Lettre au peuple anglais (2) - Premier voyage à Londres

 

Nous sommes arrivés, ma femme & moi, en Angleterre, pour la première fois de ma vie, au mois de Juillet 1776. J’avais tant en argent qu’en bijoux & argenterie, une propriété de trois mille livres sterling. A mon arrivée je pris un appartement chez la dame Juliet, N. 4, Whitcomb Street & peu de temps après je pris la maison toute entière.

Dans la même maison logeait une Dame Portugaise très pauvre, que la maîtresse de la maison recommanda à notre charité : elle se nommait Madame de Blevary.

Etrangers nous-mêmes dans un pays dont nous ne connaissions ni la langue ni les usages, il était naturel que nous nous intéressions au sort des autres étrangers. La Dame de Blevary d’ailleurs paraissait bien née : elle parlait parfaitement le Portugais et le Français. La Comtesse de Cagliostro la prit auprès d’elle en qualité d’interprète & de dame de compagnie.

J’avais besoin de mon côté d’un interprète de confiance : le Sieur Vitellini me fut recommandé. Cet homme avait été élevé parmi les Jésuites : il parlait le Latin, l’Italien et le Français. Lors de la destruction des Jésuites, il était venu s’établir à Londres en qualité de maître de langue. Il se piquait d’être un grand chymiste ; il avait la fureur de la loterie & de tous les jeux de hasard. On conçoit qu’avec ces différents goûts, cet homme devait être dans la misère. L’état dans lequel il était lorsqu’il fut présenté chez moi, me fit véritablement pitié : je le fis habiller de pied en cap, & lui donnai ma table.

J’étais arrivé en Angleterre, suivant mon usage, sans aucune lettre de recommandation : je n’y connaissais absolument personne. Je passais la plus grande partie du temps dans ma maison, occupé à des expériences chymiques : Vitellini fut témoin de quelques-unes qui étaient nouvelles pour lui. Sa tête s’alluma; & il eut l’indiscrétion d’aller me peindre chez ses connaissances ; dans les cafés & dans tous les lieux publics, comme un homme extraordinaire, un véritable adepte, dont la fortune était immense. Une foule de gens voulut me connaître. Il me fut impossible d’ouvrir ma porte à tout le monde  : & je dus à l’indiscrétion de Vitellini une foule d’ennemis dont je ne connaissais pas même les noms. Un Italien sur-tout, nommé Pergolezzi, furieux de ce que j’avais refusé de le voir, me fit dire par Vitellini, que si je continuais à lui faire fermer ma porte, il ferait courir le bruit que j’étais venu autrefois en Angleterre, & qu’il m’y avait connu comme un homme pauvre, ignorant & d’une naissance obscure.

On peut croire qu’une semblable menace ne m’intimida pas, & que son auteur m’inspira moins que jamais le désir de le connaître. Le Sieur Pergolezzi me tint parole : il inventa & publia sur mon compte une histoire ridicule à laquelle personne ne crut, mais dont un Procureur habile (le Sieur Aylett) a su profiter depuis pour m’escroquer environ 80 guinées, comme on le verra bientôt.

La Dame de Blevary de son côté ayant conçu de moi la même opinion que Vitellini, forma le projet de s’approprier une partie de la fortune imaginaire que l’on me supposait. Dans ce dessein elle me proposa un jour de me faire connaissance  avec différents Lords, & notamment avec Milord Scott, grand Seigneur Ecossais, appartenant par sa naissance à tout ce qu’il y avait de grand en Angleterre : il était alors dans ses terres d’Ecosses ; mais elle l’attendait de jour en jour. J’étais loin de penser que cette femme voulût me tromper : j’acceptai sans défiance une offre que je croyais loyale.

La Dame de Blevary étant tombée sérieusement malade au commencement de Septembre, je lui procurai hors de ma maison un appartement commode. Tous les jours la Comtesse & moi nous allions la visiter, & nous fournissions à tous ses besoins.

Un jour du même mois, je vis rentrer chez moi une Dame Gaudicheau (1) qui tenait un café dans Charing Cross, qui me dit qu’elle venait de la part de la Dame de Blevary me prévenir que Milord Scott était arrivé. Cette femme ne parlant pas français, je lui fis dire par Vitellini, que si Milord Scott voulait venir chez moi, je le recevrais avec plaisir.

Milord Scott vint en effet l’après-midi chez moi : son extérieur infiniment négligé n’annonçait pas un grand Seigneur. Il prévint mes réflexions en me priant de l’excuser s’il se présentait chez moi en habit de voyage, & en me disant que son empressement à me voir ne lui avait pas permis d’attendre l’arrivée de ses males. Je l’invitai à dîner pour le lendemain : il accepta sans cérémonie & depuis ce moment il mangea tous les jours chez moi...

Peu de jours après notre connaissance, la conversation tomba sur le change des monnaies: je me plaignis de ce qu’ayant changé des Portugaises on m’en avait donné sept schellings de moins que leur véritable valeur. Scott se recria sur cette tromperie et m’assura que son banquier me prendrait mes Portugaises suivant le change exact. Je remerciai Scott et lui remis 12 de ces pièces, dont il se chargea de me rapporter la monnaie.

Deux jours après, je le vis arriver pâle, défait et chagrin : lui ayant demandé le sujet de sa tristesse, il me répondit que, la poche dans laquelle se trouvaient les 12 Portugaises s’étant trouvée percée, il les avait perdues en chemin : il ajouta qu’il éprouvait une véritable peine de ce que sa situation ne lui permettait pas de me les rendre. Je le consolai de mon mieux, en lui disant, que cette restitution n’était pas pressée ; ce dont je le persuadai tellement, qu’elle est encore à faire aujourd’hui.

