Témoignage de Jacob Sarasin : "Faire le bien pour le bien est son principe"

Vous voulez Monsieur, que je vous fasse un détail exact des maux compliqués, dont la main bienfaisante de M. le Comte de Cagliostro a si merveilleusement délivré ma femme ? C’est, dites-vous, pour le communiquer à une personne de haute distinction que désire en être instruite.

Je me prête de bien bon coeur à cette demande, d’autant plus que j’ai le plus vif désir de rendre, pour le bien de l’humanité, cette cure publique et je ne doute pas un instant que cette même personne qui souhaite de se satisfaire à ce sujet, ne veuille aussi prêter la main, afin que ce que je vais vous détailler, soit inséré tel quel dans une feuille publique.

J’écris en homme inexpert dans la langue française et avec la franchise et la simplicité d’un Suisse ; ainsi l’on voudra bien pardonner à mon style, s’il n’est ni élégant, ni fleuri, d’autant plus qu’il s’agit que de faits et que par conséquent la  vérité et la précision doivent être les seuls qualités requises dans cette narration.

Il y a huit ans que ma femme fut attaquée d’une fièvre bilieuses, qui a été la source et le commencement de tous ses maux, car depuis cette époque elle eut l’estomac dérangé ; une jaunisse qu’elle eut dans la suite prouva qu’elle avait toujours la bile dans le sang ; on fit nombre de remèdes pour cette incommodité, sans pouvoir jamais entièrement la déraciner ; peu a peu il se forma une douleur fixée dans le côté droit ; elle perdit le sommeil, les forces et la chaleur naturelle ; eut une amertume continuelle dans la bouche et des pertes d’appétit périodiques.

C’est dans cet état, qui allait toujours de mal en pis, qu’elle se mit, il y a trois ans entre les mains des médecins.

C’était à des personnes très experts dans l’art et qui de plus mirent tout l’intérêt de l’amitié dans leurs soins, qu’elle se confia; mais malgré cela et malgré les consultations qu’on prit de toute part chez l’étranger, ses diverses incommodités ne firent qu’empirer de jour en jour et dégénérèrent en maladie très sérieuse.

La douleur au côté devint très violent; les insomnies furent complètes de manière à ne laisser plus même une heure d’assoupissement, la pélisse et même le fac de pied devinrent nécessaires, même dans les plus grandes chaleurs ; une exténuation totale empêcha la malade de faire cent pas sans succomber au poids de son corps ; des pertes d’appétit périodiques ne lui laissaient rien avaler de solide, ni de liquide pendant plusieurs jours ; une soif terrible qui pendant quinze jours l’obligea à boire jusqu’à vingt huit bouteilles d’eau dans la journée, fit diversion à ces maux et il s’ensuivit une faiblesse qui l’empêcha de se lever de son lit pendant près de deux mois.

A peine relevée de cet état de langueur, des convulsions très violentes, dont son fils fut attaqué, firent tant d’effet sur elle, qu’elle eut elle-même des accès très violents et si forts que huit personnes purent à peine la retenir dans son lit.

Ces maux de nerfs qui l’ont tourmenté pendant dix huit mois avec toute la violence possible et qui ont pris toutes les formes et toutes les nuances imaginables alternaient habituellement avec ses autres maladies, de sorte qu’elle se trouvait régulièrement une fois par mois dans le cas de lutter avec la mort.

Tantôt c’était des accès de convulsions qui l’agitaient tellement qu’on croyait à tous moment la voir expirer ; d’autres fois une perte d’appétit de huit ou dix jours, pendant lequel elle ne pouvait avaler qu’avec peine trois cuillers d’eau dans les vingt quatre heures faisait trembler continuellement pour sa vie.

Dans tous ces moments de souffrance et d’angoisse l’Art ne pouvait rien sur elle et bien souvent on en pouvait pas même lui administrer des palliatifs ; il fallait tranquillement laisser le soin aux crises de la nature d’opérer un rétablissement éphémère qui laissait toujours durer la source du mal et une foule d’incommodités qui reproduisaient les mêmes maux toujours en augmentant.

