rentrant chez moi, j’eus l'agréable surprise d'y trouver le chevalier d'Aquino , qui ayant appris par les gazettes, mon séjour à Strasbourg, avait fait le voyage exprès pour venir resserrer les nœuds de notre ancienne amitié.

Le Chevalier d'Aquino a vu les chefs de la ville, auxquels il a pu dire ce qu’il savait du séjour que j'avais fait à Malte, et de la distinction avec laquelle le grand maître Pinto m'avait traité.

Peu de temps après mon arrivée en France, M. le Cardinal de Rohan m'avait fait dire, par le Baron de Millinens, son Grand Veneur, qu'il désirait me connaître. Tant que le Prince ne fit voir à mon égard qu'un motif de curiosité, je refusai de le satisfaire; mais bientôt, m'ayant envoyé dire qu'il avait une attaque d'asthme, et qu'il voulait me consulter, je me rendis avec empressement en son Palais Episcopal. Je lui fis part de mon opinion sur sa maladie; il parut satisfait, et me pria de l'aller voir de temps en temps.

Dans le courant de 1781, M. le Cardinal me fit l'honneur de venir chez moi pour me consulter sur la maladie du Prince de Soubise. Il était attaqué de la gangrène, et j'avais eu le bonheur de guérir d'une maladie semblable le Secrétaire du Marquis de la Salle qui était abandonné des Médecins. Je fis quelques questions à M. le Cardinal sur la maladie du Prince; mais il m'interrompit en me priant avec instance de l'accompagner à Paris. Il mit tant d'honnêteté dans ses instances qu'il me fut impossible de le refuser. Je partis donc, en laissant à mon Chirurgien et à mes amis les ordres nécessaires pour que mes malades et les pauvres ne souffrissent pas de mon absence.



Arrivés à Paris, M. le Cardinal voulut d'abord me conduire chez M. le prince de Soubise; mais je le refusai ne lui disant que mon intention étant d'éviter toute espèce d'altercation avec la faculté, je ne voulais voir le prince que lorsque les médecines l'auraient déclaré sans espérance.

M. le Cardinal, ayant eu la bonté de se prêter à cet arrangement, revint en me disant que la faculté avait annonce qu’il y avait du mieux. Je lui déclarai alors que j’irais pas voir le prince, ne voulant pas usurper la gloire d'une guérison qui n'aurait pas été mon ouvrage.

Le public ayant été instruit de mon arrivée, il vint tant de monde me consulter, que pendant les treize jours que je restai à Paris. Je fus occupé tous les jours à voir des malades depuis cinq heures du matin jusqu'a minuit.

Je me servis d'un Apothicaire; mais je donnai à mes frais beaucoup plus de médicaments qu'il n'en vendit; j'atteste à cet égard toutes les personnes qui ont eu recours à moi. S'il en est une seule qui puisse dire m'avoir fait accepter la plus petite somme soit en argent, soit en présents, je consens que l'on me refuse toute espèce de confiance.

Le prince Louis me reconduisit jusqu'à Saverne, et me fit beaucoup de remerciements, en me prit de venir le voir le plus souvent qu'il me serait possible. Je retournai sur le champ à Strasbourg, où je recommencerai mes travaux accoutumés. Le bien que je faisais me valut différents Libelles, dans lesquels j'étais traité d'antéchrist, de juif errant, d'homme de 1400, etc. Fatigue de tant d'injures, j’avais pris la résolution de partir. Différentes lettres que les Ministres du Roi eurent la bonté d’écrire à mon sujet me firent changer de résolution. Je crus qu'il est important dans ma cause de mettre sous les yeux des juges et du Public, des Recommandations d'autant plus honorables pour moi, que je ne les avais sollicitées ni directement ni indirectement.

Copie de la Lettre écrite par M. le Comte de VERGENNES, Ministre des Affaires Etrangères, à M. Gérard, prêteur de Strasbourg, datée de Versailles le 12 mars 1782.

