Mémoire pour le Comte de Cagliostro (4) - Interrogatoire subi par le Comte de Cagliostro le 30 janvier 1786

Demande. Quel est votre age ?

Réponse. 37 à 38 ans.

D. Votre nom?

R. Alexandre Cagliostro.

D. Le lieu de votre naissance?

R. Je ne puis assurer si je suis né à Malte ou à Médine. J'ai toujours été avec un gouverneur qui m'a dit que mon extraction était noble. Que j'ai perdu mes père et mère à l'age de trois moi, etc.

D. Combien y'a t'il de temps que vous êtes à Paris?

R. J'y suis arrivé le 30 janvier 1785.

D. Quand vous y êtes arrivé, dans quel endroit avez vous été logé?

R. Au Palais-Royal, dans un Hôtel garni où je suis resté vingt jours plus ou moins.

D. Quand vous êtes arrivé, aviez-vous avec vous l'argent nécessaire pour monter une maison?

R. Très sûrement, j'avais porté avec moi tout ce dont j'avais besoin pour prendre une maison.

D. Où avez-vous pris cette maison?

R. Dans la rue S. Claude, sur le Boulevard.

D. Qui a pris cette Maison, vous ou le Prince?

R. J'ai prié M. de Carbonniéres de passer ce Contrat, n'en ayant jamais fait moi-même dans aucune partie du monde; c'est par ce motif que j'ai prié M. de Carbonniéres de faire les arrangements et les marchés nécessaires, tant pour la Maison que pour le Tapissier, la Voiture, etc. etc. De temps en temps, je lui fournissais l'argent nécessaire pour payer ces différents objets, dont il me donnait ensuite les reçus.

D. Qui a pourvu à votre entretien?

R. Toujours moi pour tout.

D. Mais le Prince allait manger chez vous?

R. Quoiqu'il vînt chez moi, ce n'était pas moins à mes dépens que cela se faisait, quelquefois cependant comme il venait dîner avec ses amis ou protégés, il ordonnait qu'on apportât de chez lui un ou deux plats; mais, malgré tout cela je ne remboursais pas moins tous les soirs à mon Cuisinier la dépense faite dans le jour.

D. Avez-vous vu le Prince aussitôt votre arrivée?

R. Non, mais 2 ou 3 jours après.

D. Quelle chose vous a-t-il dit aussitôt que vous l'avez vu pour la première fois?

R. Il m'a engagé de rester à Paris sans voyager d'avantage.

D. Le Prince allait-il tous les jours manger chez vous?

R. Dans les commencements, il venait rarement dîner; mais, depuis, il venait 3 ou 4 fois la semaine.

D. Avez vous connu une Dame appelée la Motte?

R. Certainement; la première fois que je la vis, elle me dit que je l'avais vue, en habit d'homme, au bas de mon escalier, à Strasbourg, qu'elle m'avait demandé des nouvelles de la Marquise de Boulainvilliers; que je lui avais répondu qu'elle était à Saverne, et qu'elle était partie le même jour pour l'aller joindre.

D. L'avez-vous vue depuis ici dans la maison du Prince?

R. Très certainement.

D. Mais était-elle avec une de ses Nièces?

R. Non.

D. Mais vous avez fait une opération avec la Nièce?

R. Permettez que je vous raconte le fait: (Voyez la relation, page 42 et suivantes).

D. On dit que vous avez mis à la fille un crucifix sur le col, et des rubans de couleur noire, verte, rouge, et autres couleurs, avec un tablier à frange d'argent, et que vous aviez fait jurer à genoux ladite fille.

R. Cela est faux. Je crois seulement me ressouvenir que le Prince ajouta à la parure de cette fille, pour lui faire plaisir, quelques rubans. Je crois également que je me trouvai par hasard dans mes poches un tablier de maçonnerie ordinaire; mais je ne suis pas sûr qu'il ait servi à 1a fille. Oui ou non; je m'en rapporte, là-dessus, à la mémoire du Prince, et ce qu'il dira deviendra véritable pour moi.

