Mme de Créqui : on n'a jamais vu des yeux comme les siens

Renée-Caroline-Victoire de Froullay de Tessé, Marquise de Créquy (19 octobre 1714-3 février 1803) nous a laissé de savoureux Souvenirs sur le XVIIIème siècle. Son salon était célèbre à Paris comme un lieu de rencontre de la bonne société et des intellectuels.

L’originalité de ces Souvenirs est contestée. Ils ont été attribués à Maurice Cousin de Courchamps, qui les aurait redigés au début du XIX-ème siècle d’après les notes laissées par la marquise. Le premier éditeur des Souvenirs tient à préciser:  «La marquise avait destiné ces mémoires, qui forment treize cahiers assez volumineux, à l'intention du jeune Tancrède-Adrien-Raoul de Créquy, son petit-fils, qui mourut longtemps avant son aïeule. C'est à lui qu'elle adressait la parole en les écrivant. Madame de Créquy revient souvent sur les erreurs biographiques ou généalogiques qu'elle a remarquées.»

En ce qui concerne Cagliostro, il est à remarquer que certains détails ne pouvaient être connus qu’après 1795.

«Le comte de Cagliostro, était un homme assez mal tourné, mal habillé de taffetas bleu galonné sur toutes les tailles, et coiffé de la manière la plus ridiculement bizarre avec des nattes poudrées et réunies en cadenettes (c’est la manière dont il s’est présenté devant le Parlement à la fin du procès du Collier, il est possible que l’auteur l’ait tiré de cette description). Il portait des bas chinés à coins d'or et des souliers de velours avec des boucles en pierreries; force diamants aux doigts, à la jabotière, aux chaînes de ses montres; un chapeau garni de plumets blancs, qu'il ne manquait pas de remettre et de s'enfoncer sur la tête aussitôt qu'il voulait parler avec énergie: tout cela recouvert pendant huit mois de l'année d'une grande pelisse en renard bleu; et quand je dis tout cela, ce n'est pas sans intention ni raison , car il avait à sa pelisse un capuchon de fourrure en forme de carapousse, et lorsque nos enfants l'entrevoyaient avec sa coiffure de renard à trois cornes, c'était à qui s'enfuirait le premier.

Les traits de son visage étaient réguliers, sa peau vermeille et ses dents superbes. Je ne vous parlerai pas de sa physionomie, car il en avait douze ou quinze à sa disposition. On n'a jamais vu des yeux comme les siens.

II affectait de parler le plus mauvais français du monde et surtout quand il avait  à  faire à des gens qu'il ne connaissait pas.

Il était fort sensible à toutes les choses de grâce et de bon goût, soit à l'extérieur des personnes ou dans leur parole. Il apercevait, il appréciait les nuances les plus subtiles de l'élégance et de la distinction dans les procédés sociaux, dans les manières, le langage, le style et c'était avec une finesse étonnante.

J'ai vu des écrits de Cagliostro que la plus spirituelle et la plus délicate personne du monde ne désavouerait certainement pas.» (La marquise affirme d’avoir reçu de la part du ministre Breteuil des écrits trouvés dans la maison de Cagliostro lors de son arrêt à Paris en 1785. Cela confirme les déclarations de Cagliostro qui avait porté plusieurs plaintes contre le commissaire de police pour lui avoir volé des documents précieux).

«Quand on avait le coup d'oeil et l'oreille justes, on démêlait aisément que son extérieur bizarre et ses façons étranges étaient de la forfanterie, de la dérision malicieuse, un calcul établi sur l'étonnement du vulgaire ; et j'ai toujours pensé qu'il s'affublait et baragouinait de la sorte à l'effet d'en imposer aux imbéciles en affichant la plus grande originalité.»

En réponse à une lettre du Cardinal de Rohan qui lui demandait de reccomander Cagliostro à ses amis, elle écrit:

« Mon cousin, j'ai vu M. de Cagliostro et je l'ai même reçu plusieurs fois, afin de pouvoir en porter un jugement plus solide. Je ne sais ce que c'est que la bienfaisance philosophique, et je ne comprends que la charité évangélique. Ce n'est pas déjà trop des lumières célestes et du secours de la grâce d'en haut pour nous faire pratiquer l'amour du prochain, la plus difficile de toutes les vertus, à mon avis. Les chrétiens véritables ont bien de la peine à se dévouer au soulagement de l'humanité souffrante et pourtant leur divin maître leur en a donné l'exemple avec le précepte; comment voudrait-on que la philosophie hermétique, qui ne saurait fournir aucun exemple ni aucun précepte analogue à ceux des chrétiens, eût l'autorité que ses adeptes ont entrepris de lui faire supposer? ‘Vous sacrifiez votre repos, c'est-à-dire votre santé, sans compter votre temps et votre argent, pour opérer des œuvres de miséricorde, ai-je dit à M. de Cagliostro; mais si vous n'agissez pas en vue du bon Dieu, je n'y conçois rien. Je comprends des philosophes qui fassent l'aumône en public et par affectation d'humanité, ou pour se délivrer des sollicitations d'un mendiant, et pour éviter ce mouvement nerveux qu'on éprouve souvent à voir souffrir; mais aller rechercher des pauvres et des malades et se mettre en quête des souffreteuses et malheureuses gens qui ne souffrent pas sous vos yeux, pour épancher sur eux un océan de libéralités, quand on n'est pas chrétien, par compassion philosophique et pour la gloire de la théorie de Paracelse, voilà, Monsieur, ce que je ne comprendrai jamais, et permettez-moi de vous dire que je n'y crois pas.’ Tout ce que je vous puise dire en faveur de M. de Cagliostro, c'est qu'il a bien de l'esprit et de plusieurs sortes. Dieu veuille que vous n'ayez jamais à vous repentir de voire confiance en lui. Il ne faut pas, mon bon cousin, vous attendre à ce que je le présente ni le recommande à personne, et comme il a pu s'aviser que je le suspectais de charlatanerie, il est à croire que je ne le reverrai pas souvent. »

Les lignes ci-dessus montrent qu'elle n'avait pas connu assez Cagliostro et surtout qu'elle ne l'avait pas du tout compris. Car tous ses proches savaient très bien que jamais Cagliostro n'était pas allé chercher des malades. Tous les témoignages montrent qu'il était assiégé par des malades. Les soigner lui occupait tout son temps, pourquoi en chercher plusieurs? Quant à sa charité...qui peut juger si elle était ou non chrétienne?  Pour cela il faudrait faire plus que lui sur cette voie.

Certes, elle n'aime pas Cagliostro et ne le cache pas. Il l'appelle « chef de secte». Elle parle de ses disciples en les appelant «balsamites». En même temps elle ne cache pas son étonnement : comment se fait que «un assez grand nombre de personnes considérables, et fort estimables du reste, éprouvent et  manifestent pour cet homme un sentiment de confiance et d'enthousiasme incompréhensible».

Incompréhensible c'est le mot juste pour ceux qui ne sont pas capables de voir en Cagliostro un Maître, mais seulement un homme commun. Ne trouvant pas de réponses, l’ignorance ne leurs laisse qu’une choix: adopter la thèse du charlatan...

En même temps, la marquise était proche de M. de Breteuil, le  ministre qui s’acharna contre Cagliostro lors de l’Affaire du collier. Lors de sa mort, la marquise de Créqui laissa par testament le château Montflaux (son lieu de naissance) à son cousin M. de Breteuil, neveu de l'abbé Élisabeth Théodore Le Tonnellier de Breteuil qui fut chancelier, garde des Sceaux et chef de conseil du duc d'Orléans, chef de la franc-maçonnerie française de l’époque.

«Ecoutons maintenant MM. de Ségur, de Miromesnil, de Vergennes, de la Borde, etc.» écrit elle. «Voici dans quels termes ils écrivaient au Préteur de Strasbourg, M. de Kinglin. «Nous avons vu M. le Comte Alexandre de Cagliostro, dont la figure exprime le génie, dont les yeux de feu lisent au fond des âmes, qui sait toutes les langues de l'Europe et de l'Asie, et dont l'éloquence étonne, entraîne et subjugue, même dans celles qu'il parle le moins bien. Nous avons vu ce digne et vénérable mortel, au milieu d'une salle immense, courir avec empressement de pauvre en pauvre, panser leurs plaies dégoûtantes, adoucir leurs maux, les consoler par l'espérance, leur dispenser ses remèdes héroïques, les combler de bienfaits, enfin les accabler de ses dons, sans autre but que celui de secourir l'humanité souffrante. Ce spectacle enchanteur  se renouvelle a Strasbourg trois fois chaque semaine et plus de quinze mille malades lui doivent l'existence. Mme la Comtesse de Cagliostro(1), belle et modeste personne aussi bienfaisante que son époux, l'assiste continuellement dans ces actes d'une humanité transcendante, etc.»


(1) Note de la Marquise de Créqui: C'est Laure Feliziani, courtisane génoise (!), morte en 1794 dans le refuge de Sainte-Appoline, à Rome. Elle avait été condamnée à finir ses jours en prison par arrêt du Saint-Office, comme ayant pris part aux crimes de Cagliostro dans plusieurs affaires de magie, sacrilège et  franc-maçonnerie.