«Je ne connais pas, Monsieur, personnellement M. le comte de Cagliostro; mais tous les rapports depuis le temps qu'il réside à Strasbourg, lui sont si avantageux, que l'humanité réclame pour qu'il y trouve égards et tranquillité. Sa qualité d'étranger, et le bien qu'il passe pour constant qu'il a fait, sont des titres qui m’autorisent à vous le recommander et au Magistrat que vous présidez. M de Cagliostro ne demande que tranquillité et sûreté; l’hospitalité les lui assure; et, connaissant vos dispositions naturelles, je suis bien persuadé, que vous-vous empressez à l'en faire jouir et des agréments qu'il peut mériter personnellement.

J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissent serviteur.

Signe, de Vergennes»

Copie de la Lettre de M. le marquis de Miromesnil, Garde des Sceaux, à M. Gérard, prêteur de Strasbourg, datée de Versailles, le 15 Mars 1783.

«Le Sieur Comte de Cagliostro s’est employé avec zèle depuis qu'il est à Strasbourg à soulager les pauvres el les malheureux, et j'ai connaissance de plusieurs actions pleines d'humanité de cet Etranger, qui méritent qu'on lui accorde une protection particulière. Je vous recommande de lui procurer, en ce qui concerne, ainsi que le Magistrat que vous présidez, tout l'appui et toute la tranquillité dont un Etranger doit jouir dans les Etats du Roi, surtout lorsqu'il s'y rend utile.

Je suis Monsieur, votre affectionné serviteur:

Signé, MIROMESNIL»

COPIE  de la Lettre écrite par M le Marquis de Ségur à M. le Marquis de la Salle, en date du 15 mars 1783.

«La bonne conduite qu'on m'a assuré, Monsieur, que le Sieur de Cagliostro a constamment tenue à Strasbourg, l’usage respectable qu'il a fait dans cette ville de ses connaissances et de ses talents, et les preuves multipliées d'humanité qu'il a données envers les particuliers attaqués de différents maladies, qui ont eu recours à lui, méritent à cet Etranger la protection du Gouvernement. Le Roi vous charge de veiller non seulement à ce qu'il ne soit point inquiète à Strasbourg, lorsqu'il jugera à propos d'y retourner, mais même à ce qu'il éprouve dans cette ville les égards que les services qu'il rend aux malheureux doivent lui procurer.

J'ai honneur d'être etc.

Signé SEGUR»

C'est sur la foi de ces Lettres et des dispositions du Monarque à mon égard, que je m'étais plu à considérer la France comme le terme de mes voyages. Pouvais-je croire que, deux ans après, les droits sacres de l’hospitalité, ces droits si solennellement reconnus, si noblement exprimés dans des lettres écrites au nom du Roi, seraient inutilement invoqués par moi et par ma malheureuse épouse!

La tranquillité que les lettres Ministérielles me procurèrent ne fut pas de longue durée. Persécuté par une classe d’hommes à laquelle mes succès déplaisaient depuis longtemps, je me décidai à quitter Strasbourg, bien résolut de ne plus m’exposer dorénavant à la malice des envieux.

J'étais dans ces dispositions lorsque je reçus une Lettre du Chevalier d'Aquino, par laquelle il me marquait qu'il était dangereusement malade. Je partis sur le champ, mais quelque diligence que je pus faire, je n'arrivai à Naples que pour y recevoir les derniers soupirs de mon malheureux ami.

Peu de jours après mon arrivée, je fus reconnu par l'ambassadeur de Sardaigne et plusieurs autres personnes, me voyant de nouveau persécuté pour reprendre la Médicine, j'ai pris le parti d'aller en Angleterre: je traversai à cet effet la partie méridionale de la France et j'arrivai à Bordeaux le 8 novembre 1783.


Etant allé au spectacle de cette ville, je fus reconnu par un officier de cavalerie, qui se hâta d'apprendre aux Jurats qui j'étais. Le chevalier Roland, l’un d'eux, eut l'honnêteté de venir au nom de tous ses confrères, m’offrir à moi et à mon épouse une place dans leur loge, toutes les fois que nous voudrions venir au Spectacle. Les Jurats et le public m’ayant fait l’accueil le plus distingué et m’ayant vivement sollicité de me consacrer, ainsi qu’à Strasbourg, au service des malades, je me laissai persuader et commençai à donner des audiences et à distribuer aux pauvres des remèdes et des sommes pécuniaires. Le concours devint si grand que je fus obligé d’avoir recours au Jurats pour des soldats à l’effet d’entretenir l’ordre dans ma maison.


