Ramond de Carbonnières et la chronique des miracles

Ramond de Carbonnières a connu Cagliostro à Strasbourg, en 1781, l'époque où il était le secrétaire du cardinal de Rohan.

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Louis François Élisabeth Ramond, baron de Carbonnières était né à Strasbourg le 4 janvier 1755. Il était fils de Pierre-Bernard Ramond (1715-1796), trésorier de guerre, et de Reine-Rosalie Eisentraut (1732-1762). Il avait un frère, Etienne et une sœur Rosalie [1].

Il finit ses études en droit et devient avocat, mais il est aussi passionné par la littérature, la montagne, la physique, la chimie, la linguistique et la botanique.

En 1777 il publie son premier ouvrage littéraire, Les Dernières Aventures du jeune d’Olban [2], écrit suite à une déception amoureuse sous l’influence des Souffrances du jeune Werther de Goethe.

Après un voyage en Suisse il devient l’ami du poète Reinhold Lenz [3]. Il y connaît également le physionomiste Johann Kaspar Lavater.

En 1778 il publie des poésies, Élégies amoureuses et en 1779 il se rend à Paris où publie un troisième ouvrage, La Guerre d’Alsace pendant le Grand Schisme d’Occident, épopée romantique et historique. Mais il n’y rencontre pas l’accueil qu’il espérait et décide de retourner à Strasbourg où il se met au service du Cardinal de Rohan. Grâce à ses talents pour l’écriture il devient le secrétaire personnel du Cardinal.

Pendant l’Affaire du collier il joue un rôle important dans le procès. En fait, c’est lui qui découvre à Londres les traces du collier, dépecé et vendu par le mari de Jeanne de la Motte. Cela devient une des preuves le plus importantes en faveur du cardinal.

L’abée Georgel, l’autre secrétaire du cardinal, nous a laissé un portrait du jeune Ramond :

«Il fallait tirer des bijoutiers de Londres des éclaircissements sur la vente des diamants du collier, il était essentiel à nos intérêts d’avoir à cet effet un homme actif, adroit et intelligent, qui bien dévoué à Monsieur le Cardinal, sut la langue anglaise, eut le talent de gagner la confiance de McDermott[4]  et de se procurer des joailliers d’Angleterre des preuves légales de la vente du collier par Monsieur de La Motte et pour son compte. Je trouvais toutes ces qualités réunies dans le jeune Ramond de Carbonnières, secrétaire du prince.

Il possédait toute la confiance du Cardinal et il l’aurait mérité, si, à l’exemple de Son Eminence, il n’avait donné tête baissée dans les dangereuses rêveries de Cagliostro. Il fallait que cet enthousiaste eut un philtre moral bien efficace pour produire, dans l’imagination et la volonté de tous ses initiés, ce dévouement aveugle qu’il était difficile d’allier avec les rares qualités de leur esprit.

Ce secrétaire était doué de grands talents, ses connaissances étaient étendues, ses conceptions vives et rapides, il écrivait avec force et beaucoup de grâces : Monsieur le Cardinal, avant que Cagliostro ne vint s’établir à Paris, l’avait placé près de cet empirique, pour être l’agent et l’intermédiaire d’une correspondance très active et très suivie. Il passait pour l’intime confident de tous les secrets de son maître. Une chose qui surprit Monsieur le Cardinal lui-même, c’est que Madame de La Motte qui eut des rapports intimes avec le confident, pour les affaires du Prince, ne l’ait pas compromis comme le baron de Planta dans ses premières déclarations, ce qui le sauve de la Bastille.

Ses trop dangereuses liaisons avec Cagliostro et ma persuasion intime qu’il entretenait l’enthousiasme du prince pour ce jongleur, m’avaient totalement éloigné de lui et du baron de Planta. Il partit pour Londres muni d’instructions nécessaires à ses démarches, il eut été difficile de remplir cette mission avec plus d’intelligence et de succès.»