Peu de jours après l’aventure des 12 Portugaises, Scott parut chez moi superbement habillé : ses malles étaient arrivées. Il me dit qu’il faisait venir d’Ecosse sa femme et ses trois enfants et qu’aussitôt leur arrivée, il présenterait Milady Scott à la Comtesse. Milady Scott vint en effet chez moi avec toutes les livrées de la pauvreté : elle intéressa ma femme par son esprit et par le récit fabuleux de ses malheurs. La Comtesse lui donna quelque argent, du linge et des habits, tant pour elle que pour les enfants, qui comme elle, manquaient des choses les plus nécessaires. Je portai la générosité jusqu’a leur prêter 200 liv. sterling sur leur simple billet.

J’avais en ma possession un manuscrit qui contenait des secrets très curieux & entre autres différentes opérations cabalistiques à l’aide desquelles l’auteur prétendait pouvoir jouer à coup sûr à la loterie. Soumettre le hasard au calcul me paraissait une chose absolument invraisemblable : cependant comme j’avais contracté depuis longtemps l’habitude de ne point prononcer sur des choses qui m’étaient inconnues, je voulus essayer si, d’après les règles indiquées dans mon manuscrit, je parviendrais à deviner quelques-uns des numéros qui devaient sortir de la roue de fortune.

Le tirage de la loterie d’Angleterre commença le 14 novembre : j’indiquai en plaisantant le premier numéro. Personne de ma société ne voulut l’assurer & le hasard voulut que le numéro sortit en effet. J’indiquai pour le 16 le N. 20 ! Scott risqua peu de chose et gagna. J’indiquai pour le 17 le N. 25 : le N. 25 sortit & fit gagner cent louis à Scott. J’indiquai pour le 18 les Num. 55 et 57, qui sortirent tous les deux. Les profits de cette journée furent partagés entre Scott, Vitellini et la prétendue Milady Scott.

On peut juger quel fût mon étonnement en voyant le hasard correspondre aussi constamment à des calcul que j’avais cru chimériques. Quelle que pût être la cause de cette bizarrerie, je crus devoir par délicatesse m’abstenir de donner à l’avenir aucun numéro, Scott et le femme qu’il disait être la sienne m’obsédèrent en vain ! Je résistai à leurs importunités. Scott voulut alors tenter la voie des présents : il fit à ma femme le cadeau d’une fourrure de mantelet, d’une valeur de 4 à 5 guinées. Je ne voulus pas l’humilier en le refusant ; mais le même jour je lui fis présent d’une boîte d’or de 25 guinées ; pour ne plus être tourmenté, je consignai à ma porte le mari et la femme.

Quelques jours après, la prétendue Milady Scott trouva le moyen de parler à la Comtesse de Cagliostro : elle lui dit en pleurant qu’elle était de nouveau ruinée, que Scott était un chevalier d’industrie auquel elle avait eu la faiblesse de s’attacher, qu’il s’était emparé de tous les bénéfices de la loterie et qu’il venait de l’abandonner avec les trois enfants qu’elle avait eus de lui. La Comtesse de Cagliostro, moins courroucée de la tromperie qu’on lui avait faite que touchée du sort de cette créature, eût la générosité de me parler en sa faveur. Je lui envoyai une guinée et lui indiquai le N. 8 pour le 7 décembre.

La Demoiselle Fry (c’est le nom de la prétendue Milady Scott) vendit tous les effets qui lui restaient et mit sur le N. 8 tout l’argent qu’elle put effectuer. Le hasard voulut encore que le N. 8 sortit de la roue de Fortune.

Ici tous les détails du journal du sieur Vitellini deviennent intéressants. Il était dans la maison de la demoiselle Fry lorsqu’elle y revint avec le produit de sa mise : il compta lui-même 421 guinées et 460 liv. sterling en billets de banque. La demoiselle Fry fit présent à Vitellini de 20 guinées, & vint dans le premier moment de son ivresse me faire hommage de toute sa fortune. La réponse que je lui fis est écrite dans le journal de Vitellini, la voici mot par mot : «  je ne veux rien, reprenez tout cela ; je vous conseille, ma bonne femme, d’aller vivre à la campagne avec vos enfants : reprenez le tout, vous dis-je, la grâce que je vous demande, c’est de ne plus remettre les pieds chez moi. »

Vitellini assure que Scott gagna 700 guinées sur le même numéro que j’avais donné à la demoiselle Fry ; ce qui annonce que leur brouillerie prétende n’était qu’une fable ou du moins qu’elle n’avait pas été de longue durée. Ce qu’il y a de certain, c’est que depuis cette époque ils ont toujours agi de concert.

L’avidité de la demoiselle Fry n’étant pas satisfaite, elle s’occupa des moyens d’avoir de nouveaux numéros : s’imaginant sans doute que le meilleur serait de faire accepter un présent à la Comtesse de Cagliostro, elle lui offrit une petite boîte d’ivoire à cure-dents, dans laquelle étaient des billets de banque. La Comtesse de Cagliostro lui ayant déclaré formellement qu’elle n’accepterait aucun cadeau, elle se concerta avec Vitellini sur la manière de lui en faire un qu’elle ne pût pas refuser. Ils allèrent tous les deux chez M. P. marchand dans Princess Street et là, la demoiselle Fry acheta un collier de brillants (5) qui lui coûta 94 livres sterling et une tabatière d’or à deux couvercles qui lui coûta 20 livres sterling ; elle mit le collier de brillants dans un coté de la boîte et remplit l’autre d’une poudre d’herbes ressemblant à du tabac et bonne pour les fluxions, maladie dont la Comtesse de Cagliostro était alors attaquée.