D. Avez-vous mis une épée je ne sais comment, sur la même fille?

R. Je ne sais autre chose sinon qu'ayant mon épée au côté, je me suis désarmé.

D. Et à l'égard du serment.

R. Il est faux. Je vous ai déjà dit la raison pour laquelle j'ai fait tout ce que j'ai fait dans cette occasion.

D. Est-il vrai qu'après la seconde opération, la petite fille s'étant retirée, vous avez passé, avec le Prince et la Dame la Motte, dans une autre chambre, au milieu de laquelle il y avait un poignard, des croix de S. André, une épée, des crucifix, des croix de Jérusalem, des Agnus Dei, et en outre le nombre de trente bougies allumées; qu'alors vous aviez fait faire un serment à ladite Delle la Motte, en lui déclarant qu'il était nécessaire qu'elle jurât qu'elle ne dirait rien à personne de tout ce qu'elle verrait; que vous aviez dit ensuite au Prince: « Eh bien! Prince, prenez ce que vous savez»; que le Prince aussitôt ouvrit son secrétaire, d'où il tira une boîte de bois blanc ovale, remplie de diamants sans être montés; que vous aviez ajouté: « Faites attention, Prince, qu'il « y en a une autre que vous savez » et qu'en effet le Prince la prit et qu'il dit à la De la Motte: « Eh bien, madame, je vous donne six mille « francs, et ces diamants vous les donnerez à votre mari, et vous lui direz de faire promptement le voyage de Londres », pour vendre et faire monter ces diamants, et de ne point revenir qu'il n'ait exécuté tout cela.

R. Cela est faux, faux et très faux; et j'ai des preuves du contraire.

D. Quelles sont les preuves que vous pouvez produire?

R. D'abord, toutes les fois que s'est fait ce Magnétisme c'est M. de Carbonniéres qui a préparé la chambre; et, après la seconde opération achevée, il entra une personne respectable que je ne veux point nommer; mais le Prince Louis vous dira quelle est cette personne, parce que je ne veux point appeler un homme respectable pour une pareille bêtise. Le Prince Louis et ces deux personnes pourront bien dire qu'il n'y avait dans la chambre ni croix, ni poignard, ni Agnus Dei; que tout ce qu'on a pu dire, à cet égard, est faux, et qu'il n'a point été prononcé de serment; toute la maison du Prince peut être appelée en témoignage contre l'histoire des 30 bougies; les domestiques déposeront si la chambre était plus éclairée qu'à l'ordinaire.

D. Est-il vrai que vous ayez donné l'espérance au Prince de le faire avancer dans le Ministère?

R. Cela est faux, lui ayant toujours conseillé de quitter Paris, et de se retirer à Saverne, parce qu'il pourrait y faire beaucoup plus de bien, y vivre plus tranquillement.

D. Est-il vrai que vous ayez dit ou fait croire au Prince, que votre femme était l'amie intime et confidente de la Reine, et qu'elle entretenait une correspondance journalière avec la Reine?

R. Parbleu, cela est trop fort, et, si le Prince dit cela, avec tout le respect que je lui dois, je dis que c'est une imposture.

M. le Rapporteur, me montrant alors un petit billet, me dit:

D. Connaissez-vous ce billet; oui, ou non? L'ayant bien examiné, et reconnu pour une écriture contrefaite, je répondis:

R. Je ne sais ce que c'est que ce Billet, et je n'en connais point l'écriture; ma femme et moi n'avons jamais été à Versailles; et jamais nous n'avons eu l'honneur de connaître la Reine; jamais nous ne sommes sortis de Paris. De plus, ma femme ne sachant point écrire , comment tout cela pourrait-il être possible?

D. Le Prince ne vous a-t-il jamais donné des diamants ni à votre épouse?

R. Jamais je n'ai su d'autre chose que ceci. Lorsque j'étais à Strasbourg, j'avais une pomme de canne très curieuse, contenant une montre à répétition, entourée de diamants; j'en fis cadeau au Prince, il voulut m'offrir quelques autres bijoux en échange; mais je les refusai, ayant toujours eu plus de plaisir à donner qu'à recevoir. Il est vrai que toutes les fois qu'arrivait la fête de ma femme, le Prince lui faisait quelques présents; mais je crois que tous ont consisté en ceci: dans un Saint-Esprit, d'ans' un entourage de mon portrait qui était en perles, et que le Prince fit remplacer par de petits diamants, et dans une petite montre avec sa chaîne en petits diamants, dont il y en avait cinq un peu plus gros que les autres; quant au reste de mes diamants, ils sont connus dans toutes les Cours Etrangères où j'ai été. La preuve est facile à faire. Je suis à la Bastille; ma femme y est également, ainsi que toute ma fortune. Vous n'avez qu'à examiner et vous convaincre de la vérité.