Mémoires de l'Abée Georgel


Ramond de Carbonnières était assez proche de Cagliostro pour que celui-ci lui confie la délicate mission de lui chercher, et louer en son nom, une maison à Paris en 1785. Cagliostro déclare :


« J'ai prié Monsieur de Carbonnières de passer ce contrat (pour louer la maison de la Rue St Claude à Paris), n'en ayant jamais fait moi-même dans aucune partie du monde ; c'est pour ce motif que j'ai prié Monsieur de Carbonnières faire les arrangements et les marchés nécessaires, tant pour la Maison que pour le tapissier, la voiture, etc. De temps en temps, je lui fournissais l'argent nécessaire pour payer ces différents objets, dont il me donnait ensuite les reçus. »

Interrogatoire de Cagliostro 


Plus de détails sur sa relation avec Cagliostro sont connus grâce aux fragments de ses carnets, découvertes dans les archives de son petit-fils, le baron Paul Ramond et publié en 1912.

Ce sont des notes recueillies dans les quelques carnets de poche de Ramond qui n’ont pas été enlevés en 1814, avec ses autres manuscrits, par les cosaques qui ont attaqué sa maison. Mais ces carnets, comme d’autres notes concernant Cagliostro, ont été volontairement mutilés par Carbonnières. Il nous ne reste que des fragments :


«Août 1781. Cagliostro, qui était à Strasbourg, vint à Saverne et débuta le 8 par l’opération de la transmutation. De 6 onces de mercure il fit 5 onces 6 gros et demi d’un métal qu’il nous dit être partie or et partie argent. Je ne sais si le cardinal a fait analyser le culot. J’ai trouvé sa pesanteur spécifique de 13,782. Mais sans doute cette petite masse renfermait beaucoup de vacuoles.

22 Septembre 1781. Commencent les opérations maçonniques de Cagliostro où assistent le Cardinal, Straub et Barbier. A la fin de la loge on me reçoit apprenti du rite qu’on appelle égyptien. Le lendemain 23, loge du rite susdit. Lundi 24. On me mène à Strasbourg voir opérer la fille de Straub.

Mercredi 28 Novembre. Allé a franc étrier a Strasbourg avec Cagliostro qui était alors à Saverne. Assisté le jeudi 29 à une grande loge où il nous fut beaucoup parlé d’alchimie et on l’on promit monts et merveilles. Vendredi 30. Retour à Saverne.

Samedi 1er Décembre : Allé à Strasbourg pour assister le 3 à une loge.

Jeudi 6 Décembre : Revenu à Saverne.

Le 15 et le 17 Décembre deux loges allégoriques et mystiques avec l’intervention de la jeune fille du valet de chambre Berry. Voici à Saverne des merveilles d’un genre tout différent.

Vendredi 29 Juin 1782 . Parti pour Paris au sujet de la maladie du prince de Soubisse avec le comte de Cagliostro et M. de Mullenheim.

Mercredi 11 juillet. Parti de Coupvray pour Saverne avec M. de Mullenheim et Cagliostro seulement.  

Vendredi 13 Juillet. Arrivé à Saverne.

Jeudi 19 Juillet. Commence à travailler avec Cagliostro.

Le 16 mars 1783. Parti de Paris à 8 heures du soir pour porter à Bâle les lettres ministérielles au comte de Cagliostro. 19 Arrive à Bâle à 9 heures du matin. 21 Parti de Bâle et arrivé à Strasbourg chez le prêteur (?) avec les lettres. 25 Retour du comte à Strasbourg avec le baron de Planta et sa sœur.

Le lundi 24 Juillet 1783 nous allâmes jusqu'à Saint Louis au devant de Cagliostro qui devait arriver mais qui n’arriva pas.

Un Schreib-Kalender de Jacob Rosius (Bâle 1784) nous fournit les renseignements suivants :

Sur la feuille de garde, quelques notes : « courrier de Lyon à Strasbourg : arrivée à Strasbourg : lundi, jeudi, samedi ; départ de Strasbourg : mardi, jeudi, dimanche »

 Le 7 Janvier Straub et Barbier viennent nous voir à Riehen

Vendredi 5 Mars. Départ de Planta pour Paris.

Août

C’est vers le milieu de ce mois que le pauvre cardinal, les yeux fascinés par Mme la Motte crut avoir dans les bosquets de Versailles une entrevue avec la reine que représentait Mlle Oliva.

Nous partîmes, le cardinal et moi, pour Saverne le 26 à quatre heures du matin, nous y arrivâmes le 27 à sept heures du soir.

