Mme de Rochejaquelein : tous les habitants avaient pour lui un enthousiasme et une confiance sans bornes

Nous partîmes pour la Suisse (en 1787). Nous étions dans la première voiture, mon père, ma mère, ma gouvernante, un aumônier et moi; maman pleurait toujours, personne n'osait dire un mot; nous allions à petites journées. De temps en temps, quand il y avait un joli point de vue, mon père le lui faisait remarquer; elle regardait d'un air incertain et refermait les yeux. Elle avait tous les soirs une attaque de nerfs. C'est ainsi que nous avons voyagé pendant cinq mois. Mon oncle de Lorge, ses deux fils, Mme de Dlesbach, plusieurs autres personnes se joignirent à nous. Nous étions quelquefois dix-huit maîtres ensembles. Nous passâmes en allant par Auxerre, Dijon, Satins et Pontarlier. Nous par courûmes tout ce qu'on peut voir de la Suisse, en voiture, et nous revînmes par Bâle, Strasbourg, Nancy. Je ne ferai pas de relation de ce voyage, je dirai seulement que j'y vis Lavater et Cagliostro.

Comme nous arrivions à Brientz, il y avait un monde énorme à la promenade ; on nous dit que beaucoup de personnes se rendaient dans cette petite ville pour consulter Cagliostro. Il y demeurait depuis quelque temps, et tous les habitants avaient pour lui un enthousiasme et une confiance sans bornes ; les malades s'y rendaient en foule. Mon père ne l'avait jamais vu, il eut la curiosité de connaître cet homme qui venait de faire tant de bruit; trois ou quatre de nos compagnons de voyage voulurent l'accompagner;  il fut décidé qu'ils iraient huit heures du matin, et que notre caravane attendrait leur retour pour se remettre en marche. Je fis des instances si vives à mon père, qu'il consentit à m'emmener.

Nous arrivons chez Cagliostro, mon père demande qu'on lui annonce des Français, le domestique répond qu'il n'en reçoit jamais aucun. « Dites-lui, reprend mon père, que je suis très proche parent de Mme de Brivazac. » Celle-ci avait reçu pendant plusieurs mois, à Bordeaux, Cagliostro et sa femme ; il lui avait tourné la tète, elle le croyait le plus habile et le plus vertueux des hommes (c'était avant l'affaire du collier).

Le domestique sortit et revint très vite nous dire de monter. A peine sommes-nous entrés dans un salon assez petit, Cagliostro arrive, escorté de deux hommes, dont l'un était le ministre protestant; ils paraissaient remplis d'admiration et de joie. Cagliostro nous reçut avec politesse. Il était assez petit, gros, noir, avec une belle figure ; je fus très étonnée de ce que, entièrement habillé et comme tout le monde, il n'avait point de cravate, le colle de sa chemise était renversé, garni de mousseline, comme aux enfants de ce temps-là.

On commençait à peine les révérences et les compliments, que sa femme entra et s'empara de moi, à mon grand regret, car je ne pus rien entendre de ce que disait son mari. Mme Cagliostro n'était pas très jeune, mais sa figure assez jolie, était douce et aimable ; elle était fort petite, un peu grasse, très blanche. Elle était très bien coiffée, avait un chapeau à plumes, des boucles d'oreilles, une robe de mousseline sur un dessous rose, une quantité de garnitures; sa toilette n'eût pas été ridicule après dîner, mais à huit heures du matin, elle l'était à l'excès. Je n'avais pas encore quinze ans, elle me traita suivant mon âge, et fut du reste charmante. Elle me parla du lac de Brientz, des promenades, de musique, m’efforça d'essayer un clavecin qui était là tout ouvert au bout de quelques minutes, j'enrageais.

Comme nous nous retirions, j'entendis seulement cette singulière phrase,que je n'oublierai jamais. "Soyez sûr, monsieur le marquis, que le comte de Cagliostro tâchera toujours de se rendre utile à vos ordre."

Mémoires de Marie-Louise Victoire de Donnisan, de la Rochejaquelein, publiées sur son manuscrit autographe par son petit fils, Paris, 1889