Lavater: Cagliostro dépasse le commun des hommes de cent coudées

Le célèbre physionomiste suisse Johann Kaspar Lavater rencontra Cagliostro en janvier 1781.  Etant ami de Jakob et Gertrude Sarasin de Bâle, il avait été envoyé à Strasbourg pour consulter Cagliostro, au sujet de la grave maladie qui menaçait la vie de Gertrude.

Le premier entretien aura lieu le 24 janvier 1781. Lavater se présente chez Cagliostro accompagné par le médecin Hotze et un jeune bâlois, Tobler. Mais ils ne sont pas menés par la confiance, ils doutent, ils ont besoin d’épreuves, ils interrogent  au lieu d’écouter. Cagliostro les jette à la porte, comme avait l’habitude à faire avec tous ceux qui arrivaient chez lui par orgueil ou par vaine curiosité.

Le lendemain, 25 janvier, Lavater y revient seul, plus humble. Mais il reprend l’interrogatoire, par un billet qu’il réussit à glisser à Cagliostro: « Sources de  vos connaissances ? Acquises de quelle manière ? En quoi consistent-elles ?»

Et la réponse qu’il reçoit est toute Cagliostro et reste célèbre: « In verbis, in herbis, in lapidibus » (en paroles, en herbes et en pierres).

Cagliostro accepte de recevoir Gertrude et la guérit. Les deux époux de Bâle deviennent  ses disciples et amis. Il fait plusieurs séjours à Bâle dans leur maison. Lavater, ami de la famille, a l’occasion d’y rencontrer plusieurs fois Cagliostro. Chaque fois il est interpellé par sa physionomie unique, il distingue des signes certes de génie. Mais le trop célèbre Lavater ne pourra jamais voir en Cagliostro le maître. Il sera traité en conséquence et resteera avec ses contradictions, mitigé, rancunier, blessé en son orgueil.

Ses propres observations lui indiquent qu’il n’a pas à faire avec un charlatan. Il avoue même que le seul défaut de Cagliostro est qu’il manque de manières de salon (une époque où l’étiquette vaut plus que l’esprit). Et comme il ne peut pas s’expliquer cette contradiction, il finit par accuser Cagliostro d’un « certain » charlatanisme, tout simplement parce qu’il refuse de lui répondre aux  questions...

Voila ce qu’il écrivait à son ami, Goethe:

« Cagliostro est une nature tout d’une pièce, originale, pleine de sève, mais trop souvent rebutante par sa trivialité. Ne le prenez pas pour un philosophe ! C’est plutôt un alchimiste féru d’arcanes, un astrologue infatué à la manière de Paracelse. A cela près, peu ou point de défauts. Un bloc de solidité compacte; un monument dont la masse formidable s’impose à l’attention…

L’ayant vu et entendu un quart d’heure, j’admets sans discussion tous les témoignages qui jadis m’étonnais si fort, malgré les minutieux détails dont Mme de Recke avait pris soin de les étayer.

Cagliostro revendique un don de seconde vue, il prétend contempler les Sept Anges célestes face à face, les toucher du doigt comme ses interlocuteurs humains. Soit !...Mais son orgueil ne l’entraîne-t-il pas en paroles forts au delà de sa pensée?...

Cet homme si éloigné du charlatan vulgaire pêche néanmoins par un certain charlatanisme. Il se moque de moi, quand il invoque ses obligations médicales pour éluder mes questions…

Autre chose encore me déroute : pour un enchanteur, il manque vraiment par trop d’attirance, de séduction physique ou sentimentale. Il n’a rien d’un enjôleur. Et néanmoins, Cagliostro dépasse le commun des hommes de cent coudées. C’est le monolithe géant à l’ombre duquel végète une humble agglomération de cabanes. Quel dommage que ces être incomparables manquent a tel point d’urbanité ! Les uns vous éclaboussent, les autres vous écrasent.»