Visite de Mme von Recke à Rome

Le 7 décembre 1805

Le château Saint-Ange est un des monumens de l'antiquité qui ont subi de grands changements. L'empereur Adrien qui avait deployé dans sa villa de Tivoli toutes les inventions du luxe et de la magnificence la plus recherchée, voulait aussi que son tombeau surpassât en splendeur tous les autres mausolées. Il fit élever le sien au-délà du Tibre, là où fleurissaient jadis les jardins de Domitien, et vis-à-vis du tombeau d'Auguste, sur un grand espace carré. Il y fit construire un bâtiment rond de deux rangs des plus belles colonnes ; le sommet en fut couronné par une pomme de pin colossale, en bronze qui devait renfermer les cendres de l'empereur, et qu'on peut voir encore à présent dans les jardins du Vatican. L'empereur Honorius transforma d'abord ce mausolée en une forteresse. Les soldats romains, qui lors de l'invasion des Goths s'y étaient retranchés, anéantirent ces superbes productions des arts ; les statues et les colonnes furent brisées et lancées comme des pierres brutes sur les assiégeans. Les papes Boniface XI et Urbain VIII, qui avaient aussi fait fortfier cette place, lui donnèrent la forme qu'elle a à présent avec le nom de Château Saint Ange, d'après une petite église voisine du même nom. Ce bâtiment se présente ferme comme un roc, inaccessible à la destruction , il inspire le respect et la vénération. Il y a un commandant qui y demeure, et un détachement des gardes du pape occupe le bas, le reste du château sert à des prisons d'état.

Nous montâmes jusqu'à l'ange de bronze placé sur la cîme, un glaive à la main ; de cette élévation nous regardâmes la chaîne des montagnes. Le vieux Soracte léve sa tête vénérable au-dessus des autres monts ; elle est recourbée en forme decroissant. La ville de Rome et le Tibre qui la traverse en serpentant, étaient à nos pieds. Le pont sur lequel on passe pour arriver au château de Saint-Ange, vu de cette hauteur, présente un bel aspect ; il paraît léger malgré les lourdes statues qui le chargent plus qu'elle ne le décorent. Il fut construit par Adrien, et nommé alors Pons Aelius ; il est long de deux cents pieds et repose sur cinq arcades. Le pape Nicolas V le répara, et Clément IX y fit poser dix statutes colossales de marbre blanc, qui répresentent des anges ; chacun tient à la main l'un des instrumns de la Passion du Sauveur.

Nous retournâmes dans l'intérieur du grand bâtiment, nous passâmes par une salle sur le parquet de laquelle est une de ces affreuses trapes nommées oubliettes, par où l'on précipitait ceux dont on voulait se défaire secrétement. Un frisson d'horreur me saisit ! Je ne peux imaginer aucun cas qui justifie une exécution clandestine : la loi qui condamne, si elle est juste, doit être prononcée à haute voix.

Presque toutes les prisons étaient pleines : on ne put nous en montrer que très peu de vides ; malheureusement celle où Caglistro avait été renfermé, n'était pas du nombre de celles-là. On dit que les murs de sa prison sont remplis de figures hiéroglyphiques et de sentences mystiques. J'aurais voulu revoir, s'il m'avait été permis, ces caractères qui m'étaient si bien connus, dont le déchiffrement fut autrefois si souvent l'objet de ma méditation. Voilà donc quel fut le sort de l'homme, qui d'après des plans enveloppés et obscurs, s'annonça comme un médiateur consacré entre le monde spirituel et le monde corporel, qui expia dans une obscure prison, l'obéissance qu'il avait vouée à des supérieurs qui le rejetèrent, lorsque, par malheur il leur fut devenu inutile pour le but qu'ils se proposaient.

Ils sont passés ces jours où il tendit des pièges à ma jeunesse ; mon esprit innocent, mais exalté, ayant du penchant vers le mysticisme, était passioné pour tout ce qui est bon, et faisait des efforts pour atteindre au sublime. Cagliostro s'empera de cette tendance de mes sentimens, et il s'en servit pour me faire errer quelque temps dans le cercle décevant de ses fourberies.

Je me souviens encore avec quelle ferveur je faisais mes prières, avec quelle dévotion je répetais les mots mystiques qu'il m'avait prescrits, avec quel saint frissonement je contemplais les lettres J.H.S., avec une croix au-dessus, qu'il me représentait comme le sceau du secret par lequel je devais être initiée, et mise à même de converser avec des esprits supérieurs ; mais ma simple piété que plusieurs des actions de l'adepte devaient scandaliser, fit naître en moi quelques soupçons, et les desseins qu'il avait sur moi, ne purent réussir que jusqu'à un certain point. Je priai Dieu ardemment de m'eclairer et de me réveler le secret de ces trois mots, Hélion, Mélion, Tetragrammaton, et Dieu m'accorda, non ce pourquoi je l'avais prié, mais la connaissance de la verité exprimée, dans ces paroles du sage Nathan, il est plus aisé d'exagérer le sentiment de la pieté, que de bien faire. Mais j'ai exposé tout ce qui regarde cette époque de ma vie dans un ecrit précédent, et si cette confession sincère a eu quelque influence sur le sort de Cagliostro, mon repos n'en est point troublé et ma conscience m'assure que je n'ai pu agir autrement.

Occupée de ces souvenirs et de ces sentimens, j'étais devant la porte de la prison d'où il chercha à s'echapper par un crime affreux, qu'on se rappelle sans doute ; il feignit d'être malade et demanda un capucin pour se confesser. Sa demande lui fut accordée, mais à peine Cagliostro eut-il commencé sa confession avec une voix faible, qu'il se leva brusquement, se jeta sur le prêtre, et chercha à l'etrangler pour s'emparer ensuite de ses habits et se sauver sous ce déguisement : le capucin put s'echapper de ses mains, et il appela la garde. Après cette tentative, Cagliostro fut transferé à Civita Vecchia, dans une prison plus forte, où il mourut quelques mois après.

Un témoin oculaire, homme digne de foi, me raconta que lors de l'arrestation du prétendu magicien et de son transport au château Saint-Ange, le peuple, croyant fermement à son pouvoir magique, tremblait qu'il n'arrivât quelque malheur à Rome. Le bourreau qui avait l'ordre de brûler les écrits magiques, de casser l'epéée enchantée1, avait touché tout cet appareil avec une terreur visible, et l'avait jeté aux flammes, le visage détourné, et comme un homme qui cherche à s'enfuir.


Voyage en Allemagne, dans le Tyrol et en Italie pendant les années 1804, 1805 et 1806, par Mme de la Recke, née comtesse de Médem, traduit de l'allemand par Mme la baronne de Montlieu,  II-ème volume, Paris, 1819


1 Cagliostro prétendait avoir reçu l'épée enchantée de ses supérierus, pour dompter et châtier les mauvais esprits, et appeler les bons génies destinés à son service ; en même temps il prévenait sur le danger de s'adresser aux magiciens noirs qui conjuraient les esprits au moyent de la fumée, et qui sont les prêtres de la magie noire qui met en relation avec les démons, etc.