Elisa von der Recke et le pourquoi du pourquoi

Elisabeth Charlotte Constanzia von der Recke est née le 20 mai 1756 à Schönberg en Courlande, duché situé au nord de l'Europe au carrefour de trois grands pouvoirs de l'époque la Russie, la Prusse et la Pologne. Son père, le comte Friedrich von Medem, descendait d’une famille d’origine saxonne polonaise.  Un de ses aïeuls, Konrad von Medem, chevalier de l'Ordre Teutonique avait construit en 1272 la capitale de la Courlande, Mitau. Sa mère, Louise Dorothea von Korff descendait elle aussi d'une famille noble et influente (dont faisait partie notamment le chancelier von Korff, qui s’était acharné contre Cagliostro à Königsberg). Du mariage entre  Friedrich von Medem et Louise Dorothea von Korff il y eut deux enfants : Jean Friedrich (Fritz) et Elisa.

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La mère d'Elisa meurt en 1758, lorsqu'Elisa avait 2 ans. Le comte von Medem fit un second mariage avec Louise Charlotte von Manteufell. Il eut avec elle deux enfants: Anna Charlotta Dorothea von Medem, née en 1761 et Cristoph Johann Friedrich von Medem, né en 1763 . Louise Charlotte von Manteufell meurt en 1763 et le comte von Medem se remarie une troisième fois.

Après la mort de sa mère, Elisa est elevée par sa grand-mère. Elle donnera dans son Journal les détails de cette difficile période de sa vie, qui l'a sans doute marquée. A lâge de 11 ans, la troisième femme de son père lui permet de rejoindre la maison de son père et prend en charge son éducation.

En 1771, à 17 ans, Elisa épouse un des neveux de sa belle-mère, le comte Georg Peter Magnus von der Recke, membre  de la Chambre courlandaise. Le mariage est un grand échec. Le caractère grossier et violent de cet homme ne correspond pas au caractère d’Elisa, qui est une intellectuelle et aime rêver.  Ils ont un enfant qui meurt en 1777, à l'âge de 3 ans.

A part cette perte et les problèmes de son ménage, un autre triste événement bouleverse la vie d’Elisa en 1778. Son frère, Fritz, est mort à Strasbourg, où il poursuivait ses études. Le frére et la soeur étaient très liés, ils entretenaient une correspondance suivie et partageaiten la même passion pour la mystique et l’occulte, Jean Friedrich étant grand admirateur de Pythagore. 

Extrêmement troublée par la mort de son frère, Elisa se retire à la campagne et s’y dédie dans un isolement quasi total, à la lecture à l’écriture.  Elle s'intéresse surtout à la litterature sentimentale  (Empfindsamkeit): Wieland, Gellert, Young, Hartmann.  Elle compose ses premières poésies religieuses, dont quelques unes ont été mises sur la musique par le compositeur Johann Adam Hiller. Elle a une correspondance suivie avec les personnalités que son frère avait connues à Strasbourg. Parmi eux, Lavater et le poète Laurent Blessig. En 1776 elle se sépare définitivement de son mari, mais le divorce sera officiel en 1781. Elle est de retour à Mitau et habite la maison de ses parents, villa Medem.

 

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Elle rencontre Cagliostro, en 1779, époque où elle est préoccupée jusqu’à l’obsession de communiquer avec l’esprit de son frère, Jean Friedrich.

Elle nous laisse un document précieux sur le séjour fait par Cagliostro à Mitau, publié en 1787 sous le titre «Nachricht von des berüchtigten Cagliostro Aufenthalte in Mitau im Jahre 1779 und von dessen dortigen magischen Operationen» (Sur le séjour du célèbre Cagliostro à Mitau en 1779 et les opérations magiques qu’il y avait faites).

Le 29 mars 1779 Cagliostro avait fondé à  Mitau une loge égyptienne mixte, dont faisaient partie le père d’Elisa – le comte de Medem, son frère – le maréchal von Medem, le chambellan von Howen, mais aussi Elisa, sa tante – l’épouse du maréchal et sa cousine, Louise qui partageaient ses préoccupations mystiques. L’ouvrage contient les notes du journal d’Elisa sur les rencontres et les cours que Cagliostro avait donné en ce cercle fermé.