C’est à Bordeaux que j’eus l’honneur de faire connaissance avec M. le  Maréchal de Mouchi, M. le comte de Fumel, M. le vicomte de Hamel et autres personnes dignes de foi qui attesteront, s’il le faut, la manière dont je me suis conduit dans cette Ville.

Le même genre de persécutions qui m’avait éloigné de Strasbourg, m’ayant suivi à Bordeaux je pris le partie, après onze mois de séjour de m’en aller à Lyon, où j’arrivai dans les derniers jours d’octobre 1784 ; je ne restai que trois mois dans cette dernière ville, et je partis pour Paris, où j’arrivai le 30 janvier 1785. Je descendis dans un des hôtels garnis du Palais-Royal; et peu de temps après, j'allai habiter une maison rue S. Claude près du Boulevard.

Mon premier soin fut de déclarer à toutes les personnes de ma connaissance que mon intention était de vivre tranquille et que je ne voulais plus m'occuper de la médicine, j'ai tenu ma parole, et me suis refusé obstinément à toutes les sollicitations qui m'ont été faites à cet égard.

Le prince Louis m'a fait de temps en temps l'honneur de me venir voir. Je me rappelle qu'un jour me proposa de me faire connaissance avec une dame appelée Valois de la Motte et voici à quel sujet.

«La reine», me dit M le Cardinal de Rohan, «est plongée dans la plus profonde tristesse, parce qu'on lui a prédit qu'elle devait mourir dans son accouchement. Ce serait pour moi le plus grand des plaisirs, si je pouvais parvenir à la désabuser, et à rendre le calme à son imagination. Madame de Valois voit la reine journellement; vous me ferez un très grand plaisir si elle vous demande votre opinion, de lui dire que la reine accouchera heureusement d'un prince.»

Je consentis d’autant plus volontiers à ce que M le Cardinal me demandait qu'en l'obligeant je me trouvais indirectement dans le cas d'avoir une influence heureuse sur la santé de la reine.

Etant allé le lendemain à l'hôtel du prince, j'y trouvai la comtesse de la Motte; qui après m'avoir dit beaucoup de choses obligeantes, me parla ainsi: «Je connais à Versailles une personne de grande distinction, à laquelle on a prédit, ainsi qu'à une autre dame, qu'elle devaient mourir toutes les deux dans leur accouchement; l'une est déjà morte et l'autre n'attend, qu'avec la plus vive inquiétude, l'instant où elle doit accoucher. Si vous pouvez connaître la vérité de ce qu’arrivera ou si vous croyez qu'il soit possible d'en être instruit; j'irai demain à Versailles pour en faire le rapport à la personne intéressée; cette personne, ajouta-t-elle, est la Reine. »

Je répondis à la comtesse de la Motte, que toutes les prédictions étaient des sottises; qu'au surplus elle pouvait dire à la personne de se recommander à l'Eternel; que ses premières couches avaient été heureuses et que celle-ci le serait également.

La comtesse de la Motte ne se contenta pas de cette réponse, elle insista pour obtenir de moi quelque chose de plus positif.

Je me rappelai alors la promesse que j'avais faite au prince. Je pris un ton très grave, et dis la comtesse de la motte avec le plus de sérieux qu'il me fut possible: «Madame, vous savez que j'ai quelques lumières sur la physique médicinale. J'en possède également quelques unes sur le Magnétisme animal. Mon avis est qu'une créature innocente peut en pareil cas, opérer avec plus de force que tout autre. Ainsi, si vous voulez connaître la vérité, commencez par me procurer une créature innocente.»