La demoiselle Fry ayant saisi le moment où la Comtesse de Cagliostro était seule, vint la voir sous prétexte de lui faire ses remerciements. Pendant la conversation elle tira sa boîte sans affectation et pria la Comtesse de vouloir bien prendre une prise de son tabac. Cette dernière, qui ne connaissait point cette espèce de tabac, en ayant vanté l’odeur, la demoiselle Fry lui offrit la boîte qui le contenait. Vitellini était présent. La Comtesse la refusa à plusieurs reprises. La demoiselle Fry  voyant que les instances étaient inutiles, se jeta en pleurant aux genoux de la Comtesse, qui, pour ne pas la désobliger, consentit enfin à reprendre la boîte.

Ce ne fut que le lendemain de cette scène que ma femme s’aperçût que la boîte était à double fonds et qu’elle contenait un collier de brillants. Ma femme m’avoua alors ce qui s’était passé la veille ; je ne lui déguisai pas le mécontentement que j’en éprouvais et j’aurais dès ce moment même renvoyé à la demoiselle Fry la boîte et le collier si je n’avais pas craint de l’affliger et de l’humilier par cette restitution tardive.

Je changeai de logement au commencement de janvier 1777 et louai le premier étage d’une maison située dans Suffolk Street. Vitellini en ayant prévenu la demoiselle Fry, elle se hâta de louer le second étage, de sorte que quelque dépit que j’en eusse, il me fut impossible de ne pas la voir. Elle prétendit d’abord qu’elle avait placé son argent et qu’elle se trouvait de nouveau dans l’embarras : elle parla d’un voyage à la campagne, pour raison duquel elle avait besoin de cent guinées et elle me fit prier de lui donner des numéros sur la loterie de France ; je répondis que cette demande était une véritable folie, mais pour me débarrasser de la demoiselle Fry je lui fis donner par ma femme 14 portugaises, valant 50 livres sterling & 8 schellings et je fis prier le maître de la maison de ne mettre aucun obstacle à son départ et de m’apporter le reçu de ce qu’elle pouvait devoir, aussitôt qu’elle serait partie.

Le lendemain, 6 février, je lui fis demander si elle était enfin décidée à repartir. Elle me fit répondre que la somme que je lui avais fait donner était trop modique et qu’elle irait en ville pour voir si elle ne pourrait pas se faire payer d’une somme de 400 livres qu’elle disait lui être due : elle revint le soir trouver ma femme, en pleurant elle lui dit qu’elle était sans argent et la pria encore une fois de m’engager à lui donner des numéros. Cette dernière tentative ayant été inutile, elle résolut d’effectuer dès le lendemain un projet qu’elle avait concerté depuis longtemps.

Il est bon à savoir que la demoiselle Fry avait un autre appartement et qu’elle s’y réunissait souvent avec Scott, Vitellini les voyait souvent l’un et l’autre, mais dans le plus grands secret. Il avait eu l’indiscrétion de leur parler des expériences de chimie dont je l’avais rendu témoin ; il leur avait assuré que s’il pouvait avoir entre ses mains une certaine poudre dont je me servais dans mes expériences, il pourrait en très peu de temps faire la fortune et celle de ses amis. A l’égard des numéros de loterie, il avait prétendu également que s’il avait entre ses mains le manuscrit que je possédais, il les prédisait tout aussi certainement que moi. Le Sieur Scott et la demoiselle Fry avaient eu assez d’empire sur l’esprit de Vitellini pour obtenir de lui, qu’il leur indiquât l’armoire et le lieu de l’armoire où je tenais renfermés la boîte d’or qui contenait la poudre, le manuscrit dont je viens de parler et mes papiers les plus précieux...

Dès ce moment le Sieur Scott et la Demoiselle Fry avaient conçu le projet de me voler le tout, & de m’obliger, à force de mauvais traitemens, à leur communiquer les connaissances qu’ils me supposaient.

A cet effet, ils s’étaient associés un Procureur, la honte de son état, qui a subi depuis le supplice infame du pilori pour cause d’escroquerie & de parjure. Le Sieur Raynold (c’est le nom de ce Procureur) s’était mis à la tête de l’entreprise. Il fallait un témoin disposé à affirmer tout ce que l’on voudrait ; on avait fait choix du Sieur Broad, qui vivait avec la Demoiselle Fry ; & qui passait pour son domestique. On avait besoin en tout événement d’un corps de réserve : le Sieur Raynold avait indiqué un autre Procureur de sa trempe, qui, pour de l’argent ; était disposé à jurer tout ce qu’on voudrait ; c’était le Sieur Aylett qui a été également condamné au pilori pour crime de parjure. Il avait été convenu que pour éloigner tout soupçon, la Demoiselle Fry prendrait pour Procureur un honnête homme, sans expérience, qui signerait aveuglement tout ce que le Sieur Raynold jugerait à-propos de faire : le choix était tombé sur le Sieur Mitchel.

Les choses étant ainsi disposées, il avait été décidé que la Demoiselle Fry prendrait un Writ contre moi, & que Scott, Raynold & Broad entreraient furtivement avec les arrêteurs, & en profiteraient du tumulte pour faire le coup de main qu’ils projetaient.

