Rockhall, la maison de Cagliostro à Bienne

Cette maison a été habitée par Cagliostro pendant un an, du 29 juin 1787 jusqu’au 23 juillet 1788.

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Après avoir été innocenté dans le procès du collier par le Parlement de Paris, Cagliostro est expulsé injustement de France par ordre du Roi. Il part à Londres et continue les démarches juridiques pour récupérer les biens qui lui ont été volés  lors de son arrestation. Il indique comme responsables de ce pillage : le commissaire Chesnon, le gouverneur de la Bastille, de Launay et leur  chef, le ministre Breteuil. Le gouvernement français réagit vivement. On paie un journaliste à scandale pour discréditer Cagliostro dans les pages du Courrier de l’Europe, hebdomadaire qui apparaît en français à Londres.  Theveneau de Morande avait déjà été employé pour ce genre de missions et propage l’histoire de Joseph Balsamo, d’après les indications de la police française.

Etant de passage à Londres vers la fin de l’année 1786, l’écrivaine Sophie La Roche, amie de la famille Sarasin, rend visite à Cagliostro. Elle le trouve las et fatigué de  toutes ces persécutions. A son retour en Suisse elle en parle à ses amis Sarasin. Est-ce  Cagliostro qui demande à Sarasin de l'aider ?  Ou bien Sarasin qui lui propose de l’accueillir en Suisse ? Nous ne le savons pas, mais peu après cette visite, dès décembre 1786 Sarasin commence à lui chercher une maison en Suisse.


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Au début il s'oriente vers le choix possible de Neuchâtel. Pour faire la demande auprès du gouverneur  Beville il fait appel à un de ses amis de Bienne, le banneret Sigismond Wildermett. La réponse tarde à venir, comme témoigne une lettre du banneret datée 26 janvier 1787. Wildermett lui propose d’installer Cagliostro à Bienne :


« Je comprends que monsieur le comte doit s’impatienter d’apprendre le résultat de cette négociation, et qu’il désire quitter le plus tôt possible un pays, où il a été cruellement maltraité, par une bande de coquins, auxquels il a eu le malheur de s’abandonner.J’ai pensé depuis que nous traitons cette matière s’il ne vaudrait pas mieux que monsieur le comte vienne tout aisément ici à Bienne, pour y vivre quelques temps, toujours s’il pouvait s’y plaire, plutôt que de chercher une retraite à la Cour des Francs. Vu l’attachement de 3 ou 4 personnes d’ici, je lui garantirais plus de sûreté, plus de tranquillité que dans aucun pays en Europe, et cela n’est pas difficile à se procurer. Nous avons actuellement deux maisons vacants, l’une était celle qu’habitait feu mon Père, dans la ville, qui a 8 pièces, et toutes les commodités, une autre, hors de la ville, avec jardin, verger etc. mais qui aurait besoin de quelques réparations. De plus, la maison agréable de Rockhalt est à vendre ou à louer.

Voilà le logement qui ne manquerait pas. Tout dépend de la question, si au retour des grands théâtres du monde, où monsieur le comte a joué un rôle malheureusement trop célèbre, il pouvait se plaire dans une petite société, où l’on n’est ni savant ni magnifique, mais simple et gai. Pour ne rien faire au précipité monsieur le comte pouvait faire un essai ce printemps, et prendre ensuite le parti qui le conduirait le plus sûrement au but qu’il se propose.

Réfléchissez Monsieur avec Madame à cette idée, et si vous croyez qu’elle pourrait avoir suite, vous voudrez me permettre de la confier à mon frère et à deux autres personnes du gouvernement, afin de préparer les choses de manière que monsieur le comte n’éprouve ici que de sensations agréables, dont il a si grand besoin. »

 

La réponse du gouverneur Beville arrive enfin le 9 février. Wildermett l’envoie à Sarasin avec ses commentaires :

 

« Monsieur j’ai reçu enfin la réponse tant attendue de monsieur le gouverneur de Beville daté de Francfort sur l’Oder du 20 janv. Le contenu de cette lettre donne sans doute la liberté la plus entière à monsieur le comte de résider à Neuchâtel & lui assure la protection que donne à tout étranger la constitution & les lois de cet état, mais la Cour n’a voulu distinguer en rien monsieur le comte. Elle s’est contentée de ne pas l’éconduire, ce qui serait peut être arrivé sans la tournure que monsieur de Beville a donné à la chose, je présume par le passage dont la lettre se termine, qui vous frappera comme moi.