La comtesse me répondit : «Puisque vous avez besoin d’une créature innocente, j’ai une nièce qui l'est infiniment; je l'emmènerai demain. »

J'imaginais que cette nièce innocente était un enfant de cinq à six ans. Je fus fort étonné en trouvant le lendemain, chez le prince, une demoiselle de quatorze ans, plus grande que moi. «Voila, me dit la comtesse, l'innocente dont je vous ai parlé.» J’eus besoin de composer mon visage pour ne pas éclater de rire. Mais enfin je tins bon et dis à la Delle la Tour (c'est le nom de la Nièce de la comtesse de la Motte) : «Mlle, est-il bien vrai que vous soyez innocente?» Elle me répondit avec plus d'assurance que d'ingénuité. «Oui, monsieur». «Eh bien, Mlle je vais dans un instant connaître si vous l'êtes; recommandez-vous à Dieu et à votre innocence. Mettez vous derrière ce paravent, fermez les yeux et désirez en vous même la chose que vous souhaitez voir; si vous étés innocente vous verrez ce que vous désirez voir; mais si vous ne l'êtes pas, vous ne verrez rien. »

La Delle la Tour se plaça aussitôt derrière le paravent, et je restai en dehors avec le prince qui se trouvait à cote de la cheminée, non pas en extase, comme l'a prétendu la Dame de la Motte, mais la main sur sa bouche pour ne pas troubler, par un rire indiscret, nos graves cérémonies.

La Delle la Tour étant donc derrière le paravent, je me mis, pendant quelques moments à faire quelques gestes magnétiques; puis je lui dis: «Frappez un coup par terre, avec votre pied innocent, et dites mois si vous voyez quelque chose. » «Je ne vois rien», me dit elle «Eh bien, Mlle», lui dis je, en donnant un grand coup sur le paravent, «vous n'êtes point innocente». A ces mots, la Delle de la Tour, piquée de l'observation, s'écria qu'elle voyait la reine. Je vis alors que la Nièce innocente avait été endoctrinée par la tante, qui ne l'était pas.

Désirant de voir comment elle jouerait son rôle, je lui demandai la description du fantôme qu'elle voyait. Elle me répondit que la Dame était grosse; qu'elle était habillée de blanc, et elle détailla ses traits, qui étaient précisément ceux de la reine: «Demandez, lui dis-je à cette Dame si elle accouchera heureusement». Elle me répondit que la Dame baissait la tête, et qu’elle accoucherait sans aucune suite fâcheuse. «Je vous commande, lui dis je enfin, de baiser respectueusement la main de cette Dame. » L'innocente baisa sa propre main, et sortit de derrière le paravent, très contente de nous avoir persuadés sur le chapitre de son innocence.

La Tante et la nièce mangèrent des confitures, burent de la limonade et se retirèrent un quart d'heure après, par un escalier dérobé. Le prince me reconduisit chez moi en me remerciant de ce que j'avais bien voulu faire pour l'obliger.

Ainsi finit une comédie aussi innocente en elle même que louable dans son motif.

Trois ou quatre jours après, m’étant trouvé chez M. le cardinal avec la comtesse de la Motte, ils me prièrent de recommencer le même badinage avec un petit garçon de cinq à six ans; je ne crus pas devoir leurs refuser cette légère satisfaction, pouvais je imaginer qu'une plaisanterie de société serait un jour dénoncée au ministère public comme un acte de sorcellerie, une profanation sacrilège des mystères du christianisme …

Le prince m'ayant ainsi fait connaître la comtesse de la Motte, me demanda ce que j'en pensais; j'ai toujours eu la prétention d’être un peu connaisseur en physionomie. Je suis franc. Je répondis au prince que je regardais la comtesse de la Motte comme une fourbe et une intrigante. Le prince m'interrompit, en me disant que c'était une honnête femme; mais qu'elle était dans la misère. Je lui observai que s’il était vrai, comme elle le disait, qu’elle fut particulièrement protége de la reine, elle jouirait d’une meilleure fortune, et qu’elle n'aurait pas besoin de recourir à une autre protection.