La disposition de mon appartement favorisait d’autant mieux leur projet, que l’armoire qu’ils voulaient forcer n’était pas dans la chambre & qu’on pouvait entrer dans la pièce où elle était, sans passer par la salle de compagnie.(2)

J’étais dans ma maison, avec ma femme & Vitellini, lorsque le 7 Février, à dix heures du soir, je vis entrer chez mois un arrêteur, accompagné de quatre à cinq sbires, qui me déclarèrent que j’étais arrêté pour 190 livres sterling à la requête de la Demoiselle Fry.(3) Quelque mauvaise opinion que j’eusse de cette fille, je ne m’attendais pas à un tel degré d’impudence et de noirceur. Le premier moment de surprise étant passé, je me disposais à suivre l’arrêteur, lorsque j’entendis du bruit dans la chambre voisine : c’était Raynold &Scott, qui brisaient une de mes armoires. Raynold m’en imposa, en disant qu’il était le Shérif de Londres(4) ; qu’il avait le droit de faire ce qu’il faisait : les arrêteurs, que l’on avait mis dans le complot, firent semblant de le croire, & laissèrent enlever à Scott le manuscrit & la boîte d’or dont j’ai parlé, avec plusieurs papiers, parmi lesquels était le billet de 200 livres sterling.

Je suivis l’arrêteur dans sa maison, où je passai la nuit. N’ayant pas de cautions à présenter je déposai entre les mains du Sieur Saunders (c’est le nom de l’arrêteur) la valeur de mille livres sterling environ, tant en bijoux qu’en portugaises : au nombre des bijoux, se trouvait une canne dans la pomme de laquelle était une montre à répetition, entourée de brillants (5) ; la boëte & le collier dont la Demoiselle Fry avait fait présent à ma femme, s’y trouvaient aussi.

Je sortis de la maison du Sieur Saunders dans la soirée du 8 Février. Le lendemain, à minuit, un Connétable se présenta chez moi avec son escorte, & déclara à ma femme & à moi, qu’il nous arrêtait en vertu d’un Warrant (décret de prise de corps) décerné contre nous à la requête de la Demoiselle Fry. Je m’informe de quel crime je suis accusé ; le connétable me répond, que je suis arrêté comme magicien (conjurer ; ) & que ma femme l’est comme sorcière (Witch ; ) & il nous emmena l’un & l’autre dans un Watch-house (corps de garde, ) en attendant la levée du Juge à Paix qui avait décerné le warrant. La nuit était froide. Je parvins, à l’aide de quelques guinées, à faire comprendre au Connétable qu’il pouvait, sans manquer à son devoir, me laisser retourner chez moi jusqu’à ce qu’il plût au Juge à Paix de ma faire appeler.

Le lendemain matin, étant seul dans mon appartement, je vis arriver le Sieur Raynold, qui me fit les plus grands compliments sur ma prétendue science, & me pria avec toute la douceur possible de lui apprendre ainsi qu’à Scott, la manière de faire usage du manuscrit & de la poudre. Il me dit, pour m’y déterminer qu’il était maître de tout assoupir, & de me faire rendre mes effets. Scott, qui caché derrière la porte écoutait la conversation, voyant que le ton mielleux de Raynold n’opérait rien sur moi, entra précipitamment, & tirant un pistolet de sa poche, il me l’appuya sur la poitrine, me menaçant de me tuer si je ne lui enseignais pas la manière de se servir des objets qu’il m’avait volés : je ne répondis rien : Raynold le désarma, & tous les deux recommencèrent à me prier. Je lui répondis alors que ce qu’ils me demandaient était impossible, que les objets qu’ils avaient entre leurs mains leur seraient toujours inutiles, & qu’ils ne pouvaient servir qu’à moi seul : rendez les moi, leurs dis-je, & je vous abandonne non seulement le billet de 200 livres sterling, que vous m’avez pris, mais encore la totalité des effets déposés entre les mains de Saunders.

Scott et Raynold acceptèrent la proposition, & furent aussitôt chez Saunders lui faire part de cet arrangement. Saunders vint chez moi, & me conseilla de me tenir en garde contr'eux, & de ne leur rien donner qu’ils ne m’eussent auparavant rendu la boëte & la manuscrit que je réclamais. Je suivis le conseil de Saunders. La condition déplût aux Sieurs Scott & Raynold ; & je n’entendis plus parler d’eux. Quant à moi, après avoir comparu devant le Juge à Paix, j’interjettai appel du warrant en la Cour du King’s-Bench ; & moyennant deux cautions que je donnai, je cessai de craindre la visite des Connétables.

Je ne fus pas plutôt tranquille, que je me consultai sur la manière dont je devais m’y prendre pour ravoir les effets que Scott et Raynold m’avaient volés. On me conseilla de prendre un warrant, tant contr'eux, que contre la Demoiselle Fry, leur complice.

Je fis d’abord le 13 Février un premier affidavit en la Cour de King’s-Bench : ensuite je renouvellai devant un Juge à Paix auquel on m’adressa, & qui m’accorda quatre warrants ; un contre Scott, un contre Raynold, un troisième contre la demoiselle Fry et un dernier contre le Sieur Broad, le prétendu domestique de la demoiselle Fry, qui avait escorté Scott et Raynold lors de la fracture de mon armoire. De ces quatre accusés, trois furent avertis & se sauvèrent : la demoiselle Fry fut seule arrêtée, & conduite devant le Juge à Paix, qui n’ayant pas voulu prendre sur lui de prononcer, renvoya la cause & les parties par devant le Bureau de Police de Lichtfield-Street.

La demoiselle Fry avait contre elle les plus fortes présomptions de complicité : le Sieur Scott était son ami, le Sieur Raynold était son procureur & son agent, & le Sieur Broad passait pour son domestique ; & parmi les objets volés, il se trouvait un billet de 200 liv. sterling signé par elle, mais comme elle n’était point entrée avec eux dans mon appartement, les Juges renvoyèrent à son égard au Civil, & laissèrent subsister les warrants contre les autres accusés.