Enfin je vous envoie monsieur cette lettre en original afin que vous puissiez faire vos réflexions là dessus, vous priant de me la renvoyer en après. Ne pensez vous pas que des ménagements envers la France soient entré pour beaucoup dans cette résolution de la Cour ? Je ne puis lui assurer une autre cause, car autant qu’il m’est connu monsieur le comte n’a jamais fait aucunes affaires dans les états du Roi du Prusse et sa célébrité l’aurait fait recevoir à bras ouverts dans toute autre circonstance. Cette réponse la communiquerez vous en entier à monsieur le comte ? Ne lui ferait elle pas une certaine peine ? Quelle en sera la suite ? J’aurais souhaité que rien ne rendit désagréable pour monsieur le comte la perspective de vivre en ce pays ci ; quoique la Cour de Berlin se déclare favorable à cet égard elle n’accompagne pas cette promesse de ce ton poli qui invite à s’y livrer. Voilà en gros mes idées, j’attendrais la communication des vôtres pour les fixer.

Hier on m’a dit que l’on était en négociation pour la vente de la campagne de Rockhalt. L’on demande avec tout le mobilier  38 000 livres. Les meubles valent 16 000, entre frères, je ne trouve point le prix trop fort. Si monsieur le comte pouvait se plaire ici, cette maison lui conviendrait à tous égards. Mais il n’à point de temps à perdre, on va écrire à Nantes, la réponse décidera du marché.

Lettre de monsieur de Beville, gouverneur de Neufchâtel datée de Francfort sur l’Oder du 25 janvier 1787

Monsieur,

J’ai prévenu la Cour, en suite de la lettre du 29 décembre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, du désir qu’ont les amis de Monsieur le Comte de C de l’engager à séjourner à Neufchâtel & j’en ai eu pour résolution que le Roi lui permettra bien d’y établir son domicile et qu’il y jouira de toute le protection ordinaire que donnent à tout étranger la Constitution & les Loix de cet état, mais que la Cour ne peut lui rien promettre outre les voies ordinaires de la justice & des Loix. Je pense même que la Cour verrait tout aussi volontiers que Monsieur le Comte ne vint point à Neufchâtel. J’ai l’honneur d’être avec une considération parfaite

Votre très humble & très obeissant serviteur

Signé de Beville »


Suite à cette réponse, Cagliostro décide de s’installer à Bienne. Wildermett fait une description de la propriété à Sarasin, dans une lettre du 23 février 1787. Tout laisse à penser qu’au début Cagliostro (ou Sarasin) pensait acheter la propriété :

 

« La campagne de Rockhalt n’est que de peu de rapport, mais d’un agrément & d’une commodité infinie. Le logement est charmant, meublé très proprement, sans magnificence. Il y a beaucoup de terrains. Jardin, vergers, de belles eaux, un beau verger & quelques vignes. Tout cela serait à vendre avec les meubles pour 38 000 livres de France. L’on y a dépensé plus de 200 000, voila Monsieur ce que Rockhalt offre à un acheteur, on y est très bien logé, on y a des fruits choisis, du jardinage, un peu de foin & du vin. Monsieur le Comte choisira de ce logement ou du mien, lequel qu’il voudra, tout est à sa disposition, trop heureux s’il peut y trouver des moments de calme & de repos, qu’il n’a pu goûter jusqu’ici.

J’ai répondu à monsieur de Beville, en le prévenant qu’a vue de pays monsieur le comte ne profiterait pas pour vivre dans la comté de N. Que même ses amis en Suisse ne pourraient pas lui donner ce conseil puisque sa présence n’y était pas désirée, qu’au surplus il avait nombre de choix pour sa retraite & que l‘on envierait le sort de ceux auprès desquels il se fixerait. »

 

Et plus tard, le 2 avril :


« Je vous félicite, Monsieur, de ce que monsieur le comte ne s’est pas décidé d’acquérir Rockhalt, sans l’avoir vu, sans connaître un peu mieux l’endroit où il est. Si ce que j’appréhende plus que qui que ce soit il arrive, qu’il ne fut pas à sa place dans ce pays ci, et qui il penserait se transporter ailleurs, cette possession lui aurait très à charge, car les acheteurs ne se trouvent pas toujours ici. C’est un cas qu’il coûte de prévoir, mais j’ai malheureusement pas devant moi une expérience, qui me fait toujours jeter un coup d’œil dans l’avenir, quelque flatteurs que soient lés apparences du moment présent, ainsi, tout va bien comme il va, selon ma manière de voir les choses. »

 

Sarasin se rend à Bienne, visiblement pour visiter la propriété. Wildermett lui écrit le 8 mars :

 

« Dans le tourbillon des affaires où vous vous êtes trouvé ici, je n’ai point pensé à vous demander vos instructions pour ce qui regarde la culture de vignes & jardins de Rockhalt. Comme monsieur Imer ne se mêlera & ne donnera des ordres pour quoi que ce soit, il conviendra que l’on mette ordre à l’un & à l’autre de ces objets, puisque les vignes surtout on besoin de divers travaux & que les jardins n’offriront aucune verdure, si l’on ne les travaille, lorsque monsieur le comte arrivera. Donnez moi donc svp vos ordres & soyez persuadé de mon empressement à les exécuter. Je crois que le mieux sera quant à la vigne de faire les travaux avec le même vigneron qui les a travaillé jusqu’ici & quant aux jardins de les donner à faire à mon jardinier à la journée, reste à savoir si vous pensez qu’il faut établir des couches, si monsieur le comte aime les melons c’est le moment de les planter.

