Une prophétie accomplie

M. de Cagliostro était à Varsovie depuis quelque temps, & avait eu plusieurs fois l'honneur d'entretenir le Roi, lorsqu'un jour ce Monarque venant de le quitter, & enchanté de tout ce qu'il lui avait entendu dire, vanta son esprit, ses talents, & ses connaissances, qui lui paraissaient surnaturelles. Une jeune Dame, qui écoutait attentivement le Roi, se mit à rire, & soutint qu'il ne pouvait être qu'un charlatan; elle assura qu'elle en était si persuadée, qu'elle le défiait de lui  dire certaines choses singulières qui lui étaient arrivées.

Le lendemain le Roi fit part de ce défi au Comte, qui répondit froidement que, si cette Dame voulait lui donner rendez-vous dans le cabinet & en présence de Sa Majesté, il lui causerait la plus grande surprise qu'elle aurait de sa vie. La proposition fut acceptée ; au moment convenu, le Comte dit à la Dame tout ce qu'elle croyait qu'il ne pourrait jamais lui dire, & qui, par la surprise qu'il lui causa, la fit si subitement passer de l'incrédulité à l'admiration, que le désir ardent de savoir ce qui devait lui arriver par la suite lui fit conjurer le Comte de l'en instruire.

D'abord il s'y refusa ; mais vaincu par les supplications réitérées de la Dame, & peut-être par la curiosité du Roi, il lui dit : « Vous allez bientôt partir pour un grand voyage ; votre voiture cassera à quelques postes de Varsovie ; pendant qu'on la raccommodera, la manière dont vous serez vêtue & coiffée excitera de tels ris, qu'on vous jettera des pommes. Vous irez de là à des eaux célèbres, où vous trouverez un homme d'une grande naissance, qui vous plaira au point que vous l'épouserez peu de temps après ; &, quelques efforts que l'on fasse pour vous ramener à la raison, vous serez tentée de faire la folie de lui donner tout votre bien. Vous viendrez vous marier dans une ville où je serai, & malgré les efforts que vous ferez pour me voir,  vous ne pourrez y réussir. Vous êtes menacée de grands malheurs ; mais voici un talisman que je vous donne : tant que vous le conserverez, vous pourrez les éviter ; mais  si l'on ne peut vous empêcher de donner votre bien par votre contrat de mariage, vous perdrez aussitôt le talisman ; & dans le moment que vous ne l'aurez plus, il se trouvera dans ma poche, en quelque endroit que je sois.»

J'ignore quel degré de confiance le Roi & la Dame donnèrent à ces prédictions, ni quelle fut leur façon de penser, à mesure qu'elles s'effectuèrent ; mais je sais que toutes eurent leur exécution, & M. de Cagliostro m'a fait voir le talisman qu'il avait retrouvé dans sa poche, le jour qui fut constaté être celui où elle avait signé le contrat de mariage, par lequel elle donnait tout son bien à son mari.

J'ai su cette histoire par plusieurs personnes à qui la Dame l'a contée ; je l'ai su par le Comte, précisément dans les mêmes termes. Je n'en garantis ni la fausseté ni la vérité : je ne suis qu'historien exact, & je ne me permettrai pas la plus petite réflexion.

Revenons, Madame, à la pierre philosophale. Si elle existe, il est tout simple de croire que M. de Cagliostro la possède, puisqu'on le voit dépenser journellement des sommes considérables, faire des charités inconcevables ; payer d'avance sa maison, ses chevaux, tout ce qu'il achète ; & qu'il est prouvé que jamais non seulement il ne reçoit ni argent ni présents de personne, mais aussi qu'aucun banquier de la ville ne lui a jamais compté la plus petite somme : il faut convenir que tout cela n'est pas aisé à accorder.

Jean Benjamin de la Borde, Lettres sur la Suisse, Paris, 1783, Lettre IV, Colmar, 18 juin 1781