Hélas, Elisa publiera ces notes personnelles à la demande des ennemis de Cagliostro, après l’Affaire du collier. A ce but, on lui avait demandé d’ajouter aux premières impressions, qui n’étaient en rien compromettantes, des observations qui parfois font inverser totalement leur signification.

Avant de partir à Saint Pétersbourg, Cagliostro, qui aimait et estimait beaucoup Elisa, l’avait pourtant averti : « Méfiez vous lorsque je ne serai plus là, de vouloir toujours rechercher le pourquoi du pourquoi ! » Lors de la dernière réunion avec ses disciples de Mitau, il les avait annoncé qu’un d’entre eux le trahira. Immédiatement après avoir prononcé ses mots, il avait invité Elisa à venir à côté de lui.  

Par suite, Elisa entrera en contact avec beaucoup de rationalistes allemands et elle s'éloignera de la voie mystique. Peu après le départ de Cagliostro, le 6 novembre 1779, sa belle sœur, Anna Charlotta Dorothea de Medem deviendra par mariage avec Peter von Biren, Duchesse de Courlande et Sémigalle. Le 28 mars 1795 le duché de Courlande, qui occupait une place stratégique entre la Russie, l’Allemagne et la Pologne cesse d’exister et devient territoire de l’empire russe. Peter von Biren abdique en faveur de l’impératrice Ecaterine  II de Russie.  Elisa, accompagnera sa belle sœur Dorothea dans ses missions diplomatiques à Berlin, Varsovie, Karlovy Vary et Saint Pétérsbourg. Après la mort de Peter von Biren, la belle Dorothea s’établit à Paris et fait un second mariage avec Talleyrand.

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Elisa entre ainsi en contact avec beaucoup de personnalités de l’époque, notamment Goethe et Schiller. Elle rencontre le poète Christoph August Tiedge, qui devient son compagnon. Elle rencontre personnellement l'impératrice Ecaterine II, le tsar Alexandre I er, Frederick William III de Prusse et Napoléon Bonaparte.

 Pendant l’Affaire du collier, en 1786 elle lit les pamphlets ecrits contre Cagliostro: Cagliostro démasqué à Varsovie de Moszinski, la lettre écrite de Berlin par Mirabeau, Les Mémoires authentiques, la Lettre d’une garde du roi,  etc. Laurent Blessig la tenait informée de tous les  rumeurs qui circulaient sur le sujet.

Mais ce fut surtout la rencontre avec Friederich Nicholai à Berlin qui la tourna définitivement contre Cagliostro. Rationaliste acharné et membre des Illuminés de Bavière (comme Mirabeau, Goethe et d’autres qui ont participé intensément à cette campagne contre Cagliostro), Nicholai avait la plus grande maison éditrice de Berlin. Dans ce cercle, elle se laissa convaincre à publier au début une note hostile à Cagliostro. Cette note parut dans le journal  Berliner Monatschrift en mai 1786, moment du dénouement de l’Affaire du  collier.

Informé, Cagliostro qui se trouvait à l'époque à Londres, a du mal à croire à l'autheticité de cette lettre. Il en fait mention dans sa Lettre au peuple anglais:

"Le Sieur Morande assure qu'il existe, dans le Journal de Berlin, du mois de Mai dernier, un lettre de la Comtesse de Recke née de Meden, qui m'accuse d'avoir tenté, pendant mon séjour en Courlande de lui persuader, à l'aide d'une supercherie, que j'avais fait paraître devant ses yeux l'ombre de son frère. REPONSE. – Cette lettre, si elle existe, est très certainement une lettre apocryphe, composée par quelques faussaires sous le nom d'une Dame respectable à toutes sortes d'égards. J'ai en ma possesion une lettre qu'elle m'a écrite depuis mon départ de Courlande, & dans laquelle elle me prodigue les témoignages les plus touchants & les moins équivoques de son affection, de son estime, de ses regrets , j'irais plus loin, de son respect pour moi. Cette lettre, que je garde précieusement, sera rendue publique, si Madame la Comtesse de Recken me permet de la livrer à l'impression, ou si elle me met dans la necessité de le faire, par un désaveu, auquel je ne puis, ni ne dois m'attendre."
 
Mais la lettre existe, et Elisa ira même plus loin en publiant avec l'aide de Nicholai son ouvrage sur le séjour de Cagliostro à Mitau.

Elle parlera de nouveau de Cagliostro lors de son voyage à Rome en 1804, à l'occasion duquel elle visitera le château Saint Ange.