Le 20. J’allai à Strasbourg.

Le 5 Septembre. Allé avec Barbier joindre le cardinal à Mutzig.

Le 11 Octobre. Cagliostro part de Bordeaux où il était.

Le 29 Octobre. Nous sommes informés de son arrivée à Lyon par une lettre de Rey de Morande.

Jeudi 4 Novembre. Allé à Kingenthal porter à Straub une lettre du baron (Planta)

J’étais à Strasbourg avec Planta lorsqu’il fut décide que je me rendrais à Lyon, en conséquence nous allâmes tous trois le jeudi 25 souper avec le cardinal.

Nous revînmes à Strasbourg le lendemain 26 et je partis le même jour à sept heures du soir pour Lyon.

Arrivé le lundi 29 chez le comte (Cagliostro).

Le samedi 4 Décembre. Loge tenue par le comte où il décerne à Planta, absent, les pouvoirs d’apprenti.

Dimanche 26 Décembre. Grande loge d’installation des douze maîtres de Lyon.

Lundi 27 Décémbre. A quatre heures après midi, je repris la route de Paris où j’arrivai mercredi 29, à dix heures du soir. »

Publié par Jacques Reboul dans le journal Le Temps, no. 18657, 2 août 1912


Fin 1784 Carbonnières avait donc passé un mois à Lyon, avant que Cagliostro quitte cette ville, pour se rendre à Paris :

 

«Nous avons le plaisir de posséder depuis deux jours Monsieur de Carbonnières, partageant de tout mon cœur la joie que sa venue à causé à notre Maître», écrit Rey de Morande, le secrétaire de Cagliostro, qui deviendra aussi l’ami de Carbonnières.

« Je m’empresse Monsieur de vous faire mon bien sincère compliment, ainsi qu’à Madame Sarasin sur son heureux accouchement. Cette bonne nouvelle nous a causé une joie à Monsieur le Comte, Monsieur de Carbonnières et moi qui certainement vous aurait fait grand plaisir si vous en aviez pu être témoin.

Le cher Carbonnières nous a quitté hier à une heure apes midi. Son cabriolet étant ouvert et le temps excessivement rude, je crains beaucoup qu’il ne souffre du froid. La seule chose qui nous rassure c’est que la route de Paris qu’il a prise est superbe et que le beau route le dédommagera de la rigueur de la saison.»

Correspondance de Rey de Morande et Jacob Sarasin


Pendant dix ans, Ramond de Carbonnières avait vécu une belle histoire d’amour avec Ursule Rilliet, la sœur du baron de Planta. Leur amour avait débuté en 1783, lorsque Planta et Carbonnières avaient passé plusieurs mois dans le pavillon érigé d’après les indications de Cagliostro à Riehen. Ursule les accompagne.


Ursule meurt en 1793 à Vichy. Carbonnières se rend à la grotte de Gèdre qu’ils avaient visité ensemble en 1787. Il écrit :

«Je remontais lentement le chemin que j'avais descendu, et je cherchais à me rendre compte de la part que mon âme avait dans la sensation douce et voluptueuse que j'éprouvais. Il y a je ne sais quoi dans les parfums qui réveillent puissamment le souvenir du passé. L'odeur d'une violette rend à l'âme les jouissances de plusieurs printemps.»

Observations faites dans les Pyrénées


Après l’Affaire du collier, lorsque le cardinal de Rohan est envoyé en exile à la abbaye de la Chaise-Dieu, Ramond de Carbonnières l’accompagne en Auvergne. En juillet 1787 il découvre les Pyrénées, en accompagnant le Cardinal pour faire une cure à Barèges.

Il quitte le Cardinal en décembre 1788, lorsque celui-ci est autorisé à rentrer à Strasbourg.

Carbonnières se rend à Paris et  publie en 1789Observations faites dans les Pyrénées. Cet ouvrage sera considéré  par Henri Beraldi, l’historien du pyrénéisme, comme « l'acte de naissance des Pyrénées ».

