Plus de quinze milles malades traités à Strasbourg

Je ne vous dis rien de ses cures merveilleuses ; il faudrait des volumes et tous les journaux vous en parleront. Vous saurez seulement que de plus de quinze milles malades qu’il a traité, ses ennemis les plus fortunés ne lui reprochent que trois morts, auxquels encore il n'a pas plus de part que moi...

Pardonnez-moi, Madame, si je m'arrête encore quelques moments sur cet homme inconcevable. Je sors de son audience : oh! que vous chéririez ce digne mortel, si vous l'eussiez vu, comme moi, courir de pauvre en pauvre, panser avec ardeur leurs blessures dégoûtantes, adoucir leurs maux, les consoler par l’espérance, leur dispenser ses remèdes, les combler de bienfaits, enfin les accabler de ses dons, sans autre but que celui de secourir l'humanité souffrante, & de jouir de l'inestimable douceur d'être sur terre limage de la divinité bienfaisante !

Représentez-vous, Madame, une salle immense, remplie de ces malheureuses créatures presque toutes privées de tout secours, & tendant vers le ciel leurs mains défaillantes, qu'elles avoient peine à soulever pour implorer la charité du Comte.

Il les écoute l'un après l'autre, n'oublie pas une de leurs paroles, sort pour quelques moments, rentre bientôt chargé d'une foule de remèdes, qu'il dispense à chacun de ces infortunés, en leur répétant ce qu'ils lui ont dit de leur maladie, & les assurant qu'ils seront bientôt guéris, s'ils veulent exécuter fidèlement ses ordonnances. Mais les remèdes seuls seraient insuffisants ; il leur faut du bouillon pour acquérir la force de les supporter : peu d'entre eux ont les moyens de s'en procurer ; la bourse du sensible Comte est partagée entre eux ; il semble qu'elle soit inépuisable.

Plus heureux de donner qu'eux de recevoir, sa joie se manifeste par sa sensibilité. Ces malheureux, pénétrés de reconnaissance, d'amour & de respect, se prosternent à ses pieds, embrassent ses genoux, l'appellent leur sauveur, leur père, leur dieu...Le bonhomme s'attendrit, les larmes coulent de ses yeux ; il voudrait les cacher, mais il n'en a pas la force ; il pleure, & l'assemblée fond en larmes, mais de ces larmes délicieuses qui sont la jouissance du cœur, & dont les charmes ne peuvent se concevoir, quand on n'a pas été assez heureux pour en verser de semblables.

Voilà une bien faible esquisse du spectacle enchanteur dont je viens de jouir, & qui se renouvelle trois fois chaque semaine.

Jean Benjamin de la Borde, Lettres sur la Suisse, Paris, 1783, Lettre II et III, Strasbourg, 17 juin 1781.