C’est dans ce cruel état et fatiguée d’une vie si souffrante que ma femme, à qui toute la Science de ses médecins et des consultations ne pouvait plus rien proposer qui n’eut déjà fait un effet contraire, vint à Strasbourg implorer les secours généreux de M. le Comte de Cagliostro; il voulu bien céder à ses instances et entreprendre une cure qui devait lui coûter tant de soins et tant de peines.

Elle arriva ici à la fin d’avril et eut d’abord une perte d’appétit de cinq jours et un accès de maux de nerfs très violent. M. le Comte parvint d’avoir à la soulager de façon qu’au lieu que chez elle, ces accès se répétaient toujours pendant plusieurs jours, il n’en revint pas d’autre pour le moment; et toutes les fois que pas la suite ses passions hystériques reparaissaient ce ne fut jamais qu’un seul accès.

Il en fut de même pour les pertes d’appétit qui par les soins et les ordonnances de M. le Comte ne durèrent dans la suite jamais au delà de vingt quatre heures.

Après s’être ainsi rendu maître de la maladie et l’avoir pendant plusieurs mois fait diminuer en qualité et en quantité, M. le Comte, par la supériorité de son savoir et ses soins assidus et infatigables parvint à rendre a cette personne si souffrante une santé, dont elle n’avait plus l’idée et qu’elle n’osait plus espérer. Il commença d’abord par tranquilliser ses nerfs. De façon que les épreuves le plus rudes ne furent plus capables de les ébranler.

Ensuite il travailla avec le même succès sur le reste, ou pour mieux dire, sur le fond de la maladie, de façon que cette même personne, qui jusqu’ici n’avait, pour ainsi dire, point de sommeil, qui même, dans ses meilleurs intervalles, mangeait avec un dégoût extrême, qui n’avait plus la faculté de marcher que peu de pas, qui souffrait d’un froid très sensible dans les plus fortes chaleurs, dort maintenant ses sept à huit heures d’un sommeil non interrompu, attend avec impatience son dîner et souper, marche des heures entiers sans se fatiguer et a quitté les habits chauds et la pelisse au commencement des premiers fraîcheurs de l’automne; en un mot, elle jouit de sa meilleure santé et ne se souvient plus de ses maux que pour rendre grâces à Dieu et à son bienfaiteur de s‘en trouver délivrée.

Vous faire le détail, Monsieur de tous les soins et de toutes les attentions de M. le Comte de Cagliostro ce serait une chose superflue ; vous étés témoin oculaire, comme moi, de toutes les peines que cet illustre ami de l’humanité se donne pour le soulagement des souffrants et vous savez, comme moi que l’encens dont tant d’hommes sont avides, n’a pas d’appas pour lui. Faire le bien pour le bien est son principe et son coeur cherche sa récompense dans ses propres vertus.

Exprimer ma reconnaissance serait une chose trop difficile ; les paroles me manquent pour définir les sentiments de mon coeur ; d’ailleurs il faudrait vous parler encore de ce que notre cher Comte a fait pour rétablir mon fils et de ce que je lui dois personnellement pour ma prompte guérison d’une fièvre ardent, que m’avaient procuré les longues souffrances d’une épouse que j’aime plus que ma propre existence.

Je laisse aux âmes sensibles le plaisir de suppléer ici aux lacunes de ma plûme; la votre, Monsieur, est du nombre ; vous l’avez prouvé par toutes les attentions que vous avez eus à aider M. le Comte pour le rétablissement de notre bien être. Recevez en nos remerciements et les assurances de notre amitié autant qu’elle pourra avoir de prix pour vous. Donnez vous, s’il vous plait, la votre et persuadez vous de l’estime sincère avec laquelle j’ai l’honneur d’être.
 
Sarasin

Lettre de M. Sarasin, négociant de Bâle à M. Straub, Directeur de la Manufacture Royale des Armes blanches en Alsace, Strasbourg le 10 novembre 1781 parue dans le Journal de Paris, lundi, 31 décembre 1781