Je fus arrêté plusieurs fois dans le courant de Février & de Mars, tantôt à la requête de la demoiselle Fry, tantôt à la requête du Sieur Scott : tantôt sous le prétexte, tantôt sous un autre : j’en étais quitte pour donner chaque fois quelques guinées aux arrêteurs. Comme ces différents writs ne se retrouvent plus aujourd’hui, il y a tout lieu de croire qu’ils étaient faux, & fabriqués dans la vue de troubler mon repos, & me mettre à contribution.

Le sieur Saunders fit semblant d’être touché des persécutions que j’éprouvais : le remède qu’il m’indiqua n’était pas à beaucoup près désintéressé ; c’était de prendre un appartement dans sa maison. Par ce moyen ma personne devenait sacrée, & j’étais sûr de coucher dans mon lit. Voulant être tranquille à quelque pris que ce fût, j’acceptai cette singulière proposition, & pris en effet mon logement chez le sieur Saunders.

J’occupais le plus bel appartement de sa maison. J’y tenais table ouverte ; je défrayais les prisonniers qui y étaient. J’ai même payé les dettes de plusieurs d’entre eux qui m’ont dû leur liberté.(6) Ma dépense ordinaire était payée tous les soirs. Tel a été mon genre de vie pendant les six semaines que j’ai demeuré chez le sieur Saunders. Ce dernier vit encore ; il est en ce moment prisonnier au King’s-Bench. Il se rappelle parfaitement les circonstances de mon séjour chez lui : il les a racontées à plusieurs personnes dignes de foi, & notamment au sieur Shannon.(7) Il était même sur le point d’attester par écrit la vérité, lorsque le sieur Morande l’en a détourné par des raisons auxquelles des gens comme Saunders ne savent pas résister.

Je sens parfaitement que des pareils détails sont indifférents au public. Aussi les aurais-je passés sous silence, si le sieur Morande ne m’avait pas forcé de les mettre au jour, en composant à ce sujet une fable(8) aussi ridicule qu’invraisemblable.

Ce ne fut pas sans peine que le sieur Saunders vit sortir de sa maison un pensionnaire de mon espèce. Je fus à peine installé dans la mienne qu’il vint m’arrêter encore une fois à la requête de la demoiselle Fry, mais en vertu d’un véritable writ. Elle avait réellement fait serment le 24 mai que j’avais en ma possession une quantité de sequins à elle appartenante, de la valeur de 200 livres sterling. Le sieur Saunders me conduisit chez lui, dans l’espérance, sans doute, que j’y ferais de nouveau mon séjour, mais ayant prévu ce qui m’arrivait, je m’étais assuré de deux cautions ; je les fis recevoir, & j’obtins ma liberté.

Ma cause devait être plaidée, le 27 juin, devant Milord Mansfield, Grand Juge du King’s-Bench. Je m’y rendis, dans l’espérance qu’elle serait décidée par ce vieillard vénérable, le plus ancien peut être & certainement le premier Magistrat de l’Europe.

Le sieur Priddle(9), qui était alors mon Procureur, avait tenu conseil avec celui de la demoiselle Fry et il avait été décidé dans ce conciliabule, que l’affaire ne serait pas plaidée, mais qu’elle serait mise en arbitrage devant le sieur Howart, Avocat. Le sieur Dunning, Avocat de la demoiselle Fry, & le sieur Wallace, que l’on avait choisi pour moi, furent instruits par les procureurs du rôle qu’ils avaient à jouer ; de sorte, qu’au lieu de plaider contradictoirement, les deux Avocats demandèrent de concert, que la cause fût mise en arbitrage par-devant le sieur Howart ; ce qui fut prononcé en effet par Milord Mansfield.

Je demandai à mon procureur, pourquoi sans me consulter, l’on me donnait pour juge un arbitre que je ne connaissais point. Il me répondit que telle était la forme : il ajouta, qu’il connaissait l’arbitre, & que j’étais en de très bonnes mains.

Le sieur Howarth ayant accepté l’arbitrage, les parties, leurs procureurs & les témoins furent ajournées devant lui au 4 Juillet suivant. Jusqu’à ce moment la conduite du sieur Priddle n’avait été qu’équivoque : il leva le masque alors. Mes amis & moi eûmes beau le supplier : il refusa de comparaître pour moi devant le sieur Howarth, & m’obligea de défendre moi-même ma cause. Ne sachant pas un mot d’Anglais, je fus obligé de plaider par l’organe de Vitellini, mon interprète, or, comme Vitellini ne connaissait pas plus que moi les formes judiciaires, on peut juger de l’avantage qu’avait sur nous une adversaire telle que la demoiselle Fry, conseillée par un Procureur tel que Raynold.

On m’oppose aujourd’hui le jugement rendu contre moi par le sieur Howarth. J’en appelle au tribunal de la Nation : je soutiens que cet jugement est manifestement injuste ; & c’est dans les pièces même produites par le sieur Morande que je trouve les preuve de l’iniquité du sieur Howarth.

1. La demoiselle Fry avait juré (10) le 7 Fév. 1777, que je lui devais la somme de 190 liv. sterling & au delà, pour argent prêté, avancé, payé & déboursé par le déposante pour mon usage, & aussi pour des marchandises, en effet vendues & livrées par la déposante, également pour mon usage.

Telle était la première demande sur laquelle la Demoiselle Fry m’avait fait arrêter.

Le Sieur Howarth était juge de la légitimité de cette demande. Je déniais la dette. Il fallait ou que la demoiselle Fry la prouvât, ou qu’elle succombât à cet égard aux dépens.

La demoiselle Fry ne prouvait pas la dette. Moi, j’établissais au contraire la preuve que la dette était fausse, & que la demoiselle Fry s’était parjurée.