Nous restâmes le prince et moi chacun dans notre opinion. Il partit peu de temps après pour Saverne, où il séjourna une mois ou six semaines. A son retour, il vint chez moi plus souvent que de coutume. Je le voyais inquiet, rêveur, chagrin. Je respectais son secret. Mais toutes les fois qu'il était question de la comtesse de le Motte je lui disais, avec ma franchise accoutume cette femme là vous trompe.

Quinze jours à peu près avant qu'il ne fut arrêté il me dit : «Mon cher comte, je commence à croire que vous avez raison et que madame Valois est une intrigante.» Et il me raconta alors, pour la première fois, l'histoire du collier, et me fit part des soupçons qu'il avait conçus et de la crainte qu'il avait qu'en effet le collier n'eut pas été remis à la reine, et moi de persister plus que jamais dans ma première opinion.

Le lendemain de cette conversation, le prince me dit que le comte et la comtesse de la Motte s'étaient réfugiés chez lui, dans la crainte qu'ils avaient des suites de l'affaire, et qu'ils le priaient de leur donner des lettres de recommandation pour l'Angleterre ou pour les environs du Rhin. Le prince m'ayant demandé mon avis, je lui dis qu'il n'y avait qu'un parti a prendre; c'était de remettre cette femme entre les mains de la police, et d'aller raconter le fait au roi ou à ses ministres. Le prince m'ayant objecté que la bonté et la générosité de son coeur s'opposaient à un parti aussi violent, «dans ce cas, répliquai je, vous n'avez d'autre ressource que Dieu, il faudra qu'il fasse le reste, et je le souhaite» M. le cardinal n’ayant pas voulu donner au comte et à la comtesse de la Motte les lettres de recommandation qu'ils désiraient, ils partirent pour la Bourgogne; et depuis je n'ai pas entendu parler d'eux.

Le 15 août j'appris, avec tout Paris, que M le cardinal de Rohan venait d'être arrêté. Quelques personnes me prévinrent qu'étant ami de M le cardinal je pourrais bien l'être aussi. Mais, convaincu, de mon innocence, je répondis que j'étais résigné et que j'attendrais patiemment dans ma maison la volonté de Dieu et celle  du Gouvernement.

Le 22 Août à sept heures et demie du matin un commissaire, un exempt  et huit hommes de la police se transportèrent chez moi. Le pillage commence en ma présence; on me force d'ouvrir mes secrétaires. Elixirs, baumes, liqueurs précieuses, tout devient la proie des sbires chargés de m'escorter. Je prie le commissaire  de me permettre de me servir de ma voiture. Il a l'inhumanité de me refuser ce léger adoucissement. On me traîne à pied avec le plus grand scandale jusqu'à moitié chemin de la Bastille. Un fiacre se présente; j'obtiens la grâce d'y monter. Le terrible pont-levis se baisse et je me vois conduit...Mon épouse a subi le même sort. Ici je m'arrête en frémissant. Je tairai ce que j'ai souffert. J'épargnerai à la sensibilité du Lecteur, une image également douloureuse et révoltante. Je ne me permettrai qu'un seul mot, et j'atteste le Ciel que ce mot est l'expression de la vérité. Si l'on me donnait le choix entre le dernier supplice et six mois de Bastille je dirais sans hésiter conduisez moi à la Grève.

Croirait on que l'innocence puisse être réduite à un tel degré d'infortune. Qu’un décret de prise de corps soit pour elle un bienfait de la Providence? Telle a été ma situation. Lorsque après cinq mois de captivité j'ai reçu la signification de ce décret tant désiré, l'huissier m'a paru un ange du ciel descendu dans ma prison, pour m'annoncer avec des juges la liberté de voir un conseil, et la faculté de me justifier.

Le décret est du 15 décembre; il m'a été signifié le 30 janvier; et le même jour j'ai subi l'interrogatoire.

Je croirais n'avoir rempli qu'imparfaitement la promesse que j'ai faite au public, de me montrer tel que je suis, si je ne mettais pas sous ses yeux une pièce qui peut l'éclairer sur mon caractère, mon innocence, et la nature de l'accusation intentée contre moi.