En septembre 1791 il est élu député et se remarque comme un partisan de La Fayette. En 1794 il est obligé de fuir Paris et se réfugie dans les Pyrénées. Il est surveillé et arrêté comme « ennemi de la révolution ». Il passe sept mois en prison et échappe de peu la guillotine. Entre 1796 et 1800 il travaille comme professeur d'histoire naturelle à l'école centrale de Tarbes.  En 1800 il rentre à Paris et devint membre du Conseil Constitutionnel. Très apprécié par Napoleon Bonaparte il est nommé vice président du Corps legislatif, préfet du Puy du Dôme (en 1806) et député du Puy du Dôme (en 1815). Il meurt en 1827 à Paris. 


Ramond de Carbonnières est connu comme un de plus importants explorateurs des Pyrénées. Le 2 août 1787 il fait sa première ascension du Pic du Midi.

À partir de 1796, il se dédie en exclusivité à l’histoire naturelle et la botanique. Il répertorie plus de 800 espèces de plantes et constitue un herbier qui est toujours conservé au Musée d’Histoire naturelle de Bagnères-de-Bigorre.

Il découvre le Mont Perdu en 1802.

Une fleur porte son nom (Ramonda pyrenaica), de même qu’un sommet du massif du Mont Perdu (Soum-de-Ramond, 3260 m, dont il fu le premier à faire l’ascension en août 1802).

En 1865 une association est fondé en son mémoire,  La Société Ramond. 

Dusaulx ecrivait sur lui en 1796 : « Que sommes-nous auprès de ce hardi voyageur qui peint aussi grand que la nature ? Lui, c'est l'Aigle des Pyrénées ; nous n'en sommes que les tortues ».


Il continua de témoigner un grand respect à Cagliostro, même si il était très discret.


« Ce qui est certain, ce que Monsieur Ramond avouait, c’est qu’il prit rang au nombre des plus initiés du grand magicien, et qu’il devint dépositaire d’une partie de ses recettes et témoin de plusieurs de ses miracles. Il ne cachait pas même à ses amis qu’il avait vu ou qu’il croyait avoir vu des choses extraordinaires, mais lorsqu’on le pressait à ce sujet, il rompait la conversation et refusait de s’expliquer.»

Cuvier, Notice historique, cité par Denise Dalbian


Dans ses documents fut retrouvée une seule lettre que Cagliostro lui avait adressée. Malheureusement nous n’avons pas plus de détails sur le contexte dans lequel cette lettre avait été ecrite. (pour lire la lettre cliquez içi)

Ramond de Carbonnières avait réunit ses notes personnelles sur Cagliostro et des dessins (d’une rare beauté de ce que disaient ceux qui ont eu la chance de les voir). Mais un an avant sa mort, en 1826, il brûla de sa propre main ce document précieux, intitulé de manière suggestive La chronique des miracles. Il a motivé ainsi son geste:  

«J’ai craint qu’après sa mort quelque imagination inflammable ne vînt à extravaguer sur tout ce merveilleux, et que mon procès-verbal ne devînt l’évangile de quelque nouvelle religion : or, des religions de toutes couleurs nous en avons assez, ce me semble. » 

Cuvier, Notice historique, cité par Denise Dalbian


Ouvrages de Ramond de Carbonnières :

Liens :



[1]  Elle va épouser un médecin militaire, le docteur Borgella. Apres 1793 lorsque Ramond se retire dans les Pyrénées, elle suit son frère à Barèges. Carbonnières lui fait découvrir la montagne pendant des longues promenades équestres. En 1794 elle est enfermée pendant six jours dans la même prison où son frère passera sept mois. C’est là qu’elle connut son futur mari.

[2]  C’est de désespoir, suite à son amour pour Sophie Larcher (qui était mariée et qui lui a inspiré cet ouvrage) qu’il est parti en Suisse.

[3]   Jakob Michael Reinhold Lenz (1751-1792), poète et écrivain du courant Sturm und Drang, ami de Goethe.

[4]  Le 15 octobre 1785 l’abée McDermott prend contact avec les avocats du Cardinal et déclare avoir rencontré le comte de La Motte à Londres et que celui-ci avait en possession des diamants très grands, qu’il disait avoir reçu de la reine de France et par l’intermède du cardinal de Rohan. C’est lui qui indique les noms des joailliers anglais où le comte de La Motte essayait de vendre ces diamants.