Court passage à Paris

Le fameux Esculape comte de Cagliostro, sollicité par M. le cardinal de Rohan, a bien voulu s'éloigner quelques moments de Strasbourg, jusqu'ici le théâtre le plus brillant de sa gloire, pour venir voir à Paris M. le prince de Soubise, dangereusement malade. Il ne l'a vu que dans sa convalescence. Le génie qui protège les douces destinées de l'Opéra n'a pas eu besoin de recourir aux prodiges de M. de Cagliostro pour rétablir la santé de son altesse. Tout ce que nous avons pu apprendre sur le compte de cet homme extraordinaire pendant son séjour à Paris, qui a été fort court et presque ignoré, c'est que quelques personnes de la société de M. le cardinal de Rohan, qui ont été à portée de le consulter, se sont fort bien trouvées de ses ordonnances, et n'ont jamais pu parvenir à lui faire accepter la moindre marque de leur reconnaissance.

 Il en est une qui avait imaginé de lui présenter vingt-cinq louis, en le suppliant de les distribuer à ses pauvres de Strasbourg; il ne les refusa point, mais la veille de son départ il fut la voir et en la remerciant de la confiance qu'elle lui avait témoignée, il exigea qu'elle en reçût à son tour cinquante pour en faire des aumônes aux indigents de sa paroisse, qu'il n'avait pas eu le temps de connaître. C'est un fait dont nous ne pouvons pas douter.

On a soupçonné longtemps M. le Comte de Cagliostro d'être un valet-de-chambre de ce fumeux M. de Saint Germain, qui fit tant parler de lui sous le règne de madame de Pompadour ; on croit aujourd'hui qu'il est le fils d'un directeur des mines de Lima ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a l'accent espagnol, et qu'il paraît fort riche.

Un jour qu'on le pressait chez madame la comtesse de Brienne de s'expliquer sur l'origine d'une existence si surprenante et si mystérieuse, il répondit en riant : «Tout ce que je puis dire, c'est que je suis né au milieu de la mer Rouge, et que j'ai été élevé sous les ruines d'une pyramide d'Egypte ; c'est là, qu'abandonné de mes parents, j'ai trouvé un bon vieillard qui a pris soin de moi, je tiens de lui tout ce que je sais... »

Credat alter.

Note du Juillet, 1781 : Mémoires historiques, littéraires et anecdotiques tirés de la correspondance philosophique et critique adressée au Duc de Saxe Gotha depuis 1770 jusqu’en 1790 par le baron de Grimm et par Diderot, formant un tableau piquant de la bonne société de Paris sous les règnes de Louis XV et Louis XVI, tome II, Londres, 1814.