Le Sieur Howart ne pouvait donc pas se dispenser de débouter à cet égard la demoiselle Fry de sa demande & de la condamner aux dépens, & aux dommages & intérêts résultants d’un emprisonnement vexatoire.

2. Deux jours après, la demoiselle Fry avait juré,(11) devant un juge à paix que j’étais magicien et que la Comtesse de Cagliostro était sorcière ; & le juge à paix avait eu la complaisance ou l’imbécillité de donner, sur un pareil affidavit, un warrant contre ma femme & moi. J’étais appelant de ce warrant en la cour du King’s-Bench, & cet appel était également renvoyé par-devant le Sieur Howarth.

Ce dernier ne pouvait s’empêcher, à cet égard de déclarer le warrant, & l’emprisonnement qui s’en jetait suivi, injurieux & vexatoire, & de condamner à cet égard la demoiselle Fry en tous les dépens, dommages et intérêts.

3. Enfin la demoiselle Fry avait juré (12) « que j’avais entre mes mains, ou que j’avais eu dernièrement en ma possession, plusieurs pièces de monnaie étrangère qu’on appelle sequins, appartenantes à la déposante, pour la valeur de 200 liv. sterling & au délà » ; & sur cet affidavit elle avait pris un writ, en vertu duquel elle m'avait fait arrêter de nouveau.

Le Sieur Howarth était également juge de ce dernier writ.

Quelque porté qu'il fût pour les intérêts de la demoiselle Fry, il ne put s'empêcher d'être frappé de l'invraisemblance du fait qu'elle & son témoin Broad attestaient sous la religion du serment.

Il leur demanda en premier lieu, où ils avaient trouvé les sequins qu'ils disaient avoir mis entre mes mains.

Broad répondit qu'il les avait achetés chez un marchand dont il avait oublié le nom.

Le Sieur Howarth lui observa qu'il fallait au moins 400 sequins pour valoir une somme de 200 liv. sterling, & qu'il n'était pas vraisemblable qu'un marchand en eût conservé une aussi grande quantité sans les mettre au creuset.

Broad répondit qu'en effet ce n'était pas le même marchand qui les avait tous fournis, mais qu'il avait été chez plus de quatre-vingts marchands pour completer cette quantité.

Interpellé de déclarer le nom d'un seul de ces quantre-vingts marchands, il déclara que cela lui était impossible parce qu’il avait oublié leur nom.

La demoiselle Fry prit alors la parole & dit que les 400 sequins avaient été portés chez elle par un Juif dont elle ignorait le nom et la demeure.

La contradiction de la demoiselle Fry avec son témoin, le silence qu’elle avait gardé sur l’histoire des 400 sequins, lors du premier writ par elle pris, & lors du serment par elle fait devant le juge à paix, & plus que tout cela, l’absurdité du fait par elle attestée, démontraient trop évidemment le parjure pour que l’arbitre put s’y méprendre : il réprimanda fortement la demoiselle Fry, & son témoin Broad.

La demoiselle Fry, confondue sur tous les points, prétendit que je devais lui rendre la boëte et le collier, dont elle avait fait présent à ma femme. Le sieur Howarth m’ayant fait demander ce que j’avais à dire sur cette nouvelle prétention je répondis « que je savais parfaitement que j’étais le maître de garder la boëte & le collier, soit parce qu’ils avaient été donnée à la Comtesse, soit parce que la demoiselle Fry me devait, pour argent prêté le double et le triple de la valeur de ces deux objets ; mais que je ne voulais pas user du droit que j’avais de les retenir et qu je consentais à les lui rendre, ainsi que je lui avais toujours offert.» (13) C’est ainsi que se termina la séance.

Le parti que le sieur Howarth devait prendre, dans une pareille circonstance, & celui que tout autre arbitre aurait pris à sa place, était de me condamner, de mon consentement & suivant mes offres, à rendre la boëte et le collier, de débouter au surplus la demoiselle Fry de toutes ses demandes, & de la condamner à tous les dépenses, & en mes dommages & intérêts soufferts ou à souffrir, sauf à moi, si bon me semblait, de la poursuivre comme parjure.

Que fait au contraire le sieur Howarth ? (14) Il affecte de ne prononcer, ni sur le writ du 7 Février, en vertu duquel j’avais été arrêté comme débiteur de 190 liv. sterling, pour argent prêté, ni sur le warrant du 9 Février, en vertu duquel ma femme et moi avions été arrêtés comme magiciens, ni enfin sur le writ du 24 Mai, en vertu duquel j’avais été arrêté comme rétentionnaire d’une quantité de sequins de la valeur de 200 liv. sterling. Il laisse de côté ces trois objets, qui formaient seuls la matière du procès soumis à sa décision, & il ne prononce que sur la restitution de la boëte & du collier, à laquelle j’avais consenti. Ce n’est pas tout ; cet arbitre a la coupable affectation de ne pas faire mention dans sa sentence, du consentement que j’avais donné dans le cours du procès ; & que j’avais réitéré, en sa présence, de rendre la boëte & le collier dont il s’agissait : il ordonne purement et simplement que je restituerai le collier & la boëte, & me condamne en tous les dépens envers la demoiselle Fry.

Je veux bien, par égard pour la mémoire du sieur Howarth, m’interdire toute espèce de réflexion sur les motifs qui ont pu le déterminer à rendre une pareille sentence. J’aurais même couvert cette aventure du voile le plus épais, si le sieur Morande ne m’avait pas mis, par un panégyrique déplacé, dans la nécessité de démontrer à la nation l’injustice du jugement arbitral rendu par le sieur Howarth.