D. Mais vous faites de la dépense; vous donnez beaucoup, vous ne prenez rien; vous payez tout le monde; comment faites-vous donc pourvoir de l'argent?

R. Cette demande n'a aucun rapport au fait dont il s'agit; mais je veux bien vous satisfaire. Eh! Qu’importe de savoir si je suis le fils d'un monarque, ou le fils d'un pauvre, et pourquoi je voyage sans vouloir me faire connaître? Qu’importe de savoir comment je fais pour me procurer de l'argent? Aussitôt que je respecte la Religion et les Lois, que je paye tout le monde, que je ne fais que du bien et jamais de mal, la question que vous me faites devient inutile et ne convient point. Mais sachez que j'ai toujours eu du plaisir de ne point satisfaite là-dessus la curiosité du Public, malgré tout ce qu'on a dit de moi lorsqu'on a débité que j'étais l'homme de 1400 ans, le juif errant, l'Antéchrist, le Philosophe inconnu, et enfin toutes les horreurs que la malice des méchants pouvait inventer. Je veux bien cependant vous avouer ce que je n'ai jamais voulu dire à personne. Apprenez que la ressource que j'ai est qu'aussitôt que je vais dans un pays, j'ai un banquier qui me fournit tout ce qui m'est nécessaire, et qui en est remboursé ensuite. Comme, par exemple pour la France, j'ai Sarrasin de Basle, lequel me donnerait toute sa fortune si je la voulais, ainsi qu'à Lyon M. Sancostar; mais j'ai toujours prié ces MM. de ne jamais dire qu'ils étaient mes Banquiers; et j'ai, en outre, d'autres ressources dans diverses choses qui me sont connues.

D. Le Prince vous a-t-il fait voir un billet avec la signature Marie-Antoinette de France? R. Je crois que, 15 ou 20 jours avant d'être arrêté, il me montra le billet dont vous me parlez. D. Qu'est-ce que vous en avez dit?

R. J'ai dit que je ne pouvais pas croire autre chose sinon que la Dame de la Motte était une fourbe, et qu'elle trompait le Prince. En effet j'ai toujours dit au Prince de prendre garde à elle, et qu'elle était une scélérate; mais le Prince n'a jamais voulu me croire, et j'ai constamment pensé que le billet était faux.

D. Voyez ce billet, et dites moi si c'est le même.

M. le Rapporteur me montra alors un billet dans lequel je vis le nom de Marie-Antoinette de France. Mais, ayant remarqué qu'il était rempli de chiffres, je répondis:

R. Je ne puis attester que ce soit le même, parce qu'il s'y trouve des chiffres que je n'y avais pas vus.

D. Mais sachez que ces chiffres sont faits par nous.

R. Cela est égal pour moi; je dis qu'en ma conscience je ne puis pas certifier que ce sait le même; et, outre cela je l'avais trop peu examiné parce que comme c'était une affaire qui ne me regardait pas, il ne m'importait guères de savoir s'il était vrai ou faux.

D. Est-il vrai qu'avant d'entrer à la Bastille vous vouliez acheter une maison de 150 mille écus?

R. Cela est faux. Je me souviens seulement qu’un jour, en me faisant coiffer par mon perruquier, quelques personnes me parlèrent d'un pavillon qu'une compagnie de mes amis voulait acheter, et que je dis que bien volontiers je le prendrais pour moi; mais je ne tins ce propos qu'en l'air, et sans dessein; les personnes qui voulaient acheter cette maison étaient M. de Bondy et autres.

NOTA. L'Interrogatoire était clos lorsque je me suis rappelle cette dernière circonstance. M. le Rapporteur n'a pas cru qu'il fût nécessaire de l'ajouter à ma réponse.

J'ai promis qu'après m'être fait connaître, je répondrais en ce qui me concerne, aux imputations injurieuses que s'est permises la Comtesse de la Motte. Cette tache sera aussi fatigante pour moi, que fastidieuse pour le Public. N’importe; je la remplirai scrupuleusement, en priant toutefois les Lecteurs qui me connaissent, et ceux qui sont faits pour m'apprécier, de ne pas se donner la peine de lire cette partie de ma défense.