Lettre au peuple anglais (1) - L'état de question

  Ils se sont dit entre eux : foulons aux pieds cet homme qui nous connaît trop bien


lettre peuple anglais


Peuple anglais ! Daignez m’entendre. Je suis homme. J’ai droit à votre justice : je suis Malheureux ; j’ai droit à votre protection. Il n’est que trop vrai que j’ai souffert autrefois dans votre Capitale les plus horribles persécutions ; mais mes infortunes particulières n’ont point altéré les sentiments qui  m’avaient conduit, et qui me ramènent parmi vous. Ma conduite, imprudente en apparence, prouvera à la postérité ma confiance sans bornes dans un Peuple législateur justement orgueilleux de sa liberté, le seul peut-être parmi les nations qui n’ait jamais fléchi le génou devant l’idole du pouvoir. Exilé de la France, mais illustre par mon exil, le monde entier m’était ouvert. L’Angleterre est le séjour, Londres est l’asile que j’ai choisi. Aujourd’hui persécuté de nouveau par des ennemis plus puissants et plus acharnés que ceux que j’avais alors, je ne me suis point repenti de mon choix. On attaque ici mon honneur, mais il m’est permis de le défendre. On menace ici ma liberté, mais vos prisons ne sont pas des Bastilles. On a soudoyé contre moi ce qu’il y de plus vil et de plus méchant parmi vous, mais je n’ai point appris à désespérer de vos lois et si jadis écoutant une clémence peut être déplacé, j’ai craint d’employer contre des scélérats leur rigueur salutaire, aujourd’hui plus juste et plus sagement humain, j’invoquerai leur secours contre les hommes pervers pour qui le parjure et le faux témoignage sont devenus la matière d’un trafic abominable.

Le Rédacteur du Courrier de l’Europe a donc enfin terminé sa harangue diffamatoire. Accoutumé à dédaigner les injures et les calomnies, j’aurais voulu, m’enveloppant dans un noble silence, n’opposer à un adversaire trop indigne de moi qu’une vie sans reproche et semée de quelques vertus. Mais il me cite devant vous, ô Peuple Anglais ! & mon respect pour le tribunal, me faisant oublier la bassesse de l’accusateur, me force de descendre dans l’arène et de relever le gage d’un combat dont l’issue couvrira le vaincu d’infamie, sans que le vainqueur puisse espérer d’être consolé par la gloire des fatigues d’une lutte humiliante.

Si j’en crois mon adversaire, il est invulnérable ; ses armes, à ce qu’il prétend, sont d’une trempe à l’épreuve des coups les plus vigoureux ; il se déclare vaincu, si je parviens à lui faire la plus légère blessure. Loin de vouloir d’une victoire si facile, je lui déclare à mon tour que je me reconnais vaincu, si je ne parviens pas à briser pièce à pièce l’armure infernale sur laquelle il fonde sa sécurité...

Commençons par fixer l’état de question.

Le Sieur Morande soutient que je suis un imposteur, un fourbe, un déprédateur, un escroc &c.

D’abord, que j’aie mérité ou non ces qualifications, le Sieur Morande n’a pas eu le droit de me les donner et les lois m’offrent à cet égard une vengeance certaine. Veritas convicii injuriam non excusat. (1)

 En deuxième lieu, mon adversaire étant l’accusateur, c’est à lui de prouver sans réplique les faits qu’il m’impute. Mon rôle comme accusé est absolument passif et si mon accusateur ne prouve pas ce qu’il avance, dès lors l’accusation n’est plus seulement injurieuse, elle devient calomnieuse.

Telle est la jurisprudence de toutes les nations policées, en particulier de la France et de l’Angleterre. Actori incumbit onus probandi.(2)

Ce principe répond pour moi à tous les chefs d’accusation dont le Sieur Morande n’a point administré la preuve.

Or comme les faits que le Sieur Morande a entrepris de prouver, ne forment pas la vingtième partie de ceux qu’il a avancés, il en résulte que sans avoir dit un seul mot je suis déjà justifié sur la presque totalité des faits injurieux qui me sont imputés.

Le Sieur Morande dira peut être que cette manière de se justifier est infiniment commode. J’en conviens : mais ma position d’accusé est d’ailleurs si douloureuse, que l’on ne doit pas m’envier le seul avantage qui y soit attaché et puis, de bonne foi, je n’ai ni la volonté ni les moyens de faire venir en Angleterre les personnes qui m’ont connu dans les différentes villes de l’Europe, d’Asie et d’Afrique où j’ai séjourné. Dans mon premier mémoire j’ai cité parmi mes connaissances d’Europe des personnes de quelque considération, j’étais alors à la Bastille. Les ennemis que j’avais ne manquaient ni d’argent, ni de pouvoir et cependant aucun des témoins que j’ai cités ne m’a désavoué et cependant la plupart d’entre eux ont rendu hautement & publiquement hommage à la vérité. Leur approbation expresse ou tacite, dans un moment où tout accusateur eut été favorablement accueilli, sera toujours en dépit du Courrier de l’Europe & de ceux qui le soudoient, une preuve irrécusable de la pureté de mes sentiments et de la régularité de ma conduite.

J’ai donc seulement à répondre aux chefs d’accusation que mon accusateur prétend avoir prouvés. Un récit simple & naïf des persécutions que j’ai souffertes à Londres en 1777, appuyé de quelques preuves que la Providence a mises en mon pouvoir, suffira pour donner au lecteur attentif & impartial la clef des différents actes juridiques produits par le Sieur Morande.

On peut compter sur l’exactitude des faits et des dates. Je ne le puise point dans ma mémoire, mais dans un journal dont je n’ai su l’existence que depuis mon retour à Londres.

Ce journal a été tout entier écrit et signé de la main du sieur Vitellini, témoin oculaire qui l’a confié en mourant au sieur O’Reilly, gentilhomme Irlandais.

Cette pièce mérite d’autant plus la confiance du public que le sieur Vitellini s’y accuse lui-même de différents abus de confiance que j’aurais toujours ignorés, s’il ne les avait pas confessés dans un ouvrage qu’il ne prévoyait sans doute devoir m’être de quelque utilité...lire la suite



(1) La vérité d'une allégation injurieuse n'excuse pas l'injure. (NDLR)

(2) La charge de la preuve d'un fait incombe à celui qui l'allègue. (NDLR)

(3) Le sieur O’Reilly est prêt d’affirmer, s’il le faut que le journal est en effet écrit tout entier de la main du sieur Vitellini. Il est déposé South Street, N.33 chez une personne de confiance et de probité, qui veut bien se charger d’en laisser prendre communication au public. (NDA)