Ce dernier ne donna pas sa sentence aussitôt qu’il l’aurait pu. Les grandes vacances survinrent ; & je n’ai appris qu’au mois de Novembre suivant la manière étrange dont il avait décidé l’affaire soumise à sa décision.

En attendant la publication de ce jugement, l’obligation que mes cautions avaient contractée subsistait toujours. Une d’entr’elles, le sieur Badioli, se repentit de l’engagement qu’il avait pris ; il vint chez moi le 9 Août me proposer une partie de promenade. J’accepte sans défiance : la voiture s’arrête devant un édifice que je ne connaissais pas ; c’était la prison du King’s Bench. Le sieur Badioli descend, je descends aussi : une porte s’ouvre, j’entre le premier : la porte se referme sur moi et l’on m’annonce, que je suis prisonnier et que mes cautions sont déchargées. (15)

Il y avait tout au plus un mois que j’etais en prison au King’s Bench, lorsque le hasard me procura la connaissance du sieur O’Reilly. Le recit que je lui fis de mes malheures le toucha vivement, & il me promit de metre tout en usage pour me procurer la liberté ; & il me tint parole. Ce fut à lui que je dus la connaissance de M. Sheridan, jeune avocat du premier mérite, qui voulut bien se charger de mes intérêts. Pour forcer mes adversaires à acepter de nouvelles cautions, il fallait que j’attendisse la fin des vacances. M. Sheridan résolut d’abréger le temps de ma captivité : il fut trouver Milord Mansfield, lui exposer les persecutions auxquelles j’avais été en butte ; & ce vénérable magistrat ne dédaigna pas d’employer sa médiation pour obliger le Procureur de la demoiselle Fry à recevoir les cautions que j’offrais.

Mes nouvelles cautions étant reçues, je me disposais à sortir du King’s-Bench, lorsque le Sieur Drusp, Maréchal de la prison, me notifia un écrou pour 30 liv. sterling, à la requête du Sieur Aylett, Procureur. Dans cet écrou j’étais désigné sous plusieurs noms, & notamment sous celui de Balsamo. J’appris alors que le Sieur Aylett, que je n’avais jamais vu, & qui selon toute apparence ne m’avait jamais vu non plus, avait juré que je lui devais 10 liv. sterling & au delà : il avait formé contre moi une demande en paiement de 30 liv. sterling pour de prétendus frais, qu’il disait lui être dus.

N’entendant rien à cette nouvelle intrigue, mais désirant de jouir de ma liberté, je demandai au Maréchal ce que je devais faire. Il me répondit qu’il prendrait sur lui de me laisser sortir, si je déposais entre ses mains la somme de 30 liv. sterling : je lui repliquai que le lendemain je lui enverrais la somme et le priai en attendant de garder en nantissement pour environ 50 liv. sterl. d’argenterie. C’est ainsi que je sortis du King’s-Bench, après six ou sept semaines de captivité.

Le lendemain j’envoyai les 30 liv. sterling pour dégager mon argenterie, mais il n’était plus temps. Le Maréchal de King’s-Bench déclara que le Sieur Aylett s’en etait emparé. Le Sieur Aylett dénia le fait ; & il me fut impossible de savoir ce que mon argenterie était devenue.

Je ne dois pas oublier une anecdote qui m’arriva pendant le temps de mon sejour au King’s-Bench. Les fenêtres de mon appartement donnaient sur les dehors de la prison. Un jour que je m’amusais à regarder les passants, j’aperçus Scott, qui voyageait avec la demoiselle Fry dans un cabriolet ouvert : ils me reconnurent, & s’arrêtèrent quelque temps à me considérer. Tout à coup Scott tire de sa poche la boëte d’or qu’il m’avait volé, & dont la forme était très reconnaissable ; il l’élève en l’air, la tourne & la retourne entre ses doigts, & me la montre avec un rire moqueur. Les Sieurs O’Reilly, Bristol, Sheridan & Vitellini, témoins de cette bravade, descendirent le plus vite qu’ils purent pour faire arrêter mon voleur ; mais il fit prendre le galop à son cheval, & il leur fut impossible de l’atteindre.

Enfin le temps des vacances etant expiré, le Sieur Howarth me fit notifier la sentence qu’il avait rendu contre moi. L’indignation qu’excita dans mon âme cette injustice atroce, me rendit injuste moi-même ; j’attribuais à toute la Nation la faute de quelques individus ; & je résolus de fuir pour jamais un pays où l’on méconnaissait ainsi les droits de la justice, de la reconnaissance et de l’hospitalité.

En vain mes amis me pressèrent-ils d'interjetter appel du jugement inique de M. Howarth, de faire un procès en parjure au Procureur Aylett, un autre en escroquerie au Maréchal de King's-Bench ; & de faire punir comme ils méritaient la Demoiselle Fry, Scott, Raynold , & le faux temoin Broad. Je ne voulus rien entendre : j’abandonnai toutes mes prétentions, trop heureux qu’on voulut bien me laisser partir. Je payais aveuglement tout ce qu’on me demanda, & je partis enfin ; n’emportant avec moi que cinquante guinées & quelques bijoux, seuls débris de la fortune que j’avais apportée en Angleterre quelques mois auparavant.

La boëte & le manuscrit que Scott m’avaient volés, étaient de toutes mes pertes celles que je regrettais le plus. Je laissai au sieur O’Reilly une procuration apparente à l’effet de le poursuivre jusqu’à condamnation définitive, & une seconde procuration secrette pour tâcher de ravoir la boëte & le manuscrit à quelque prix que ce fut.

Mes cinquantes guinés me conduisirent jussqu’a Bruxelles, où la Providence m’attendait pour relever l’edifice de ma fortune. Dè là je recommençai à parcourir l’Europe, changeant souvent de nom, mais me montrant partout sous les dehors d’un voyageur opulent : je repris définitivement celui de Cagliostro, que j’ai porté succesivement en Courlande, en Russie, en Pologne et en France.