J’ai été bien surpris des nouvelles que vous avez eu de Berne, je ne connais pas d’exemple où l’on ait fait des avances de la part du gouvernement à un étranger mais monsieur le comte mérite des exceptions, j’espère toujours qu’il sera content de son séjour ici. Nous ne doutons pas que notre ville ne devienne très vivante & très célèbre s’il peut s’y plaire un certain tems au moins, si ce n’est pas pour toujours, car je n’ose encore espérer cela en ce moment. »


Un inventaire de la maison est demandé et Wildermett en informe Sarasin le 11 mars 1787 :

 

«J’ay fait demander au doyen en vue de l’inventaire du Rockhalt  pour répondre à vos questions : hier encore je l’ay pressé la dessus, il m’a dit qu’il le ferait avec plaisir, mais en me prévenant qu’il y avait des changements. Mon frère m’a conseillé en particulier sans m’en dire la raison de garder l’inventaire et de veiller à cet égard aux intérêts de monsieur le comte.

En attendant voilà ce qui m’est bien connu. Il y a 7 à 8 lits de maîtres, en bon état. Je ne vois pas où l’on pourrait en placer davantage à moins d’aller dans la petite maison, que vous n’avez pas souhaité de voir, mais où l’on peut mettre deux lits encore. Je ne doute pas qu’on ne trouve des lits ici, si l’on en désirerait acheter ou louer. Il y a du linge mais pas beaucoup, de la porcelaine moins encore, de la vaisselle pour un couvert de 12 personnes, autant que je m’en souviens. De la faïence peu, cet article aura besoin d’être renouvelé.  Autant au fourrage qui croit dans cette possession, c’est peu de chose, s’il y de quoi nourrir une vache, c’est le bout du monde. Mais on en trouve à assez bon compte ici. L’écurie peut contenir 5 à 6 chevaux & davantage si l’on veut. On trouvera un jardinier pour faire la culture nécessaire des jardins & terrasses. Voilà l’idée que je vous dois donner sur ces divers objets. Vous verrés plus détail dans l’inventaire, mais le résultat ne différera pas extrêmement du mien. »

 

 Cagliostro habite la maison du 29 juin 1787 jusqu’au 23 juillet 1788. Le pavillon situé dans la cour a été occupé  — pour une courte période — par le peintre Loutherbourg (1)  et son épouse. Vers le mois de novembre 1787 ils se brouillent tout d'un coup avec le couple Cagliostro  et quittent Rockhalt avec un grand scandale.  Les raisons de cette dispute restent toujours un mystère.


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Après la révolution de 1789 beaucoup de nobles français trouvent refuge en Suisse. Le Rockhalt est habitée en 1790 par la comtesse de Brionne (2) .

 Aujourd’hui la maison est située 102 rue du Fauboug du lac, à côté de l’église Pasquart et abrite le siégé administratif de Berner Fachhochschule (la haute école spécialisée bernoise). 


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Quelques images de l'epoque :

  • Le Rockhalt vers 1789 d’après un dessin à la plume de Johann Joseph Hartmann – cliquez pour voir l’image 
  • Un autre tableau de Hartmann - Bienne vers 1789 - cliquez pour voir l'image 
  • Paysages de la région de Bienne à la fin du XVIIIème siècle, début du XIXème -  cliquez ici  (Collection des arts visuels, sur le site de la ville de Bienne, pages 258 à 267)

 


(1)   Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812) : peintre français, il s'installa en 1771 à Londres.  Il inventa l'Eidophusikon ou théatre mécanique, précurseur du cinéma moderne.

(2)  Louise Julie Constance, née de Rohan, épouse de Louis Charles, comte de Brionne (1734-1815) : femme célèbre à son époque par sa beauté et son esprit. Elle fut une de rares femmes à avoir une fonction de Grand Officier à la Cour. En 1761, le Roi lui offre la position de Grand Ecuyer de France (occupé jusqu’alors par des hommes, dont l’appellatif de Monsieur le Grand donné au Grand Ecuyer). Mais la Chambre des comptes qui doit approuver la décision s’oppose. Mme de Brionne se bat comme une lionne et le 3 février 1762 devient… « Monsieur le Grand ». Cagliostro avait traité sa belle fille, la princesse de Vaudémont, lors de son court passage à Paris en 1781.