J’avais entièrement perdu de vue l’affaire que j’avais à Londres, lorsque je reçus à Strasbourg une lettre du Sieur O’Reilly. Il me marquait que Scott etait en prison ; que les preuves du vol etant complettes, il serait nécessairement pendu si l’affaire etait jugée : que dans ces circonstances il lui avait offert la liberté, avec cinq cents guinées, pour obtenir de lui la restitution de la boëte & du manuscrit ; mais Scott lui avait declaré, que quelques chose qui pût arriver, il ne rendrait ni l’un, ni l’autre. Le Sieur O’reilly me marquait dans cette letre, que la plus grande partie de mes persécuteurs avait fini misérablement, & finissait par me demander mes dernières volontés relativement à Scott. Je lui répondis à cet égard, que je ne voulais pas être la cause de la mort d’un homme, & que je désirais que l’affaire se terminât à l’amiable.

Le sieur O’Reilly fit en conséquence un arrangement avec Scott, par lequel je me désistais de l’accusation intentée contre lui, & consentais à son élargissement. Scott, de son côté, renonçait à toute espèce de réparation et de dédommagement : il paya les dépens, & tout fut terminé.

Transiger ainsi sur une accusation capitale, n'annonçait pas dans l'accusé une confiance bien grande dans son innocence ; & si le Sr. Morande, qui envenime tout ce qui passe par ses mains, prétend trouver dans cet acte la preuve d’une accusation calomnieuse plutôt que celle d’un pardon généreux, je me flatte qu’il sera seul de son avis.

Quoi qu’il en soit, après avoir exercé pendant quatre ans la médecine en France avec un succès qui, j’ose le dire, n’a jamais eu d’exemple, fatigué par les criailleries éternelles des médecins, je leur abandonnai le champ de bataille.

Concentré à Paris dans le cercle étroit d’une société choisie, j’avais enfin trouvé dans le sein de la retraite et de l’amitié le calme & le bonheur. Je me flattais de vivre & de mourir ignoré ; lorsque la plus étrange & la plus cruelle des aventures fixant plus que jamais sur moi les regards de l’Europe, m’a fait souvenir que j’étais voué par mon étoile à l’infortune et à la célébrité.

Opprimé par l’autorité, entaché par la loi, flétri dans l’opinion, il a bien fallu que j’élevasse la voix pour ma défense : mais ce ne fut qu’à regret, & après avoir longtemps résisté aux instances de mon défenseur, que je consentis à laisser insérer dans mon mémoire quelques-unes des aventures singulières dont ma vie a été semée.

Quelque insuffisant, quelque imparfait que pût être un récit de cette nature, il appela sur moi l’intérêt général : on me plaignit, on pleura sur mon sort, on détesta mes persécuteurs. Leur haine, refrénée un instant par le premier tribunal de la nation, n’en devint que plus envenimée. On sait tout le mal qu’ils m’ont fait. Que Dieu le leur pardonne ainsi que moi ! Mais en me calomniant, en dénaturant mes actions les plus simples, en soudoyant, pour tromper le public, des écrivains périodiques dont j’ai dédaigne d’acheter le suffrage, ils m’ont mis dans la nécessité de désabuser des lecteurs honnêtes, & de publier de mon vivant quelques anecdotes que j’aurais désiré ne rendre publiques qu’après ma mort...lire la suite


 (1)  Elle était sœur de la demoiselle Fry, dont je parlerai ci-après.

(2)  Voyez dans le manuscrit de Vitellini, feuille onze. Le plan de la disposition de l’appartement y est dessiné.

(3)  La Demoiselle Fry était entrée dans la maison en même temps que les arrêteurs ; mais elle était restée au haut de l’escalier.

(4)  Le Shérif avait en effet un délégué qui s’appelait Raynold ; mais c’était un autre que le Procureur.

(5) C’est la même dont j’ai parlé dans mon premier Mémoire. Le Sieur Morande prétend que je l’ai acheté à Cadix & que j’en dois encore la valeur au marchand qui me l’a fournie. Il faut convenir, si cela est, que jamais créancier n’a été plus confiant & plus patient.

(6) Vitellini assure dans son journal, que ces prétendus prisonniers étaient des personnages appostés, & que c’est le sieur Saunders qui a profité du prix de leur délivrance.

(7) Le Sieur Shannon, chymiste, demeure ...

(8) Il assure que j’étais logé chez Saunders à raison de 4 schelling par semaine, que je n’y faisais qu’un seul repas par jour à raison de 18 sols etc,

(9) Il était l’intime ami de Saunders. Lorsque je fus arrêté la première fois, le sieur Priddle étant venu dîner chez son ami, ce dernier me vanta ses talents et sa probité et me détermina à le prendre pour Procureur. L’intimité de Saunders & de Priddle est une clef qui peut servir à expliquer la conduite que ce Procureur a tenue à mon égard.

(10) Voyez le Courrier de l’Europe, page 337, colonne 2

(11) Voyez le Courrier de l’Europe, page 338. le sieur Morande, en parlant de ce warrant a substitué le terme escroc à celui de magicien.

(12) Voyez le Courrier de l'Europe, page 240.

(13) Le sieur Morande convient, page 238 qu’en effet j’avais fait cette offre à la demoiselle Fry dès le premier jour du procès.

(14) Voyez le Courier de l’Europe, pages 249 et 250

(15) Les cautions du corps sont déchargées de toutes sortes d’obligations en représentant le défendant à la justice ou en le constituant prisonnier.